mardi 9 avril 2024

L'art de lire


Nous ne sommes pas bien, là? Sur la terrasse? Face au parc? Nous lirons quand nous aurons envie de lire!

 

vendredi 5 avril 2024

En traînant



En traînant à Biarritz, je me suis assis sur un banc, face à l’Océan, et j’ai ouvert Dégénérescence, de Max Nordau, l’un des fondateurs du sionisme, avec Théodore Herzl. L’ouvrage, oublié aujourd’hui, avait remporté l’adhésion des nazis qui reprirent à Nordau la notion d’«art dégénéré» et la rendirent célèbre. Quelle ne fut pas ma surprise, en arrivant à la page 83, d’y trouver mon portrait: 

«[…] Les dégénérés[…]sont le public prédestiné de Schopenhauer. À l’incapacité d’agir se rattache l’amour de la rêverie creuse. Le dégénéré n’est pas capable de diriger longuement ou même un instant son attention sur un point, pas plus que de saisir nettement, d’ordonner, d’élaborer en aperceptions et jugements les impressions du monde extérieur que ses sens fonctionnant défectueusement portent à sa conscience distraite. Il lui est facile et plus commode de laisser produire à ses centres cérébraux des images demi claires, nébuleusement fluides, des embryons de pensées à peine formés, de se plonger dans la perpétuelle ébriété de phantasmes à perte de vue, sans but ni rive, et il n’a presque jamais la force d’inhiber les associations d’idées et les successions d’images capricieuses, en règle générale purement automatiques, ni d’introduire de la discipline dans le tumulte confus de ses aperceptions fuyantes. Au contraire. Il se réjouit de son imagination, qu’il oppose au prosaïsme du philistin, et se voue avec prédilection à toutes sortes d’occupations libres qui permettent à son esprit le vagabondage illimité, tandis qu’il ne peut pas se tenir dans des fonctions bourgeoises réglées qui exigent de l’attention et un égard constant pour la réalité. Il nomme cela ”une disposition à l’idéal”, s’attribue des penchants esthétiques irrésistibles, et se qualifie fièrement d’artiste.» Si je remplace «artiste» par «philosophe sans qualités», il s’agit de moi.   


 

dimanche 31 mars 2024

En traînant


En traînant dans mon parc sur ma Vespa, j'aime à observer les progrès du printemps sur la végétation. Je loue cette saison qui renforce les haies derrière quoi je me cache des humains, qui ressuscite le feuillage des arbres où s'abritent et jouent les oiseaux, qui redonne vie aux massifs de fleurs et d'arbustes colorés dont ma vue se régale. C'est avec fierté que je défile sur ma monture, à une allure impériale, devant mes platanes alignés en deux rangs parfaits.


 

mardi 12 mars 2024

Poésie de certaines choses


En traînant aux alentours de chez moi, je passe souvent devant cette petite fontaine colonne et, à chaque fois, je me dis qu'il y a dans cette chose, posée là pour désaltérer les chiens, une poésie totalement absente sur toute la promenade des plages jalonnée de buvettes où s'abreuvent les humains.


 

dimanche 10 mars 2024

Ces lampions qui se prennent pour des Lumières


Un jour, enfant, je regardai avec ma mère une émission de variétés à la télévision où s’égosillaient les Compagnons de la Chanson. «Pourquoi se mettre à plusieurs pour chanter une bêtise pareille?, me dit-elle, un seul aurait suffi». Je reprendrai sa formule à propos de ce pensum collectif au titre grandiloquent: L’humain au centre du monde. Une trentaine de pense-menu sans le style ni l’ironie de Voltaire, leur modèle, pourtant, se sont regroupés pour «conserver l’héritage de l’humanisme» afin de «faire face aux enjeux de notre temps». J’avais été sollicité pour faire partie de cette entreprise. Non seulement j’ai décliné la proposition, car, comme je l’avais indiqué dans un précédent article, je n’ai rien d’un philosophe ni d’un intellectuel, mais surtout parce que je suis frappé d’irréligion en matière d’humanisme. J’ai même forgé un terme pour la désigner: ananthropie — an-privatif, anthropos-homme. Contrairement à bon nombre d’athées, je ne crois pas en l’humanité. Comme Cioran, je souhaite même qu’elle disparaisse, afin, peut-être, qu’on la regrette.  


