mercredi 14 avril 2021

À vos tablettes!


 


























Maison Rouge  05 64 11 55 15 20 
Avenue Reine Victoria  
64200 Biarritz














jeudi 25 mars 2021

Mes combats


Deux fois par semaine, Nathalie vient me donner un cours de boxe. Je dois m’appliquer pour mes uppercuts. Je frappe en remontant l’avant-bras, mais je n’engage pas assez le buste. En revanche, j’ai de bons directs droit et gauche. Bien sûr, j’exécute-là des mouvements «mimés». J’attaque les paws que Nathalie tient devant elle et j’obéis à ses consignes. Ces séances n’ont pas pour but de me préparer à des combats réels, mais de me maintenir en bonne forme et de rester svelte — ma garde-robe l’exige. Je ne suis qu’un boxeur de salon. En cela, j’observe une totale cohérence avec l’éthique que je me suis fixée depuis ma prime jeunesse: éviter toute activité susceptible de déranger mon confort. Idem pour l’écriture. Je griffonne dans mon lit une ou deux pages de temps en temps pour ne pas me rouiller l’entendement, mais sans forcer. Or là, je me définirais plutôt comme un philosophe en chambre, renouant ainsi, paraît-il, avec une ancienne manière de cogiter. À en croire Cioran, «les antiques, paresseux, restaient longtemps allongés, car ils savaient que l'inspiration vient à l'horizontale: ils attendaient ainsi les pensées, que les modernes forcent et provoquent par la lecture, donnant l'impression de n'avoir jamais connu le plaisir de l'irresponsabilité méditative, mais d'avoir organisé leurs idées avec une application d'entrepreneurs J’ai du mal à imaginer Platon, Aristote, Épicure, étendus sur leur couche espérant qu’un concept se fasse jour dans leur esprit — encore moins le pénible Diogène trop occupé à arpenter les rues de la cité pour sermonner ses semblables —, mais je veux bien croire que d’autres philosophes, leurs contemporains, aient goûté à ce plaisir. Il n’est pas extravagant de songer qu’il y eut à Athènes des maîtres de la vie casanière, de la nonchalance, de la méridienne, qui, faute de disciples, furent perdus pour la postérité. S’ils ont existé, ils méritent l’oubli. Le risque est faible, heureusement, mais rien ne serait plus funeste pour la philosophie en chambre que de tomber dans les mains de thésards. 


 

mardi 16 mars 2021

Du Pessimisme chic



Dans le numéro de mai de Philosophie Magazine, on lira avec enthousiasme Du Pessimisme chic, un bref essai dans lequel je relate une discussion que j'eus avec Clément Rosset et des amis. Extrait:

”Lors d’un été à Majorque, je rendis visite à Clément Rosset dans le pueblo de montagne où il possédait une maison. J’arrivai, comme prévu, à l’heure du déjeuner. D’autres amis étaient déjà là. Une table avait été réservée à la terrasse ombragée de l’auberge du lieu. La patronne et sa fille nous servaient. Les plats défilaient lentement. Arrosée d’un vin catalan, la conversation allait sans but. Nous parlions de la jota majorquine, de plages, de balades, d’autres villages de l’île, beaux et peu courus. Quelqu’un demanda à Clément Rosset de bien vouloir raconter sa noyade et sa résurrection (1). «C’est simple: je me suis endormi en nageant comme on s’endort au volant.» Au café, l’échange prit un tour plus philosophique. À un moment, m’entendant tenir je ne sais plus quel propos désabusé qui dut l’agacer, Clément Rosset s’exclama: «Ah ! Le pessimiste chic parle!». Rires de la tablée. Par le passé, à une autre occasion, j’avais eu droit à la pique. Jean Lorrain aurait dit: «Arrête de nous enschopenhauerder!». «Pessimiste chic? Ça me va!», ai-je répondu en levant ma copita de hierbas, un digestif local.  

