mercredi 23 décembre 2020

Zamiatine, Koestler, Orwell


Eugène Zamiatine

Quelques lecteurs de Contre le peuple trouvent que je m’y montre sévère avec George Orwell. J’y raille en effet sa notion de décence commune et son hygiénisme esthétique — son obsession de la decency et de la sanity. Mon opus n’était pas le lieu pour rappeler que les œuvres qui l’ont rendu célèbre, La Ferme des animaux (1945) et, surtout, 1984 (1948), censées dénoncer le totalitarisme bolchévique, n’eussent peut-être pas vu le jour sans l’existence de Nous autres d’Eugène Zamiatine et de Le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler. Écrits respectivement vingt et dix ans plus tôt, ces deux romans déclenchèrent des tirs nourris d’insultes et de calomnies de la part des communistes européens et autres compagnons de route. Orwell, qui avait lu ces chefs-d'œuvre, s’en était inspiré, notamment pour 1984, sans jamais atteindre, selon moi, à leur lucidité, à leur férocité ni à leur qualité narrative. Zamiatine connut les geôles tsaristes et léninistes, Koestler les prisons franquistes et fut témoin direct des procès de Moscou. Forts de leurs épreuves, tous deux ne se faisaient aucune illusion sur les humains au contraire d’Orwell que l’expérience de la Guerre d’Espagne n’avait pas vacciné contre l’espoir d’un socialisme humaniste et qui s’obstina à en défendre l’idée en faisant, disait-il, «de l’écriture politique un art». Pareille devise trouva en Sartre un doctrinaire. Le roman encagé n’est pas mon genre de beauté littéraire. 




 

mardi 22 décembre 2020

Aujourd'hui, mardi 22 décembre, à 18h, rencontre virtuelle au Parvis de Pau


Pour vous inscrire aller à: parvisespaceculturel@gmail.com et un lien vous sera donné pour suivre l'entretien avec Marc Bélit, via l'application ZOOM. Les participants pourront s'entretenir en visioconférence avec l'auteur. 

 

dimanche 13 décembre 2020

Entretien donné à Atlantico


 

Atlantico : Vous publiez Contre le peuple aux éditions Séguier. Vous parvenez à « disséquer » et vous retracez dans votre essai les 1.001 visages du peuple et de cette notion, des origines antiques avec l’aube de la démocratie en Grèce jusqu’au mouvement récent des Giles jaunes. Pouvez-vous revenir sur votre vision de cette notion et sur votre contre-pensée de la notion de peuple, sur ce mot valise ?


De même que personne n’a jamais rencontré l’Homme, ou la Femme, mais des hommes et des femmes, de même jamais personne n’a eu affaire au Peuple, mais à des citoyens des deux sexes, de toutes conditions, de toutes origines, distincts, séparés, divisés en une multitude de groupes sociaux, aux intérêts antagonistes. N’importe quelle guerre civile montre que le mot de peuple ne signifie rien. Je sais bien que dans son sens courant ce mot suggère l’existence d’un être social collectif et uni, doté, comme une personne, d’une intelligence, d’une volonté, d’affects. C’est la conception héroïque qu’en avaient les idéologues révolutionnaires en 1789 et, au XIXe et XXe siècles, c’est celle qu’en avaient aussi les nationalistes, les anarchistes, les fascistes, les communistes, les gauchistes, les identitaires, et, maintenant, c’est celle que reprennent à leur compte les populistes de droite ou de gauche. Toutes ces obédiences politiques, fussent-elles ennemies, croient ou font croire à l’idée du peuple comme s’il s’agissait d’un sujet historique victime des turpitudes des puissants — nommés aussi «les élites» —, mais capable de se révolter, de porter un projet de société plus juste et d’y œuvrer. Or l’histoire montre que le « peuple », selon cette conception-là, n’existe pas. Au moment de la Révolution française le mot « peuple » englobait toutes les catégories sociales qui ne faisaient pas partie des ordres de la noblesse et du clergé. C’était le Tiers-État. Le «peuple» ne désignait donc pas seulement les crève-la-faim, les paysans et les gens des petits métiers, mais aussi les riches bourgeois, gros commerçants, banquiers, grands patrons de fabriques, ainsi que toute une petite bourgeoisie comprenant magistrats, avocats, ingénieurs, hommes de science et de lettres — à laquelle appartenaient, du reste, les députés de la Convention. Comme ces inégalités de conditions existent toujours, plus que jamais même, le mot peuple, censé évoquer une seule et même entité sociale, ne recouvre aucune réalité sociologique, et, quand on veut, comme les politiciens, les militants, les intellectuels de tous les bords, le réduire aux catégories des plus mal-lotis, c’est par clientélisme. Les Grecs de la démocratie athénienne appelaient démos l’ensemble des citoyens riches ou pauvres jouissant d’un égal droit de cité. Dans les démocraties modernes, l’équivalent du démos n’est, ni plus ni moins, que le corps électoral c’est-à-dire tous les citoyens ayant le droit de vote, du plus bas degré de l’échelle sociale au plus haut. En dehors de ce sens juridique et administratif le mot peuple, dans son imprécision, n’est qu’un élément de langage démagogique. 

