dimanche 29 août 2021

Le bel été


Quand le Pays basque veut montrer ce qu’est le bel été, il s’applique. Du soleil mais pas de canicule. Un petit clapot mais la houle reste calme. Du bleu et du turquoise en haut et en bas du décor. Vers 13h, j’ai quitté la plage de la Côte des Basques où se tenait une compétition d'exhibition fessière à laquelle participaient toutes les vacancières. Visages et derrières féminins sans masques. Sur ma Vespa, je me suis propulsé vers la Chambre d'amour. La même compétition s'y déroulait. Un sport charmant. Puis j’ai pris place à une terrasse pour déjeuner. J'avais oublié le laisser-passer (que je n'ai pas). Le restaurateur omit aussi de me le demander. Le beau temps rend distrait. Pas le moindre gendarme. Anglet, heureux territoire perdu de la république sanitaire où le vivre ensemble entre vaccinés et irresponsables va de soi.


 

mardi 24 août 2021

De la resquille


Lorsque, adolescent, je voulais voir un film interdit au moins de 18 ans, je m'arrangeais pour entrer au cinéma quand même. Je paraissais plus vieux que mon âge, si bien que la guichetière et le cerbère chargé de déchirer le ticket à l'entrée de la salle n'y voyaient que du feu. Pour plus de précautions, j'avais sur moi la carte d'identité fatiguée d'un ami ayant l'âge légal et à qui, bien sûr, je ressemblais. On ne me la demanda jamais. En fait, je ne crois pas que la dame du guichet et le cerbère étaient dupes. Heureux temps où les préposés des "lieux de culture" n'avaient pas une mentalité de contrôleurs. Ils devaient se foutre pas mal de ma santé mentale quand j'allais voir La Horde sauvage, Les Damnés, ou Les Sans-culottes s'éclatent à Saint-Tropez. Toujours est-il que, à la faveur de l'obligation de présenter un passeport sanitaire pour accéder à tel ou tel endroit, je me retrouve aujourd'hui dans la situation de mes années de resquille. Pour passer les check-point je dispose d'un moyen que je tairai. Cela m'amuse assez. Mais, je ne puis qu'éprouver un malaise à l'idée que tous les gens qui m'entourent ont, de bon ou de mauvais gré… consenti.

 

vendredi 20 août 2021

Conférence



Demain, samedi 21 août, à la médiathèque de Biarritz, à 11h, je tâcherai d'expliquer pourquoi le jansénisme, en soutenant le dogme de la Chute, fut une théologie qui influença les écrivains du Grand Siècle, de La Rochefoucauld à Pascal, de Racine à Madame de La Fayette, de La Fontaine à Bossuet, etc, et pourquoi Port-Royal fut un repaire où dévots, frondeuses et libertins, prenaient plaisir à se côtoyer et à converser.

mercredi 11 août 2021

Brève dystopie à rebours


L’histoire raconte comment, lors d'une dérive psychogéographique, Françoise Sagan, Antoine Blondin et Guy Debord, sont refoulés à l’entrée de leur café habituel parce qu’ils n’ont pas téléchargé leur QR Code. Un peu plus tard, il y a aussi l’épisode où Jean-Paul Sartre est en butte au zèle sanitaire du garçon de café de l’Être et le Néant.


 

dimanche 8 août 2021

Vive le Grand-Frère chinois !


Huffington Post juillet 2021

— Les confinements 

— Les couvre-feux 

— L’incitation des médias à la vaccination de masse

— L’intimidation que les autorités exercent sur les récalcitrants et les félicitations qu’elles décernent aux citoyens responsables

— Le contrôle que les vaccinés sont invités à multiplier sur les non-vaccinés 

— Le passeport vaccinal QR codé obligatoire.

Autant de mesures que la République Populaire de Chine a inspirées à nos gouvernants et parlementaires. 

Il est donc parfaitement déplacé de dire que la France flirte avec la dictature sanitaire quand on voit que, depuis le début de la pandémie, elle prend exemple sur une grande démocratie.