 

mercredi 6 mars 2024

Pas d'équerre, de Judith Wiart


J’ai fini en une heure Pas d’équerre (clic)de Judith Wiart, publié aux Éditions Louise Bottu — 2024. Il s'agit du journal, courant sur trois trimestres, d'un professeur qui enseigne le français et l'histoire-géographie dans un lycée professionnel du bâtiment. Les élèves de Judith sont des enfants de prolétaires qui portent des prénoms anglo-saxons et des enfants d'Afrique noire et du Maghreb portant des prénoms musulmans. Ces derniers «sont arrivés jusqu'à nous» après avoir traversé des «déserts, des terres et des mers». Ils s'accrochent à leurs études «comme à une bouée orange dans la Méditerranée». Ils sont en attente de papiers. Ils ont peur de l'OQTF (obligation de quitter le territoire français). Judith leur enseigne des matières qui ne servent à rien. La poésie et l'histoire. Ça les change de la menuiserie, de la maçonnerie. Le gouvernement, au service du négoce, veut des apprentis, pas des rêveurs qui jouent avec les mots. Les heures d'enseignement des humanités sont réduites. L'intégration passera par les stages, le travail. La France, pour ces gamins, ce sera les chantiers. Les lycéennes ont du mal avec la semi nudité. «Dans mon pays, Madame, les filles n'ont pas le droit de se mettre en maillot de bain. — Ah bon? Sinon qu'est-ce qui leur arrive? — Elles iront en enfer! — Ah? Vous voulez dire que l'enfer est peuplé de filles en maillot de bain? Ça a l'air sympa. — Bah…» Judith aurait pu décrire le Lycée Professionnel comme un enfer avec ces adolescents sans éducation. Violents. Qui viennent de «quartiers sensibles». Existe-t-il des quartiers insensibles?, se demande Judith. «On s'inquiète de la croissance de la violence dans les cités. Au contraire, je me demande: par quel mystère cela n'explose pas plus?» «À partir des récits de naufrages, de tortures, de guerres, de viols, de persécutions, de souffrances, de violences en tout genre racontés depuis vingt ans par mes élèves, j'aurais de quoi écrire un livre. Un petit recueil bien dense, bien tragique, bien pathétique, bien émouvant. Oui, je pourrais les prendre en otage tous ces élèves venus de loin et verser dans la crapulerie lyrique […] Oui, ce serait facile de dorer mon blason en le lustrant à l'aide des guenilles de la misère[…] Je pourrais même finir par croire à ma probité morale.» Pas d’équerre n'est pas un manifeste humanitaire, mais un cahier de poésie. 


 

mardi 5 mars 2024

Reçu de la part de Patrick Mosconi

 


Rencontre 

Deux silhouettes se croisent et explosent en beauté.

lundi 4 mars 2024

L'Ukraine a besoin de la France


Rien que pour cette épuration littéraire, l'Ukraine mérite d'entrer dans la grande et belle famille de l'Union Européenne. En signe de soutien, la France devrait livrer à ce noble pays, en plus des canons Caesar, les romans humanistes de David Foenkinos, d'Éric-Emmanuel Schmitt, d'Isabelle Carré, et les traités d'optimisme de Frédéric Lenoir, de Matthieu Ricard, de Boris Cyrulnik.


 

mercredi 28 février 2024

Oncle Émile


En traînant à Biarritz, j'ai poussé la porte d'une librairie et j'en suis ressorti avec un volume de correspondance de Cioran. J'y vois la promesse d'une fête de l'esprit. Cioran avait choisi l'écrit court donnant ainsi de la saveur à son érudition, du lustre à son style, du mordant à son humour - ce dont philosophes et intellectuels sont incapables. Je le pratique depuis que j'ai eu dix-sept ans. C’est d'ailleurs dans cette même librairie que j'avais acheté Écartèlement. Je n'avais feuilleté que quelques pages de l'ouvrage et déjà Cioran m'avait dissuadé de devenir un homme utile et conforté dans ma vocation de traînard. Depuis lors, je l'appelle «oncle Émile».


 

lundi 26 février 2024

Du gnangnan dans la culture


Ce qui motive les godrèchistes c'est, ni plus ni moins, la jouissance de tenir des salauds, et, de la sorte, de se visser une auréole sur le crâne. Un autre plaisir qui dérive de leur posture morale, c'est de dénoncer les personnes qui ne s'indignent pas — ce qui me conforte dans l'idée que le gnangnan donne souvent lieu à une rage telle qu'on en voit les terrifiants effets dans les scènes de lynchage. Les lyncheurs se prennent toujours pour de «belles âmes», pleines de compassion et éprises de justice.