 

— La crise des Gilets jaunes a mis en lumière de nombreuses disparités au sein de la population et remis en lumière les travaux de Jérôme Fourquet sur l’archipel français et de Christophe Guilluy sur la France périphérique. Comment ne pas sombrer dans la démagogie ou dans le populisme pour la classe politique pour apporter des réponses concrètes aux difficultés des Français et une partie du peuple des Gilets jaunes?    

 

La crise des Gilets jaunes a surtout réactualisé les observations d’Alexis de Tocqueville. En se modernisant, le capitalisme a effacé ce que Marx appelait le prolétariat et a créé une classe moyenne supérieure constituée de cadres diplômés et une classe moyenne inférieure constituée de petits employés. Tous travaillent, soumis, dans les multiples secteurs économiques. Mais, alors que les uns, aux salaires élevés, profitent de la «mondialisation heureuse», les autres, mal payés, qui pensaient en profiter, se sont retrouvés fragilisés, précarisés, suite aux délocalisations. C’est lors d’une casse sociale de grande ampleur que les citoyens de la classe moyenne inférieure comprennent que l’égalité des droits qu’ils partagent avec les citoyens de la classe moyenne supérieure ne donne jamais droit, justement, à une égalité de conditions. Ainsi, pour les Gilets jaunes, animés par cet affect que Tocqueville appelait la passion de l’égalité, l’injustice résidait dans cette disparité des jouissances. Leur envie, aurait dit encore Tocqueville, ne visait pas les hautes et puissantes instances capitalistes, mais les avantagés de la classe moyenne supérieure qu’incarnaient avec arrogance à leurs yeux, et à juste titre, les élus et les ministres de la macronie et le reste des professionnels de la politique. Les Gilets jaunes appartiennent au même corps électoral que les citoyens aisés des grandes villes où ils venaient manifester. Mais leur ressentiment leur a inspiré un retour au folklore égalitariste de 1789 en projetant sur Emmanuel Macron une haine antimonarchique. Entravés par cet imaginaire, ils ne pouvaient que tourner en rond chaque samedi en scandant comme un mantra: «RIC ! RIC !». Comme les sans-culottes, ils rejouèrent aussi les épisodes des querelles internes à leur mouvement — allant, comme leurs modèles, jusqu’à se menacer mutuellement de mort. Bien sûr, cette contestation a été une aubaine pour les démagogues de la petite bourgeoisie de tout poil, de la droite identitaire à la gauche radicale. Tous ont flatté la révolte de cette plebs humilis et, par là même, relancé la notion de peuple sur le marché de l’idéologie. Maintenant, vous me posez la question de savoir ce que peut faire la classe politique, sans sombrer dans la démagogie ou dans le populisme, pour apporter des réponses concrètes aux difficultés des Français et à une «partie du peuple des Gilets jaunes». N’ayant aucune estime pour la classe politique, considérant que les Gilets jaunes ne forment pas un peuple mais une catégorie de citoyens, et n’étant pas un de ces philosophes en quête de popularité plus connus sous le nom d’intellectuels, je n’ai aucune réponse concrète à apporter aux difficultés des Français. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas.  

 

— La pandémie du Covid-19 a mis en lumière un recul des libertés publiques liées aux mesures sanitaires. Comment expliquer l’absence de contestation réelle du peuple français par rapport à nos voisins européens (les manifestations et les débordements lors de ces rassemblements en Italie, en Allemagne et en Angleterre contre les mesures sanitaires ou le port du masque) ? La défiance pourrait-elle resurgir dans les urnes en 2022 en France?  
Le peuple français ne peut rien contester parce que, encore une fois, c’est un fantôme sociologique et politique. En revanche, je vois que des catégories socio-professionnelles de citoyens regimbent contre les mesures sanitaires imposées par le gouvernement et que chacune, dans un esprit corporatiste, défend son bout de gras. Le tiroir-caisse des hôteliers, des restaurateurs, des bistrotiers, crie famine. Le personnel du secteur culturel se dit sacrifié. Mais il est vrai que par ailleurs les salariés, les chômeurs, les bénéficiaires d’assurances sociales, ne protestent pas contre ce qui ressemble à un retour de l’État-providence — quand celui-ci semble mettre au rancart, au moins provisoirement, les réformes de la retraite, du chômage, la sacro-sainte dette et injecte des centaines de millions d’euros dans l’économie et le maintien des aides sociales. En cela, les citoyens les plus fragiles ont obtenu plus de satisfactions grâce au virus que grâce aux longues et désespérées déambulations des Gilets jaunes. Les Français les plus démunis ne sont pas regardants sur le recul des libertés publiques tant que leur survie économique est garantie. Peut-être qu’en 2022 ils se souviendront qu’on peut très bien dépenser pour eux un « pognon de dingue ».    

 

—Le peuple a-t-il encore un avenir dans les grandes démocraties occidentales et à l’échelle de la planète? La notion de peuple sera-t-elle la clé pour le monde d’après et lorsque la page du Covid-19 sera tournée ? 