 


 

mardi 3 août 2021

Qu'une démocratie doit s'honorer en créant un nouveau délit


Avant que la loi imposant le passe sanitaire ne soit votée, Claire Hédon, Défenseur des droits, avait alerté le Parlement sur les atteintes à la vie sociale que ne manqueraient pas d'entraîner certaines dispositions: «le contrôle d’une partie de la population par une autre», «les risques de discriminations dans l’emploi», «les risques considérables d’atteinte aux droits de l’enfant», «les risques liés au traitement des données médicales». Feignant des divergences, députés et sénateurs ont posé leur gros fessier de rhinocéros sur ce rapport. Il est illusoire de penser que les Assis du Conseil Constitutionnel censureront tout ou partie de cette loi. Avec le courage qui les caractérise, ils lui donneront leur bénédiction tout en exprimant, pour la forme, des réserves. Soutenu par les deux assemblées et la caste médicale omniprésente dans les médias — lesquels, d’ores et déjà, justifient la hausse des prix des vaccins —, l’exécutif gouverne seul. Le macronisme sanitaire a triomphé pour la plus vive jouissance des citoyens éclairés, tous dames patronnesses et Monsieur Homais, pressés qu’on punisse le nouveau délit créé par la démocratie: l’anti-passisme.


 

jeudi 29 juillet 2021

Ce monde est triste, hélas! Et je lis trop de livres !



Jadis, j'avais fondé une cabane d'édition nommée DISTANCE avec mon ami Jean-Michel Martinez-Esnaola. Nous publiions nos ouvrages avec l'aide du Bookstore, de Biarritz. Ne reculant devant aucun paradoxe, nous décidâmes d'exhumer un texte de Schopenhauer, tiré des "Parerga et Paralipomena", intitulé "La Lecture et les Livres", mais, là, proposé sous le titre de "L'Art de ne pas lire". Le Patron, comme l'appelait Cioran, fâché avec la littérature de son temps, y donne un conseil: "La meilleure façon de ne pas lire le mauvais, c'est de ne lire que le bon" — c'est-à-dire les classiques. En feuilletant ce savoureux factum, j'en retiendrai aussi cette phrase dans la perspective de la rentrée littéraire qui vient: "À en croire Hérodote, Xerxès pleura à la vue de son innombrable armée, en songeant que de tous ces hommes il n’en resterait pas un seul vivant dans cent ans. Qui ne pleurerait aussi en songeant que, [de tous ces romans empilés dans les rayons des libraires], il n’en restera pas un seul vivant, même dans [six mois]?"


 

mardi 27 juillet 2021

De la République sanitaire


La perspective de devoir présenter un QR Chose à un patron de bistrot pour avoir le plaisir de boire un café en terrasse, me coupe toute envie d’aller boire un café en terrasse. Je préfère renoncer à cette agréable habitude plutôt que de prendre celle, méprisable, de montrer patte blanche à un taulier ou, pire, à la maréchaussée. 

L’instauration du passe m’apparaît comme un système de surveillance et d'intimidation policier, para-policier, patronal, consistant à violer le secret médical des gens et à les réprimer, par des amendes et des suspensions de salaire, s'ils ne se montrent pas sanitairement corrects. Les démocrates candides ont beau fustiger à haute voix ceux qui dénoncent une dictature sanitaire, ils ne peuvent nier qu’il s’agit bien de contrôler des citoyens — ils le seront aussi. La seule raison qu’ils trouvent pour justifier leur adhésion à la loi qui vient d’être votée est la défense d’un intérêt collectif: la santé. Au nom de la santé de tous, ils approuvaient hier l’enfermement, les couvre-feux, les laisser-passer. Comme ce sont des progressistes en matière de médecine, ils approuvent désormais le bannissement de la vie sociale de leurs concitoyens qui, fussent-ils vaccinés, refusent le passe-sanitaire. Je ne puis m’empêcher de voir dans ces champions de la démocratie, éclairés par la science et le gouvernement, un désir d’ôter aux «anti-passe» leurs droits civiques, alors qu’il ne me semble pas que, de leur côté, les «anti-passe» réclament la non-vaccination obligatoire pour tous, encore moins des sanctions ou des vexations pour les vaccinés. Par ailleurs, d’autres que moi l’ont déjà remarqué: si Marine le Pen était au pouvoir et qu’elle eût pris les mêmes mesures de coercition que le président Macron, ces démocrates auraient fait irruption sur les Champs Élysées au cri de:« À bas le fascisme sanitaire». 

 

Pour ma part, je ne parle pas de dictature sanitaire. Les quelques gugusses qui ont arboré l’étoile jaune où il était inscrit «anti-vaccin» sont clairement des demeurés, mais ils sont le reflet symétrique inversé de ces autres demeurés «pro-passe», largement plus nombreux, qui plastronnent sur les plateaux de télévision et traitent les «anti-passe» de criminels, de conspirationnistes, d’obscurantistes, etc.