Ce «pessimisme chic» dont Clément Rosset me faisait souvent grief, était à ses yeux une pose où entrait plus de dandysme que de philosophie, une façon de parader mon désenchantement à la boutonnière, un parti pris affecté pour la mélancolie. Je crois surtout que ce qui irritait le philosophe était la perplexité dans laquelle me laissait son nietzschéisme.[…]” 

 



1 Lire Récit d’un noyé, Éditions de minuit (2012)


 

samedi 13 février 2021

Orwell, de l'écriture politique comme un art



Ce volume, qui paraître le 24 février — qu’on peut commander dès maintenant (clic) — comprend cinq textes de George Orwell. Il y évoque les auteurs qui ont inspiré 1984: Eugène Zamiatine, Arthur Koestler, Aldous Huxley. On découvrira son essai clé sur la contre-utopie de Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver, dont l’ironie dévastatrice heurtait sa morale socialiste. Ce recueil de chroniques — où figure Pourquoi j’écris — peut être lu comme le manifeste littéraire d’Orwell qui définissait son écriture politique comme un art, voire une «propagande» pour ses idées: «Quand je m’assois pour écrire un livre, je ne me dis pas: ”Je vais produire une œuvre d’art”. J’écris parce qu’il y a un mensonge que je veux exposer au grand jour, un fait sur lequel je veux attirer l’attention, et mon souci premier est qu’on m’entende». 

En annexe, on trouvera un bref rappel de l’équivoque épisode de la liste dressée par Orwell et remise au Département de l’Information — liste de journalistes, d’écrivains, d’artistes, qu’il suspectait de se situer, en pleine guerre froide, dans le mauvais camp. 


 

mercredi 23 décembre 2020

Zamiatine, Koestler, Orwell


Eugène Zamiatine

Quelques lecteurs de Contre le peuple trouvent que je m’y montre sévère avec George Orwell. J’y raille en effet sa notion de décence commune et son hygiénisme esthétique — son obsession de la decency et de la sanity. Mon opus n’était pas le lieu pour rappeler que les œuvres qui l’ont rendu célèbre, La Ferme des animaux (1945) et, surtout, 1984 (1948), censées dénoncer le totalitarisme bolchévique, n’eussent peut-être pas vu le jour sans l’existence de Nous autres d’Eugène Zamiatine et de Le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler. Écrits respectivement vingt et dix ans plus tôt, ces deux romans déclenchèrent des tirs nourris d’insultes et de calomnies de la part des communistes européens et autres compagnons de route. Orwell, qui avait lu ces chefs-d'œuvre, s’en était inspiré, notamment pour 1984, sans jamais atteindre, selon moi, à leur lucidité, à leur férocité ni à leur qualité narrative. Zamiatine connut les geôles tsaristes et léninistes, Koestler les prisons franquistes et fut témoin direct des procès de Moscou. Forts de leurs épreuves, tous deux ne se faisaient aucune illusion sur les humains au contraire d’Orwell que l’expérience de la Guerre d’Espagne n’avait pas vacciné contre l’espoir d’un socialisme humaniste et qui s’obstina à en défendre l’idée en faisant, disait-il, «de l’écriture politique un art». Pareille devise trouva en Sartre un doctrinaire. Le roman encagé n’est pas mon genre de beauté littéraire. 




 

mardi 22 décembre 2020

Aujourd'hui, mardi 22 décembre, à 18h, rencontre virtuelle au Parvis de Pau


Pour vous inscrire aller à: parvisespaceculturel@gmail.com et un lien vous sera donné pour suivre l'entretien avec Marc Bélit, via l'application ZOOM. Les participants pourront s'entretenir en visioconférence avec l'auteur. 

 

dimanche 13 décembre 2020

Entretien donné à Atlantico


 

Atlantico : Vous publiez Contre le peuple aux éditions Séguier. Vous parvenez à « disséquer » et vous retracez dans votre essai les 1.001 visages du peuple et de cette notion, des origines antiques avec l’aube de la démocratie en Grèce jusqu’au mouvement récent des Giles jaunes. Pouvez-vous revenir sur votre vision de cette notion et sur votre contre-pensée de la notion de peuple, sur ce mot valise ?