 

Comme l’a bien montré Machiavel, la politique est l’art de tenir en respect un ensemble d’humains par la force et la ruse afin d’obtenir une vie sociale relativement pacifiée. Or la démagogie est cette forme de ruse qui fait croire à des classes d’individus aux intérêts divergents qu’ils peuvent former un être commun, doté d’une âme, d’une identité, d’une volonté. Pareil mensonge étant fragile, tout l’art du prince, ou du candidat au pouvoir, est d’en consolider la crédibilité par des discours pompeux. La grandiloquence est cette rhétorique qui gonfle les baudruches pour leur donner l’apparence de statues majestueuses. La notion de « peuple » permet dès lors de diviser le monde politique en deux catégories : d’une part les démagos qui en exaltent la dimension lyrique car elle est une fiction utile à leurs desseins arrivistes, d’autre part les démagogos qui s’imaginent incarner ledit peuple. Comme le désir d’être trompé apporte moins d’inconfort que le désir d’être détrompé, autant dire que la baudruche est increvable.   

 


 

dimanche 29 novembre 2020

De mon mépris de classe



Les librairies ont rouvert samedi. J’espère que les amateurs de philosophie sans qualité y achèteront Contre le peuple — un ou deux exemplaires de plus, même, pour l’offrir. Quand la librairie va, tout va.

 

Les têtes plates qui n’ont lu de mon livre que le titre, s’autorisent à y dénoncer ce qu’elles appellent mon «mépris de classe». Il semble qu’elles me croient plein aux as, occupant une bonne situation dans la hiérarchie sociale, jouissant dédaigneusement de mon «capital symbolique». Ce doit être mon air de glandeur balnéaire qui les pousse à se monter ainsi le bourrichon à mon sujet. Pourquoi, au lieu de se recommander d’un faux argument sociologique, ne déclarent-elles pas tout de go que ce qui les défrise chez moi, c’est moi? Je pourrais dire alors que je suis victime de leur haine de la personnalité, mais je sais depuis longtemps qu’un type dans mon genre est fait pour agacer les têtes plates. Ce qui ne laisse pas de m’amuser dans pareille accusation de «mépris de classe» dont elles me gratifient, c’est que lesdites têtes plates n’appartiennent pas à la plebs humilis mais à la plebs media, c’est-à-dire à la classe moyenne. C’est de cette petite bourgeoisie très aisée, diplômée, évoluant dans les sphères de la recherche universitaire, de l’édition et du journalisme, que la plupart des têtes plates de la gauche radicale sont principalement issues. Or, de même que la bourgeoisie catholique avait ses œuvres destinées aux pauvres, de même cette engeance intellectuelle privilégiée tire fierté de militer en faveur des démunis, des anonymes, des invisibles, qu’elle appelle le peuple — peuple auquel elle prête dans ses discours ronflants de nobles vertus. En cela, la notion orwellienne de «common decency», ou de décence commune, sorte de moralité naturelle qui serait propre aux humbles, lui est précieuse. On sait que George Orwell tenait pour lui que, animés d’un sens spontané de la solidarité, épris de justice et d’égalité, les sans-grade de la société capitaliste formeraient un peuple bon. Reprenant à leur compte cette idée relevant de ce que j’ai appelé le gnangnan, les têtes plates de la gauche radicale m’accusent d’indécence dès lors que je me marre de cette foutaise morale et moralisatrice et que je fourre dans le même sac les dominants et les dominés, les puissants et les humbles, les «élites» et le «peuple», bref, les méchants et les bons. En fait, elles me jugent partiellement: Si je dois plaider coupable ce n'est pas de cultiver un mépris de classe mais un mépris de masse. Cependant, dans ce grief de mépris de classe dont m’affligent les têtes plates, je n’arrive pas à savoir si, prétendant défendre le parti des mal-lotis, elles ont conscience ou non de la condescendance démagogique avec laquelle elles en parlent. Ayant l’honneur d’en connaître certaines, je sais que c’est tout bonnement par ambition personnelle de se placer dans le monde médiatique, fût-il contestataire, par calcul partisan, par snobisme politico-culturel, bref par clientélisme et arrivisme, que les têtes plates de la gauche radicale s’érigent en amies du «peuple». Je ne suis pas le peuple, mais, à sa place, je me méfierais de ces amies-là.  


 

lundi 23 novembre 2020

De l'indestructibilité des mirages ontologiques et politiques

 