 

Je comparerais plutôt les décisions gouvernementales et parlementaires à celles d’une forme d'inquisition politico-médicale. Il y a un dogme: le Vaccin préserve du diable Delta. Il faut non seulement y croire mais s’y convertir sous peine d’ostracisme social. Or, on ne s’y convertit qu'à la condition de se faire baptiser en tendant le mou de son deltoïde à un prêtre en blouse blanche qui y plantera une seringue. Ainsi notre société se divise-t-elle à présent en baptisés et non-baptisés, les premiers résignés à produire leur certificat de baptême en toute occasion, les seconds bientôt condamnés à agiter une crécelle aux abords des lieux fréquentés. Personnellement, je me réjouirais que la nouvelle loi suscitât non pas un mouvement de résistance — le mot est bien ronflant — mais de resquille. Les resquilleurs font preuve de cette intelligence pratique et insolente qu’on appelle l'astuce. Je compte sur eux pour tourner en ridicule les grands et petits inquisiteurs qui se piquent, si j’ose dire, de convertir leurs prochains à leurs lubies sanitaires.   


 

dimanche 18 juillet 2021

Piquante ironie de l'Histoire



On ne peut pas me reprocher mes fréquentations puisque mes amis sont centristes de gauche — sympathisants du PS et du parti néo-stalinien français (PC). En 2017, la plupart ont fait barrage au chavisme et au fascisme en votant pour Emmanuel Macron. Aussi, quand Donald Trump était au pouvoir, je les voyais inquiets. À les entendre, l’Amérique suivait une pente dangereuse, surtout quand l’homme au brushing indestructible divisait le pays, en montant les «abominable people» — dixit Hillary Clinton — contre les gens bien. Maintenant, mes chers amis, voulant faire barrage au Variant Delta, votent pour les vaccins Trump obligatoire. Je rappelle que Pfizer et Moderna ont été financièrement encouragés et trouvés sous le mandat de l’autocrate. Mes mêmes amis approuvent Emmanuel Macron quand, en président libéral, éclairé par la science et la raison, il oppose les bons français aux abominables anti-passe. Division de l’autre côté de l’Atlantique, tri civique de ce côté-ci. Si je ne doute pas de l’efficacité de tel ou tel Trumpcine, je me demande si mes amis centristes de gauche goûtent à l’ironie de l’Histoire    


 

jeudi 15 juillet 2021

On me comprendra


Il y a pire que se trouver au cœur d’un milieu naturel hostile: être entouré de gens captifs d’une pensée homogène. Plutôt les moustiques que des rhinocéros raisonnables et responsables.


 

jeudi 8 juillet 2021

Conférence du samedi 10 juillet, à 11h, donnée à la médiathèque de Biarritz


Causerie animée par Emmanuel Planes.

Présentation: 

Une idole affole le monde politique: le Peuple. De l’extrême-droite à l’extrême gauche en passant par les libéraux, tous les partis, leurs leaders, leurs idiots utiles, se coiffent de cette idole. Or quel est ce Peuple dont les porte-parole veillent à ne jamais définir les contours? Les pauvres, les classes moyennes, les provinciaux, les Français dits de souche, les diverses communautés culturelles, les martyrs de l’impôt? Loin d'être une réalité identifiable, le Peuple n’est qu’un flatus vocis, un vent de bouche, que des blablateurs propulsent à plein poumons du haut de leur podium pour ratisser large en période électorale ou pour mobiliser des suiveurs. 

Vide de contenu, la notion de peuple permet à n’importe quelle foule de s’en prétendre l’incarnation et d’aller exprimer ses frustrations, ses indignations, ses bouffées paranoïaques, sur les nouvelles agoras digitales appelées réseaux sociaux. Animée de cette belles «décence ordinaire» que lui prêtent les philosophastres convertis à George Orwell, cette racaille connectée y poursuit de sa vindicte tous les coupables de ses malheurs et frustrations, et, désormais, y dénonce la tyrannie tentaculaire des «élites». Or, là encore, ces «élites» n’ont rien d’une aristocratie, mais forment une petite plèbe de nantis dont l’ignorance hautement diplômée égale l’inculture décomplexée des mal-lotis. De même que le mot «peuple», l’expression «les élites» désigne un être social fantasmatique. Ce sont des éléments de langage dont on connaît la fonction: remplacer la précision par le simplisme et, ainsi, aggraver la servitude intellectuelle.   