De même que personne n’a jamais rencontré l’Homme, ou la Femme, mais des hommes et des femmes, de même jamais personne n’a eu affaire au Peuple, mais à des citoyens des deux sexes, de toutes conditions, de toutes origines, distincts, séparés, divisés en une multitude de groupes sociaux, aux intérêts antagonistes. N’importe quelle guerre civile montre que le mot de peuple ne signifie rien. Je sais bien que dans son sens courant ce mot suggère l’existence d’un être social collectif et uni, doté, comme une personne, d’une intelligence, d’une volonté, d’affects. C’est la conception héroïque qu’en avaient les idéologues révolutionnaires en 1789 et, au XIXe et XXe siècles, c’est celle qu’en avaient aussi les nationalistes, les anarchistes, les fascistes, les communistes, les gauchistes, les identitaires, et, maintenant, c’est celle que reprennent à leur compte les populistes de droite ou de gauche. Toutes ces obédiences politiques, fussent-elles ennemies, croient ou font croire à l’idée du peuple comme s’il s’agissait d’un sujet historique victime des turpitudes des puissants — nommés aussi «les élites» —, mais capable de se révolter, de porter un projet de société plus juste et d’y œuvrer. Or l’histoire montre que le « peuple », selon cette conception-là, n’existe pas. Au moment de la Révolution française le mot « peuple » englobait toutes les catégories sociales qui ne faisaient pas partie des ordres de la noblesse et du clergé. C’était le Tiers-État. Le «peuple» ne désignait donc pas seulement les crève-la-faim, les paysans et les gens des petits métiers, mais aussi les riches bourgeois, gros commerçants, banquiers, grands patrons de fabriques, ainsi que toute une petite bourgeoisie comprenant magistrats, avocats, ingénieurs, hommes de science et de lettres — à laquelle appartenaient, du reste, les députés de la Convention. Comme ces inégalités de conditions existent toujours, plus que jamais même, le mot peuple, censé évoquer une seule et même entité sociale, ne recouvre aucune réalité sociologique, et, quand on veut, comme les politiciens, les militants, les intellectuels de tous les bords, le réduire aux catégories des plus mal-lotis, c’est par clientélisme. Les Grecs de la démocratie athénienne appelaient démos l’ensemble des citoyens riches ou pauvres jouissant d’un égal droit de cité. Dans les démocraties modernes, l’équivalent du démos n’est, ni plus ni moins, que le corps électoral c’est-à-dire tous les citoyens ayant le droit de vote, du plus bas degré de l’échelle sociale au plus haut. En dehors de ce sens juridique et administratif le mot peuple, dans son imprécision, n’est qu’un élément de langage démagogique. 

 

— La crise des Gilets jaunes a mis en lumière de nombreuses disparités au sein de la population et remis en lumière les travaux de Jérôme Fourquet sur l’archipel français et de Christophe Guilluy sur la France périphérique. Comment ne pas sombrer dans la démagogie ou dans le populisme pour la classe politique pour apporter des réponses concrètes aux difficultés des Français et une partie du peuple des Gilets jaunes?    

 

La crise des Gilets jaunes a surtout réactualisé les observations d’Alexis de Tocqueville. En se modernisant, le capitalisme a effacé ce que Marx appelait le prolétariat et a créé une classe moyenne supérieure constituée de cadres diplômés et une classe moyenne inférieure constituée de petits employés. Tous travaillent, soumis, dans les multiples secteurs économiques. Mais, alors que les uns, aux salaires élevés, profitent de la «mondialisation heureuse», les autres, mal payés, qui pensaient en profiter, se sont retrouvés fragilisés, précarisés, suite aux délocalisations. C’est lors d’une casse sociale de grande ampleur que les citoyens de la classe moyenne inférieure comprennent que l’égalité des droits qu’ils partagent avec les citoyens de la classe moyenne supérieure ne donne jamais droit, justement, à une égalité de conditions. Ainsi, pour les Gilets jaunes, animés par cet affect que Tocqueville appelait la passion de l’égalité, l’injustice résidait dans cette disparité des jouissances. Leur envie, aurait dit encore Tocqueville, ne visait pas les hautes et puissantes instances capitalistes, mais les avantagés de la classe moyenne supérieure qu’incarnaient avec arrogance à leurs yeux, et à juste titre, les élus et les ministres de la macronie et le reste des professionnels de la politique. Les Gilets jaunes appartiennent au même corps électoral que les citoyens aisés des grandes villes où ils venaient manifester. Mais leur ressentiment leur a inspiré un retour au folklore égalitariste de 1789 en projetant sur Emmanuel Macron une haine antimonarchique. Entravés par cet imaginaire, ils ne pouvaient que tourner en rond chaque samedi en scandant comme un mantra: «RIC ! RIC !». Comme les sans-culottes, ils rejouèrent aussi les épisodes des querelles internes à leur mouvement — allant, comme leurs modèles, jusqu’à se menacer mutuellement de mort. Bien sûr, cette contestation a été une aubaine pour les démagogues de la petite bourgeoisie de tout poil, de la droite identitaire à la gauche radicale. Tous ont flatté la révolte de cette plebs humilis et, par là même, relancé la notion de peuple sur le marché de l’idéologie. Maintenant, vous me posez la question de savoir ce que peut faire la classe politique, sans sombrer dans la démagogie ou dans le populisme, pour apporter des réponses concrètes aux difficultés des Français et à une «partie du peuple des Gilets jaunes». N’ayant aucune estime pour la classe politique, considérant que les Gilets jaunes ne forment pas un peuple mais une catégorie de citoyens, et n’étant pas un de ces philosophes en quête de popularité plus connus sous le nom d’intellectuels, je n’ai aucune réponse concrète à apporter aux difficultés des Français. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas.  