L’autre jour, mon attestation de déplacement dérogatoire en poche, je flânais sur la promenade des plages, allant de la Chambre d’amour à la Madrague. Il faisait frais, mais le soleil me chauffait le dos à travers la toile de ma veste d’officier. Tout en jetant des regards aux vagues de grosse taille auxquelles peu de surfeurs osaient s’attaquer, je réfléchissais à la réception de mon livre, Contre le Peuple. On ne comprendra pas mon propos selon lequel le peuple n’existe pas, me disais-je, tout comme on ne me comprend pas quand j’avance que le monde n’existe pas. De même qu’on refuse de voir que ce qui existe réellement, à savoir le hasard, le temps, la mort, entrave l’avènement d’un monde qui suppose finalité et pérennité, de même refusera-t-on de voir que ce qui existe aussi réellement, à savoir des individus et des groupes sociaux en guerre les uns contre les autres, ne permet pas la formation d’un peuple qui suppose une volonté générale tendue vers des fins communes. Les deux mirages ontologiques du monde et du peuple partagent la même invulnérabilité face à la critique non d’un point de vue intellectuel mais affectif. On peut admettre que l’idée de monde repose sur une téléologie et l’idée de peuple sur une cristallisation, mais à peine aura-t-on donné son assentiment aux arguments qu’on s’empressera de les censurer en raison d’une sensation de danger de perte imminente. Il est rare qu’un raisonnement produise la fin d’une illusion. Au contraire, il la renforce. Concernant la notion de peuple, les esprits qui prétendent défendre les intérêts de cette chimère, je pense notamment à bon nombre d’intellectuels «engagés», auraient trop à perdre s’ils cessaient d’y croire. Car, bien sûr, ce n’est pas la cause dudit peuple qu’ils défendent, mais la leur. Le militantisme distrait de l’ennui et console les déboires. En se portant solidaire du malaise social des classes inférieures — nommées avec démagogie le «peuple» — on s’imagine donner un peu d’allure à ses petites misères personnelles. L’idéal de la cause du peuple appartient aux illusions vitales dont parlait Nietzsche grâce auxquelles on pare son ressentiment propre et son activisme gesticulatoire d’un sens social, politique, historique. Le peuple n’existe pas mais son idée est pathologiquement indestructible me disais-je en apercevant deux jolies qui s’étaient dénudées pour plonger dans la vague du bord. Instantanément, je ne pensai plus à mon factum et enviai l’océan.

lundi 16 novembre 2020

Demain, Montaigne, à 10h sur France inter

 

Le repaire de Montaigne



Parmi les personnes que je connais qui enseignent la philosophie, ou qui en lisent, je n’en ai jamais vu aucune atteindre l’ataraxie, l’apathie, la béatitude, la surhumanité, ou je ne sais quelle autre forme de vie bonne, ou vertueuse, ou supérieure. En fait, nul ne s’est jamais lancé dans pareille entreprise sachant pertinemment que l’ascèse censée mener à la sagesse est le moyen sûr de rendre sa vie impossible, comme on dit. Contrairement à ce que disait Pierre Hadot, la philosophie comme «exercice spirituel» préparant à une réforme de soi, n’est pas moins idéaliste que la métaphysique, bien au contraire, puisqu’elle part du refus de voir l’invincibilité de la puissance anarchique des désirs et les ruses de l’amour-propre. Le seul penseur qui ne se monte pas le bourrichon et ne bourre pas le mou de son lecteur avec les idéaux éthiques, est, bien sûr, Montaigne. Dans l’avant-propos des Essais, il le prévient:« Je n'y ai eu aucune préoccupation de ton service ». Montaigne se moque d’être utile ou édifiant. On échouera à trouver dans ses pages une sagesse. Lui-même s’irrite ou ricane quand, au gré de ses lectures, il tombe sur l’un de ces prêcheurs de vie philosophique tels que l’Antiquité en avait à revendre: «À quoi faire ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne se peut rasseoir et ces règles qui excèdent notre usage et notre force? Je vois souvent qu’on nous propose des images [modèles]de vie lesquelles ni le proposant ni les auditeurs n’ont aucune espérance de suivre ni, qui plus est, envie. » S’il cite souvent Sénèque, ce n’est pas pour s’approprier un dogme stoïcien, mais parce qu’il éprouve comme lui le sens de la fatalité sur le mode du regret et de la volupté. Sa préférence va aux poètes épicuriens, Lucrèce et Horace, débarrassés du puritanisme du maître du Jardin, apologistes des plaisirs et des jours qui arrivent et ne reviendront plus. Lui qui salue la prudence de Pyrrhon ou de Sextus Empiricus, partage aussi le scepticisme railleur de Lucien de Samosate: « Les philosophes veulent se mettre hors d’eux-mêmes et échapper à l’homme. C’est une folie: au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes». Pascal lui volera la formule. Je la fais mienne également. Je tâcherai de m’en souvenir demain, mardi 17, quand je serai sur les ondes de France inter, à 10h, dans la l’émission d’Ali Rebeihi, en compagnie de son autre invité, André Comte-Sponville. 