 

mardi 29 juin 2021

L' éditorialisme, pathologie sénile des intellectuels




 





Un éditorialiste médiatique, omniprésent à la télévision et sur les ondes, est le larbin d’un pouvoir, d’un parti, d’un groupe d’intérêts économiques ou financiers, et sa tâche est d’en faire la propagande. S’il n’apparaît pas avec un badge d’identification du think tank ou du lobby qui le paie, sa rhétorique le trahit. Mais comme très peu de gens ont l’oreille fine, nombre de gogos s’imaginent que l’éditorialiste médiatique est un esprit libre, mu par le pur mobile de faire valoir ses propres opinions, informées et avisées, et ils l’écoutent comme s’il s’agissait d’un intellectuel. Sans doute est-ce pourquoi les patrons des médias audio-visuels salarient depuis quelques temps des intellectuels — appelés aussi "philosophes" au mépris de toute précision sémantique — comme des éditorialistes permanents ou occasionnels. Jadis, Pierre Bourdieu brocardait le dévoiement de l’intellectuel qui désertait son bureau le temps d’une mode pour aller faire l’histrion dans le cirque de l’opinion journalistique. «Qui parle (dans les médias)?, demandait-il. Ce sont des sous-philosophes qui ont pour toute compétence de vagues lectures de vagues textes.[…]Ce sont des demi-savants pas très cultivés qui se font les défenseurs d’une culture qu’ils n’ont pas, pour marquer la différence d’avec ceux qui l’ont encore moins qu’eux». Bourdieu est mort trop tôt pour voir que, désormais, les intellectuels engagés le sont au sens où l’entend un patron quand il engage un employé. Tant et si bien que, comme cela devait se produire, les consommateurs de médias pensent aujourd’hui que l’activité consistant à pérorer sur l'actualité à la télévision et depuis les studios de radios en compagnie de vedettes attitrées de la jacasserie en continu, est, pour Michel Onfray, Luc Ferry, Alain Finkielkraut — avant que LCI ne le renvoie —, d’autres encore, la manière la plus démocratique d’exercer la pensée. Si téléspectateurs et auditeurs ne distinguent plus les éditorialistes des intellectuels, ce n’est pas tant parce que ces derniers exécutent avec zèle le rôle que leurs employeurs leur assignent, mais parce que l’éditorialisme représente à leurs yeux le pompon de leur carrière. D’aucuns, parmi eux, s’abaissent davantage en visant plus haut. Michel Onfray, par exemple, ayant rameuté autour de lui, par le biais de sa revue, Front populaire, une bande de plumitifs condamnés à le flatter, nourrit l’ambition de se présenter aux élections présidentielles — sauf si un autre nouveau philosophe, Éric Zemmour, s'y porte candidat. L’ex-hédoniste solaire passé au proudhonisme franchouillard, ne fera pas la sourde oreille si le pays, en quête de redressement, vient, dixit, le «plébisciter» sous ses fenêtres (clic). Dans mon dernier opus (clic), je désigne les intellectuels, quelle que soit la soupe idéologique qu’ils servent, sous le nom de philodoxes: les amis de l’opinion. Je cherche un autre terme qui, pour les caractériser, contiendrait l’idée d’une pauvre intelligence, pitoyable et ridicule. Éditorialistes fera l’affaire.   

samedi 12 juin 2021

Du pasotisme au Pays basque

Je vis au Pays basque depuis plusieurs décennies et pour rien au monde je n’irais couler mes jours sous d’autres cieux. Pourtant, je n’y suis pas né. Je ne parle pas l’euskara et il ne m’est jamais venu à l’esprit de l’apprendre. Le «peuple basque» m’apparait comme une chimère. Seuls les individus existent et, à mes yeux, il n’y a que leur personnalité qui compte et non leur prétendue identité nationale. 

Je me suis peu baladé dans les montagnes surplombant la côte. Mes déplacements se font suivant un axe immuable: Anglet, Biarritz, Guéthary, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye, Saint-Sébastien. Ainsi, je ne perds pas de vue l’océan que j’observe depuis quelques terrasses de cafés et de restaurants — toujours les mêmes. Comme je m’ennuie dans une foule, je ne vais jamais aux fêtes de Bayonne. Je hais les uniformes, or la tenue en blanc et rouge en est un. 

Peu caméléonesque, je n’ai jamais pris la couleur locale. Pourquoi, alors, me suis-je attaché à cette terre? Pourquoi j’en chante en toute occasion les louanges, moi qui suis étranger à l’esprit chauvin? Précisément parce qu’on peut s’y enraciner sans être obligé de se plier à un folklore. Parce qu’elle accueille les contemplatifs, les flâneurs, les nonchalants, trois types de sujets sans qualité qu’on peut regrouper sous le terme générique espagnol de pasotas — terme traduisible en français par: je-m’en-foutistes, ou, mieux, peut-être, par: dilettantes. Je crois que son climat y est pour beaucoup. On sait qu’Aristote et Montesquieu avaient observé une influence du froid, de la chaleur, de la douceur, des conditions atmosphériques, sur la psychologie des diverses populations du monde. J’ignore les effets que le gulf stream, les tempêtes, le voisinage des vagues, les embruns, le soleil des quatre saisons, le vent du sud, exercent sur l’«âme collective» des habitants du Pays basque. Sur la mienne, cette météorologie a jeté un charme et, depuis mon enfance biarrote, m’a converti au pasotisme. Je doute que, séjournant sous d’autres latitudes, j’eusse pu atteindre à une telle sagesse.  