 

— La pandémie du Covid-19 a mis en lumière un recul des libertés publiques liées aux mesures sanitaires. Comment expliquer l’absence de contestation réelle du peuple français par rapport à nos voisins européens (les manifestations et les débordements lors de ces rassemblements en Italie, en Allemagne et en Angleterre contre les mesures sanitaires ou le port du masque) ? La défiance pourrait-elle resurgir dans les urnes en 2022 en France?  
Le peuple français ne peut rien contester parce que, encore une fois, c’est un fantôme sociologique et politique. En revanche, je vois que des catégories socio-professionnelles de citoyens regimbent contre les mesures sanitaires imposées par le gouvernement et que chacune, dans un esprit corporatiste, défend son bout de gras. Le tiroir-caisse des hôteliers, des restaurateurs, des bistrotiers, crie famine. Le personnel du secteur culturel se dit sacrifié. Mais il est vrai que par ailleurs les salariés, les chômeurs, les bénéficiaires d’assurances sociales, ne protestent pas contre ce qui ressemble à un retour de l’État-providence — quand celui-ci semble mettre au rancart, au moins provisoirement, les réformes de la retraite, du chômage, la sacro-sainte dette et injecte des centaines de millions d’euros dans l’économie et le maintien des aides sociales. En cela, les citoyens les plus fragiles ont obtenu plus de satisfactions grâce au virus que grâce aux longues et désespérées déambulations des Gilets jaunes. Les Français les plus démunis ne sont pas regardants sur le recul des libertés publiques tant que leur survie économique est garantie. Peut-être qu’en 2022 ils se souviendront qu’on peut très bien dépenser pour eux un « pognon de dingue ».    

 

—Le peuple a-t-il encore un avenir dans les grandes démocraties occidentales et à l’échelle de la planète? La notion de peuple sera-t-elle la clé pour le monde d’après et lorsque la page du Covid-19 sera tournée ? 

 

Comme l’a bien montré Machiavel, la politique est l’art de tenir en respect un ensemble d’humains par la force et la ruse afin d’obtenir une vie sociale relativement pacifiée. Or la démagogie est cette forme de ruse qui fait croire à des classes d’individus aux intérêts divergents qu’ils peuvent former un être commun, doté d’une âme, d’une identité, d’une volonté. Pareil mensonge étant fragile, tout l’art du prince, ou du candidat au pouvoir, est d’en consolider la crédibilité par des discours pompeux. La grandiloquence est cette rhétorique qui gonfle les baudruches pour leur donner l’apparence de statues majestueuses. La notion de « peuple » permet dès lors de diviser le monde politique en deux catégories : d’une part les démagos qui en exaltent la dimension lyrique car elle est une fiction utile à leurs desseins arrivistes, d’autre part les démagogos qui s’imaginent incarner ledit peuple. Comme le désir d’être trompé apporte moins d’inconfort que le désir d’être détrompé, autant dire que la baudruche est increvable.   