lundi 9 novembre 2020

De la démagogie en Amérique


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Les élections américaines illustrent le propos que je tiens dans mon opus: ce qu’on appelle le «peuple» n’est en rien un sujet historique collectif uni, doté d’une âme, pensant et voulant, mais ni plus ni moins que l’ensemble des citoyens d’un État ayant droit de cité: le corps électoral. Ces électeurs ne se divisent pas seulement en deux camps politiques, mais en divers groupes sociaux, raciaux, religieux, que sais-je, hostiles les uns envers les autres et qui expriment leur division lors d’un scrutin. Qui incarne le peuple aux USA? Les électeurs de Trump ou ceux de Biden? Les partisans du premier, de condition modeste, se prennent pour le peuple américain authentique, défenseur de la suprématie blanche, attaché aux coutumes et valeurs provinciales, opposé aux réformes dites sociétales, porté à admirer un homme qui a réussi qui fait figure de mâle dominant. Je ne sais plus quel observateur a dit que le milliardaire Trump avait rassemblé autour de lui un électorat regroupant les équivalents de la Manif pour tous et des gilets jaunes — les bigots et les mal-lotis. Les partisans de Biden, eux, se prennent pour le peuple américain tel qu’il plaît aux yeux du monde: antiraciste, tolérant, moderne. Il est vrai que les reportages télévisés permettaient de saisir la différence entre ces deux «peuples». Là des gens gros, mal fagotés, fiers de leurs pick-up rutilants à 50000 $ pour lesquels ils se sont endettés, la main sur leurs armes lourdes; ici des cadres métrosexuels et des femmes à la mode, une jeunesse urbaine blanche, noire, métissée, des arcs-en-ciel de gays et de lesbiennes. Au pouvoir, Trump s’est fait — en paroles — le champion de la classe moyenne inférieure. En campagne, Biden a défendu les couleurs de la classe moyenne-moyenne et de la classe moyenne supérieure. L’un et l’autre n’avaient pourtant qu’un mot à la bouche, celui de «peuple» — montrant par là que le peuple n’est, en effet, qu’un mot et que la première des démagogies consiste à faire croire à telle ou telle catégorie sociale qu'elle forme un peuple.                 

samedi 31 octobre 2020

Introduction à la lecture de Contre le Peuple


«La philosophie est une discipline qui consiste à créer ou inventer des concepts». J’ai toujours tenu ce propos de Gilles Deleuze pour une fadaise. Ses concepts de machines désirantes, de rhizomes, de plis, que sais-je, en sont les preuves. Jadis, j'avais beau essayer de les saisir, ils demeuraient dans le schprountz le plus total. Quand je demandais à un deleuzien qu’il me les explicitât, leur opacité augmentait. Mon désir de clarification passait à ses yeux pour un reste de pensée bourgeoise cartésienne. J’ignore si je suis un petit bourgeois cartésien, mais, une chose est sûre, je laisse à d’autres le snobisme de l’obscurité ou le plaisir d’être pris pour un couillon si répandu dans le monde universitaire ou para-universitaire. Pour moi un concept doit livrer un éclairage compréhensible sur un aspect de la réalité et de l’existence. Voilà pourquoi je fais mienne la formule de Ludwig Wittgenstein selon quoi la «philosophie est une activité consistant à élucider des concepts», c’est-à-dire, justement, à examiner leur capacité à rendre compte du réel ou de l’existence. Ce parti pris visant à interroger les notions générales afin d’en évaluer la netteté, était celui des «nominalistes». Wittgenstein avait un aïeul: Guillaume d’Occam, un moine tatillon sur les limites du langage, auquel Sean Connery prête ses traits — sous le nom de Guillaume de Baskerville — dans l’adaptation cinématographique du bouquin d’Umberto Eco: Le Nom de la rose. Les nominalistes rejettent la métaphysique en ce qu’elle est une pathologie du discours philosophique. Les mots, rappellent-ils, ne sont que des mots, ils désignent des choses ou des êtres singuliers; partant, en faire des idées universelles — comme l’Homme, la Liberté, le Bonheur, etc. — conduit la pensée à divaguer dans les cieux de l’abstraction. Dans un petit ouvrage de ma façon, je m'étais souvenu de l’enseignement nominaliste en désignant sous le terme de blabla toute philosophie qui s’enchante de ses propres effets verbeux et produit des mirages conceptuels. Le blabla deleuzien en est un exemple, comme, d’ailleurs, bien d’autres blablas de ce qu’on a appelé la French Theory. Toujours dans la continuité du nominalisme, j’ai, dans mon factum à paraître, interrogé la notion de «peuple» et rappelé que ce n’était qu’un mot non pas vide de sens, au contraire, mais vide de précision. Ne renvoyant à aucune réalité sociologique définie, il permet à ceux qui l’utilisent, surtout dans une acception méliorative, de le remplir du sens qui les arrange. Les blablateurs qui louent le peuple — politiciens et intellectuels de tout poil — s’appellent, familièrement des démagos. Les jobards qui leur accordent écoute et crédit, je les nomme démagogos. Le mot de peuple est, en soi, démagogique. Et, de même que La Fontaine montre dans sa fable comment un renard berne un volatile vulgaire et vaniteux, je dis de même dans mon opus que les démagos prospèrent sur la crédulité des démagogos tellement pressés de croire qu’ils seraient le Peuple, un sujet historique souffrant, pensant et voulant.                  



lundi 19 octobre 2020

Il est tout chaud, mais il faut attendre le 10 novembre


«Le peuple a des amis? Qu’il les garde!»