 

vendredi 16 février 2024

La Belle et son Éveilleur


  Dans le numéro de Madame Figaro du 9 février dernier, Hélène Frappat déclare lors d’un entretien: «La Belle au Bois dormant […] évoque en fait le viol d'une femme plongée dans le coma.» Intrigué, j’ai repris le texte de Perrault. Hélène Frappat a une mémoire qui lui joue des tours, me suis-je dit. Dans le passage qu’elle incrimine, il appert en réalité que la belle endormie, une fois sortie du sommeil, consent à toutes les emprises, si je puis dire, du Prince, l’éveilleur de ses sens. Lisons, plutôt: 

"[Le Prince] entra dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus excitant spectacle qu'il eût jamais vu: une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat juvénile avait quelque chose de lubrique et d’abandonné. Il s'approcha, le membre priapique, le cœur battant, et s’allongea sur elle. Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la Princesse s’éveilla; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre: «Est-ce vous, mon Prince? lui dit-elle. Foutre! Vous vous êtes bien fait attendre! » Le Prince charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance; il l'assura qu'il la désirait comme la plus dévergondée des catins. Ses discours furent mal rangés, ils en plurent davantage; peu d'éloquence, beaucoup de fougue. Il était cependant moins enfiévré que la Princesse, et l'on ne doit pas s'en étonner; elle avait eu le temps de songer à toutes les voluptés qui lui avaient été soustraites, car il y a apparence (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes impudiques.» 

Quand on me fit lecture, enfant, de ce conte de Perrault, il me vint des images évocatrices. Cet auteur, avec, plus tard, Sade, m'a beaucoup appris sur le désir féminin.

lundi 12 février 2024

Sade, Adolphe, Jacquot et moi


En traînant dans mon quartier, j’ai interrogé ma mémoire pour savoir si j’avais vu un seul film de Benoît Jacquot. Que nenni, m’a-t-elle répondu. Pourquoi?, me suis-je demandé. Tout simplement parce qu’il engageait à chaque fois une actrice fadasse et parce que je doutais de son talent à lui conférer le moindre relief. La perspective de regarder une Judith Godrèche, ou une Virginie Ledoyen, pendant près deux heures me refroidissait. J’ai failli aller voir son Sade. Le Divin Marquis est un écrivain que je lus très tôt. Sa Philosophie dans le boudoir me divertissait des pensums politiques de Rousseau. Le dépravé violent m’était moins sympathique, mais les lettres d’Anne-Prospère de Launais, sa jeune belle-sœur, qui eut pour lui un amour total, furent pour moi une émouvante défense de l’homme — ainsi, bien sûr, que les beaux textes d’Annie Lebrun. Mais que Jacquot eût choisi Daniel Auteuil pour incarner Sade, me fit renoncer à aller voir son film. Le rôle eût dû revenir à Gérard Depardieu. Les témoins qui ont décrit Sade lorsqu’il était emprisonné à Picpus — période durant laquelle se passe l’histoire — parlent de son embonpoint, de sa faconde, de sa franchise à la fois paillarde et ironique. En passant devant la grotte de la Chambre d’amour, l’idée m’est venue de rattraper un peu le temps perdu. Le procès que les braves gens font à Jacquot pour une histoire qui ne les regarde en rien, suscite en moi une curiosité pour son Sade et son Adolphe. Aussi, dois-je me dépêcher de trouver les DVD avant que sa filmographie soit censurée.   


 

samedi 10 février 2024

Je l'ai peut-être échappé belle...


En traînant à la petite Chambre d'amour, je pensais à Robert Badinter qui était parvenu à faire voter l'abolition de la peine capitale, comme on dit, sous la présidence de François Mitterand. Le combat n'était pas facile. Les Français, qui sont des braves gens, aimaient qu'on coupât en deux les méchants. C'est sans doute toujours le cas, me suis-je dit, car il n'y a pas de raison que les Français ne soient plus aussi épris de droiture. Ils doivent regretter la guillotine. D'autant qu'on pourrait y envoyer à présent de nouveaux criminels comme les caresseurs de fesses, les voleurs de baisers, et les enfants de migrants ensauvagés. En me dirigeant vers le Surf club, je me suis rappelé que, pendant la Guerre d'Algérie, le pouvoir avait prononcé plus de deux cents condamnations à mort d'Algériens suspectés d'être des militants du FLN — sans le moindre procès — et que, sur le nombre d'exécutions, Mitterand, le temps qu'il était Garde des Sceaux (1956—1957), en avait approuvé et autorisé 45. Alors me sont revenus ces mots de Robert Badinter à propos de Mitterand:«Il n’a pas été un militant de l’abolition, c’est sûr. Je ne me souviens pas d’avoir eu la moindre discussion philosophique ou morale avec lui à ce sujet.» (L’Abolition, éd. Fayard, 2001). Et, rebroussant chemin, car il commençait à pleuvoir, je me suis aussi rappelé mon soulagement quand la suppression de la peine de mort fut votée. Comme beaucoup, j'y vis mon intérêt.