 


 

dimanche 29 novembre 2020

De mon mépris de classe



Les librairies ont rouvert samedi. J’espère que les amateurs de philosophie sans qualité y achèteront Contre le peuple — un ou deux exemplaires de plus, même, pour l’offrir. Quand la librairie va, tout va.

 

Les têtes plates qui n’ont lu de mon livre que le titre, s’autorisent à y dénoncer ce qu’elles appellent mon «mépris de classe». Il semble qu’elles me croient plein aux as, occupant une bonne situation dans la hiérarchie sociale, jouissant dédaigneusement de mon «capital symbolique». Ce doit être mon air de glandeur balnéaire qui les pousse à se monter ainsi le bourrichon à mon sujet. Pourquoi, au lieu de se recommander d’un faux argument sociologique, ne déclarent-elles pas tout de go que ce qui les défrise chez moi, c’est moi? Je pourrais dire alors que je suis victime de leur haine de la personnalité, mais je sais depuis longtemps qu’un type dans mon genre est fait pour agacer les têtes plates. Ce qui ne laisse pas de m’amuser dans pareille accusation de «mépris de classe» dont elles me gratifient, c’est que lesdites têtes plates n’appartiennent pas à la plebs humilis mais à la plebs media, c’est-à-dire à la classe moyenne. C’est de cette petite bourgeoisie très aisée, diplômée, évoluant dans les sphères de la recherche universitaire, de l’édition et du journalisme, que la plupart des têtes plates de la gauche radicale sont principalement issues. Or, de même que la bourgeoisie catholique avait ses œuvres destinées aux pauvres, de même cette engeance intellectuelle privilégiée tire fierté de militer en faveur des démunis, des anonymes, des invisibles, qu’elle appelle le peuple — peuple auquel elle prête dans ses discours ronflants de nobles vertus. En cela, la notion orwellienne de «common decency», ou de décence commune, sorte de moralité naturelle qui serait propre aux humbles, lui est précieuse. On sait que George Orwell tenait pour lui que, animés d’un sens spontané de la solidarité, épris de justice et d’égalité, les sans-grade de la société capitaliste formeraient un peuple bon. Reprenant à leur compte cette idée relevant de ce que j’ai appelé le gnangnan, les têtes plates de la gauche radicale m’accusent d’indécence dès lors que je me marre de cette foutaise morale et moralisatrice et que je fourre dans le même sac les dominants et les dominés, les puissants et les humbles, les «élites» et le «peuple», bref, les méchants et les bons. En fait, elles me jugent partiellement: Si je dois plaider coupable ce n'est pas de cultiver un mépris de classe mais un mépris de masse. Cependant, dans ce grief de mépris de classe dont m’affligent les têtes plates, je n’arrive pas à savoir si, prétendant défendre le parti des mal-lotis, elles ont conscience ou non de la condescendance démagogique avec laquelle elles en parlent. Ayant l’honneur d’en connaître certaines, je sais que c’est tout bonnement par ambition personnelle de se placer dans le monde médiatique, fût-il contestataire, par calcul partisan, par snobisme politico-culturel, bref par clientélisme et arrivisme, que les têtes plates de la gauche radicale s’érigent en amies du «peuple». Je ne suis pas le peuple, mais, à sa place, je me méfierais de ces amies-là.  


 

lundi 23 novembre 2020

De l'indestructibilité des mirages ontologiques et politiques

 