                                            Georges Darien 

vendredi 16 octobre 2020

Schopenhauer (suite) et la joie



Moi qui me rase à l’occasion de réjouissances collectives programmées et organisées à grand renfort de moyens de toutes sortes, et que je fuis systématiquement, je ne puis que souscrire à ce que le Patron, dans ses Aphorismes, écrit au sujet de la joie qui est censée s’y exprimer. «Les magnificences sont pour la plupart de pures apparences, comme des décors de théâtre. [Mais] l'essence de la chose manque. Ainsi les vaisseaux pavoisés et fleuris, les coups de canon, les illuminations, les timbales et les trompettes, les cris d'allégresse, etc., tout cela est l'enseigne, l'indication, l'hiéroglyphe de la joie; mais le plus souvent la joie n'y est pas: elle seule s'est excusée de venir à la fête.» Excellente formule. Et si vraie. Que rien ne soit plus sinistre qu’une foule qui exulte sur commande, seule une âme mélancolique, c’est-à-dire sensible à la joie réelle, peut le ressentir. Le paradoxe de ce que d’aucuns appellent le pessimisme de Schopenhauer, qui ne devrait résonner que des accents de la tristesse, est de reconnaître la présence de la joie dans le cours de la vie oscillant de la douleur à l’ennui. Mais ce qui fait de pareil pessimisme ni plus ni moins qu’une pensée lucide, c’est de rappeler la nature rare et éphémère de la joie, sa nature tragique, donc, là où Spinoza, Nietzsche ou, même, Clément Rosset, la substantialisent comme une force. Schopenhauer n'en parle pas comme un philosophe mais comme un écrivain — avec finesse et justesse. «Là où réellement elle se présente, elle arrive d'ordinaire sans se faire inviter ni annoncer, elle vient d'elle-même et sans façons, s'introduisant en silence, souvent pour les motifs les plus insignifiants et les plus futiles, dans les occasions les plus journalières, parfois même dans des circonstances qui ne sont rien moins que brillantes ou glorieuses. Comme l'or en Australie, elle se trouve éparpillée, çà et là, selon le caprice du hasard, sans règle ni loi, le plus souvent en poudre fine, très rarement en grosses masses. [Voilà pourquoi] dans toutes ces manifestations dont nous avons parlé, le seul but est de faire accroire aux gens que la joie est de la fête, d’en produire l'illusion […].» Schopenhauer n’a pas usurpé son titre de patron.   

 

mardi 13 octobre 2020

Schopenhauer (suite) — Michel Houellebecq et le Patron


 

 

 

 

 

Dès les premières pages de En présence de Schopenhauer, Michel Houellebecq nous apprend qu’il a vingt-cinq ans quand il feuillette pour la première fois en bibliothèque un recueil d’aphorismes d’Arthur Schopenhauer. «En quelques minutes, tout a basculé», écrit-il. Le jeune homme, qui, en philosophie, «en était resté à Nietzsche», succombe soudain au charme toxique du maître de la négation. Quand il aura terminé de lire Le monde comme volonté et comme représentation, les idées du surhomme, de la mort de Dieu, de l’éternel retour deviendront à ses yeux des visions grotesques. Pour le poète et le futur romancier, Schopenhauer sera désormais le «Patron» — comme l’appelait Cioran. 

Michel Houellebecq exprime sa gratitude envers Schopenhauer parce qu’il lui permettra de garder la tête froide à l’égard des utopies. Le propos du  philosophe n'est pas de se plaindre de la mauvaiseté du monde, mais de rappeler qu’il est mu et déterminé par le vouloir-vivre, un élan universel, inépuisable, aveugle, absurde, et, dès lors, que rien n'y est fait pour notre bien. De notre premier souffle jusqu’au dernier, les maux nous affligent sans relâche. S’ils nous épargnent, nous nous savons menacés par le pire (pessimus), exposés aux maladies, aux cataclysmes naturels, aux guerres, à la pauvreté et à son cortège d’avilissements. Nous redoutons surtout nos semblables prompts à donner libre cours à leur violence physique ou à leur méchanceté morale. Même l’amour n’est qu’une duperie de la nature. C’est une illusion nourrie par un intérêt égoïste. La sexualité nous enchaîne à la procréation. Contre le pourboire de l’orgasme, l’espèce nous voue à sa perpétuation et au recommencement de nos souffrances. 

On sait que, pénétré d’une pareille métaphysique, Michel Houellebecq excelle à décrire dans ses romans l’humiliation d’exister. Ses personnages vont d’espérances brisées en mécomptes cruels. La fatalité met dans leurs déboires toutes les douleurs de la tragédie, mais la dérision qui se mêle à leur torture réduit chacun d’eux au rôle de bouffon. Toutefois, on voit que dans les passages du Monde traduits ici, dans cet opuscule, par ses soins, Michel Houellebecq ne se borne pas aux considérations du philosophe sur les effets désastreux du vouloir-vivre chez les humains. On doit à Schopenhauer, dit-il, une théorie neuve de l’art. Chez un individu handicapé du vouloir-vivre, la représentation du monde peut donner lieu à une contemplation et, même, à une création esthétique. La nature produit en masse des individus actionnés par un ressort vital et les destine aux tâches socialement utiles. Accaparés par leur travail, leur carrière, leurs affaires, leur famille, leur engagement politique, leurs loisirs mêmes, les embesognés demeurent insensibles à la réalité qui les entoure et n’en ont que des idées communes. Ils ressemblent à ces hamsters qui tournent à toute vitesse dans leur petite roue et qui, s’ils étaient doués de conscience et de parole, auraient l’illusion qu’ils avancent dans la vie et l’arrogance d’affirmer qu’ils font bouger les choses. Or, c’est dans le petit nombre des êtres souffrant, au sens fort, d’une atrophie du désir compensée par une hypertrophie de la conscience que s’affirme la sensibilité artistique — ou encore, selon le mot de Schopenhauer, le génie. Trop faibles pour pédaler dans une petite roue, ces hamsters-là, losers de leur espèce, voués à la vita contemplativa, non seulement observent les autres s’activer dans leur machine, mais aussi leur cage et, à travers les barreaux, l’immense décor qui se tient au-delà. L’un d’eux maîtriserait-il, par exemple, un talent littéraire, il rendrait compte avec une économie de moyens, de manières, de formes, de ce qu’il perçoit, ressent, comprend et exposerait sans fard au regard de ses semblables les aspects de leur condition. Un roman serait la carte fidèle du territoire de l’existence.