Paru dans:

 Béret sur tous les fronts 

au Pays basque (clic), mai 2021



 

dimanche 6 juin 2021

Ouvrir les livres d'histoire au lieu de se raconter des histoires


Jacques Cathelineau

Au début de Quatre-vingt-treize, le comte de Boisberthelot et le chevalier de La Vieuville, déplorent que leur armée contre-révolutionnaire soit commandée en majeure partie par des «manants», des «perruquiers», des «roturiers», aussi vaillants soient-ils au combat, alors que les Bleus ont des officiers issus de la noblesse française. Le comte se demande si, dans le camp d’en face, on est satisfait d’une telle inversion de classes. «Nous sommes pleins de bourgeois; ils sont pleins de nobles. Croyez-vous que les sans-culottes soient contents d’être commandés par le comte de Canclaux, le vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte de Valence, le marquis de Custine et le duc de Biron». En effet, les sans-culottes parisiens et les manants vendéens, le «peuple des villes» et le «peuple des champs», formaient des bataillons radicalement ennemis. La Révolution était conduite par une élite aristocratique et grande-bourgeoise qui commandait à des petits artisans et commerçants urbains, la Contre-Révolution, elle, par des artisans et des paysans auxquels les seigneurs royalistes confiaient les grades de généraux — Jacques Cathelineau était colporteur. Hugo qui, par ailleurs, n’a eu de cesse de défendre avec lyrisme une conception du peuple comme sujet historique unitaire porteur d’un idéal de justice sociale, fait ici preuve de lucidité. Il n’y a pas de peuple. J’ajoute: il y a seulement des classes, des catégories, des corporations, des communautés ethniques, culturelles, religieuses, et maintenant sexuelles, etc., qui se vouent une hostilité réciproque, et ce, en dépit des intérêts communs qui pourraient les lier. Pis: chacun, au sein même de son groupe social,de son parti, de sa famille, de son couple, hait, méprise, envie, son homologue, son camarade, son allié, son collègue, son confrère, son conjoint. Vivre dans une société quelle qu’en soit la taille,c’est être en guerre, tantôt froide, tantôt tiède, tantôt chaude, tantôt brûlante. Un climat passionnel tempéré n’existe qu’en des contrées utopiques ou philosophiques. Qu’Aristote ait pu penser qu’une cité digne de ce nom devrait être peuplée d’individus animés les uns à l’égard des autres de la philia, de l’amitié, ce sentiment érigé au rang de vertu, est d’une invraisemblable naïveté. Il en va de même de la solidarité telle que Marx et Engels la formulent dans leur slogan: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!». Les prolétaires de tous les pays ont fondu dans une petite classe moyenne mondialisée étrangère à l’idée communiste, partisane du pouvoir à poigne de tel ou tel oligarque. Quand les gilets jaunes usaient leurs semelles le samedi, des amis se réjouissaient de voir arborée au bout d’une pique la tête en carton du «roi Macron». Il ne leur venait pas à l’esprit que ces braves gens, comme toujours chez les égalitaires, cherchaient, en même temps qu’à s’embourgeoiser, un autre maître. 

Dans un ordre similaire de réflexion, concernant cette fois la liberté de penser qui serait le propre de la démocratie, je rappellerai que si, sous l’Ancien Régime, on embastillait des philosophes qui, par ailleurs, étaient reçus dans les salons de Madame de Genlis, de Madame du Deffand, de Mademoiselle de Lespinasse, le pouvoir royal les libérait dans les plus brefs délais. En revanche, longue est la liste des écrivains, des savants, des poètes, dont la Révolution a eu la peau. Je pense notamment à Condorcet, Lavoisier, Chamfort, Olympe de Gouge, Madame Roland, etc. 

Ma manie philosophique est de mettre en avant de plates vérités au lieu de mensonges pieux ou d'idéaux exaltants. Même si, naturellement, le public a boudé mes bouquins, cela reste pour moi un précieux plaisir de chouanner en solitaire dans la république du Bien.