L’autre jour, mon attestation de déplacement dérogatoire en poche, je flânais sur la promenade des plages, allant de la Chambre d’amour à la Madrague. Il faisait frais, mais le soleil me chauffait le dos à travers la toile de ma veste d’officier. Tout en jetant des regards aux vagues de grosse taille auxquelles peu de surfeurs osaient s’attaquer, je réfléchissais à la réception de mon livre, Contre le Peuple. On ne comprendra pas mon propos selon lequel le peuple n’existe pas, me disais-je, tout comme on ne me comprend pas quand j’avance que le monde n’existe pas. De même qu’on refuse de voir que ce qui existe réellement, à savoir le hasard, le temps, la mort, entrave l’avènement d’un monde qui suppose finalité et pérennité, de même refusera-t-on de voir que ce qui existe aussi réellement, à savoir des individus et des groupes sociaux en guerre les uns contre les autres, ne permet pas la formation d’un peuple qui suppose une volonté générale tendue vers des fins communes. Les deux mirages ontologiques du monde et du peuple partagent la même invulnérabilité face à la critique non d’un point de vue intellectuel mais affectif. On peut admettre que l’idée de monde repose sur une téléologie et l’idée de peuple sur une cristallisation, mais à peine aura-t-on donné son assentiment aux arguments qu’on s’empressera de les censurer en raison d’une sensation de danger de perte imminente. Il est rare qu’un raisonnement produise la fin d’une illusion. Au contraire, il la renforce. Concernant la notion de peuple, les esprits qui prétendent défendre les intérêts de cette chimère, je pense notamment à bon nombre d’intellectuels «engagés», auraient trop à perdre s’ils cessaient d’y croire. Car, bien sûr, ce n’est pas la cause dudit peuple qu’ils défendent, mais la leur. Le militantisme distrait de l’ennui et console les déboires. En se portant solidaire du malaise social des classes inférieures — nommées avec démagogie le «peuple» — on s’imagine donner un peu d’allure à ses petites misères personnelles. L’idéal de la cause du peuple appartient aux illusions vitales dont parlait Nietzsche grâce auxquelles on pare son ressentiment propre et son activisme gesticulatoire d’un sens social, politique, historique. Le peuple n’existe pas mais son idée est pathologiquement indestructible me disais-je en apercevant deux jolies qui s’étaient dénudées pour plonger dans la vague du bord. Instantanément, je ne pensai plus à mon factum et enviai l’océan.

lundi 16 novembre 2020

Demain, Montaigne, à 10h sur France inter

 

Le repaire de Montaigne



Parmi les personnes que je connais qui enseignent la philosophie, ou qui en lisent, je n’en ai jamais vu aucune atteindre l’ataraxie, l’apathie, la béatitude, la surhumanité, ou je ne sais quelle autre forme de vie bonne, ou vertueuse, ou supérieure. En fait, nul ne s’est jamais lancé dans pareille entreprise sachant pertinemment que l’ascèse censée mener à la sagesse est le moyen sûr de rendre sa vie impossible, comme on dit. Contrairement à ce que disait Pierre Hadot, la philosophie comme «exercice spirituel» préparant à une réforme de soi, n’est pas moins idéaliste que la métaphysique, bien au contraire, puisqu’elle part du refus de voir l’invincibilité de la puissance anarchique des désirs et les ruses de l’amour-propre. Le seul penseur qui ne se monte pas le bourrichon et ne bourre pas le mou de son lecteur avec les idéaux éthiques, est, bien sûr, Montaigne. Dans l’avant-propos des Essais, il le prévient:« Je n'y ai eu aucune préoccupation de ton service ». Montaigne se moque d’être utile ou édifiant. On échouera à trouver dans ses pages une sagesse. Lui-même s’irrite ou ricane quand, au gré de ses lectures, il tombe sur l’un de ces prêcheurs de vie philosophique tels que l’Antiquité en avait à revendre: «À quoi faire ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne se peut rasseoir et ces règles qui excèdent notre usage et notre force? Je vois souvent qu’on nous propose des images [modèles]de vie lesquelles ni le proposant ni les auditeurs n’ont aucune espérance de suivre ni, qui plus est, envie. » S’il cite souvent Sénèque, ce n’est pas pour s’approprier un dogme stoïcien, mais parce qu’il éprouve comme lui le sens de la fatalité sur le mode du regret et de la volupté. Sa préférence va aux poètes épicuriens, Lucrèce et Horace, débarrassés du puritanisme du maître du Jardin, apologistes des plaisirs et des jours qui arrivent et ne reviendront plus. Lui qui salue la prudence de Pyrrhon ou de Sextus Empiricus, partage aussi le scepticisme railleur de Lucien de Samosate: « Les philosophes veulent se mettre hors d’eux-mêmes et échapper à l’homme. C’est une folie: au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes». Pascal lui volera la formule. Je la fais mienne également. Je tâcherai de m’en souvenir demain, mardi 17, quand je serai sur les ondes de France inter, à 10h, dans la l’émission d’Ali Rebeihi, en compagnie de son autre invité, André Comte-Sponville.