Michel Houellebecq aura-t-il reconnu un reflet de lui-même dans ce portrait du génie selon Schopenhauer? Sans doute, bien que, suppose-t-il, il eût produit de meilleurs livres si la «pensée autour de lui avait été plus riche». Comment réagiront, alors, les contemplatifs sans œuvre ? Michel Houellebecq les console:« L’artiste est toujours quelqu’un qui pourrait aussi bien ne rien faire, se satisfaire de l’immersion dans le monde, et d’une vague rêverie associée».

F.S. 


© Figaro Littéraire — 2018

 

 

 

         

 

 

 

 

         

 

 

 

 

 

            

 

  

jeudi 8 octobre 2020

Conférence à la médiathèque de Biarritz, samedi 10 octobre à 15h: La nature, mirage ou réalité ?

Le virus, notre ami naturel  


Désignée tantôt comme le grand Tout harmonieux qui nous environne ou nous enveloppe, tantôt comme la norme morale à laquelle doit se conformer notre vie, la nature demeure une notion qu’on interroge peu. Or les expressions «vivre dans la nature» et «vivre selon la nature», ne procèdent-elles pas de représentations illusoires des êtres de culture que sont les humains ?


vendredi 2 octobre 2020

Le monde comme bordel et comme tragi-comédie


Même si Schopenhauer n’a que sarcasmes pour les optimistes, on aura beau fouiller dans ses pages, jamais on ne trouvera qu’il définit sa pensée comme un pessimisme. Pareille qualification revient à ses lecteurs superficiels — c’est-à-dire les nietzchéens. Nietzsche, écrasé par la figure de Schopenhauer — comme par celle de Wagner —, a cherché à s’en émanciper en opposant les termes de «pensée tragique» et de «pensée pessimiste», la première étant la sienne, la seconde celle de son maître. Or, si on devait évoquer une belle analyse du pessimisme comme pensée tragique, on se reporterait à la Logique du pire de Clément Rosset dont le titre même est des plus évocateurs, puisque le «pire», en latin, se dit pessimus. Dans cet ouvrage, Rosset rappelle que le hasard étant la pire des causalités, logique productrice indifférente de désordres et d’ordres — donc de «bordel» comme il le dit ailleurs — aucune pensée du hasard ne peut donner lieu à une téléologie, comme, par exemple, l’avènement du surhumain, ou à une éthique, comme, par exemple, l’impératif catégorique suspendu au dogme de l’éternel retour du même. Le tragique nietzschéen n’est qu’un blabla, souvent grandiloquent, alors que le tragique schopenhauerien, souvent humoristique, fondant très justement dans une même acception la notion de fatalité et de hasard, excelle à exprimer la condition humaine. «La vie de chacun de nous, à l’embrasser dans son ensemble d’un coup d’œil, à n’en considérer que les traits marquants est une véritable tragédie. Et quand il faut, pas à pas, l’épuiser en détail, elle prend la tournure d’une comédie. Chaque jour apporte son travail, son souci; chaque instant sa duperie nouvelle; chaque semaine, son désir, sa crainte; chaque heure ses désappointements. Comme le hasard est là, toujours aux aguets, pour faire quelques malices, pures scènes comiques que tout cela. Mais les souhaits jamais exaucés, la peine toujours dépensée en vain, les espérances brisées par un destin pitoyable, les mécomptes cruels, qui composent la vie entière, la souffrance, qui va grandissant, et, à l’extrémité de tout, la mort, en voilà assez pour faire une tragédie. On dirait que la fatalité veut, dans notre existence, compléter la torture par la dérision; elle y met toutes les douleurs de la tragédie; mais pour ne pas nous laisser au moins la dignité du personnage tragique, elle nous réduit dans les détails de la vie au rôle du bouffon.» Il faudrait que j’examinasse la raison pourquoi d’aucuns, contre l’évidence, nient le tragique de Schopenhauer, alors qu’ils passent vite sur l’optimisme moral et historique de Nietzsche. La première idée qui me vient à l’esprit est qu’ils n’ont lu aucun de ces deux penseurs. Mais je m’interdis d’en être convaincu.     

mercredi 30 septembre 2020

Savoir bien commencer une journée

Il n’est pas rare que je me réveille tôt, avant sept heures. Je sors alors acheter des viennoiseries. Avant de remonter chez moi, je descends à la chambre d’amour. J’en ai pour cinq minutes à pied. Je m’assois sur le parapet de la plage du surf club face à l’océan. Le jour se lève à son tour et je contemple ce spectacle en croquant un croissant. Au bout d’une demi-heure, je m’en vais. À présent, le quartier s’agite. Les gens partent au bagne à bord de leurs voitures. Ils conduisent vite. Je marche lentement. Moi que nulle obligation ne contraint, je me dis combien il est agréable de regarder ce trafic qui augmente en intensité et en nervosité, non que je prenne plaisir à voir des malheureux s’engouffrer dans une journée de labeur avec son cortège de frustrations, mais je goûte à l’idée que j’échappe à leur sort. Pareille pensée m’est si douce que je me remets au lit sitôt revenu dans ma chambre. En dégustant mon second café, je sens que c’est encore une journée qui commence bien.

vendredi 21 août 2020

Les Belles Pages de Guéthary


Plage de la Côte des Basques, août 2020



— Tu sais que Frédéric Schiffter dédicacera son roman, Jamais la même vague (clic), le vendredi 28 août après-midi, aux Belles Pages de Guéthary? 
— Évidemment! Il rencontrera même Frédéric Beigbeder à 18h pour papoter en public de littérature.
— Tu as lu le roman de Schiffter?
— J'en ai même retenu par cœur ce passage: "La nuit avançait. Alice dormait depuis des heures. Boris l’aurait bien imitée, mais le sommeil le boudait. Il posa sur le tapis le dossier Martin/Milán et s’allongea plus confortablement sur le canapé. En face de lui, à peine éclairée par la lueur de la lampe du salon, la bibliothèque étalait les romans qu’il entassait depuis des années remontant au temps du lycée. Si on pouvait le qualifier de conservateur, c’était pour sa manie de garder les livres qu’il avait achetés, et parfois volés, au cours des décennies passées. Il avait devant les yeux les chapitres de son existence qui témoignaient autant de sa passion pour de grands auteurs que de ses toquades pour des littérateurs mineurs. Il lui était difficile de dire combien il possédait d’ouvrages. À vrai dire, peu lui importait leur nombre. Il avait besoin de leur présence. Ils étaient de vieux amis auxquels il tenait. Toutefois, un temps, il leur en voulut. Quand, durant ses années d’études, il eut le désir de se mettre à écrire, il lui sembla que les mânes de Balzac, de Flaubert, de Maupassant, de Proust, ou d’autres, s’échappaient des rayonnages et rôdaient autour de son bureau. Il les entendait ricaner en sourdine de sa prétention à puiser dans le trésor des mots afin de décrire, comme eux, des situations, des paysages, des sentiments, des caractères, des destinées. Peut-être était-ce cette humiliation que ressentait Arnaud, lui qui, depuis des mois, avait laissé en plan son roman. Contrairement à quantité de gens de sa génération qui connurent le folklore contestataire, Boris n’avait jamais cru à l’idée que n’importe quel individu jouissait d’une créativité qui ne demanderait qu’à s’exprimer. Autour de lui des amis, des camarades de faculté, des copains en général, se lancèrent dans l’écriture, d’autres dans la peinture, d’autres, encore, dans la musique. Les plus pressés à vouloir montrer leur génie allèrent à la photographie. Ils lancèrent des revues, participèrent à ce qu’ils appelaient des aventures éditoriales, ouvrirent des galeries, des lieux d’expression, des espaces d’exposition et de concerts. Ils ne manquaient ni d’idées, ni de projets, ni de persévérance. Une euphorie les poussait à partir en guerre contre les vieux schémas. Ils avaient tellement de choses à dire! Dans les années 80, Boris eut une courte histoire avec une fille, Valérie, qui, portée par ce vent de liberté, se mit en tête de se réaliser dans l’art total. Elle écrivait des monologues de théâtre qu’elle allait interpréter au festival off d’Avignon. Pendant qu’elle jouait sur un minuscule praticable aménagé dans une cave, on entendait une musique composée par elle-même sur un synthétiseur et, au lieu de construire un décor, elle avait imaginé de projeter sur la scène — où, souvent, elle se dénudait et dansait — des diapositives de tableaux qu’elle avait peints entre deux phases d’écriture. Quand les caméras vidéo portatives arrivèrent sur le marché, elle vit là l’aubaine d’expérimenter une pratique de l’image qui viendrait s’intégrer dans l’ensemble de sa démarche esthétique et qui l’acheminerait vers le cinéma. Boris aimait bien Valérie, mais il la quitta en lui faisant valoir qu’il serait mieux pour elle de ne plus avoir à ses côtés un type comme lui trop coincé pour apprécier sa subjectivité jaillissante. En attendant, les efforts de tous les petits talents dans le genre de Valérie furent récompensés. Les festivals, les salons, les rencontres, les forums, promus, soutenus et subventionnés par l’État, les régions, les villes, des banques, des entreprises, et conçus pour ameuter des foules friandes d’événements innovants et festifs, finissaient par officialiser les plus opportunistes d’entre ces acteurs culturels et par consacrer leurs créations. Plus Boris compta de néo-artistes dans son milieu, plus son désir d’écrire s’épuisa. Perdu pour la littérature, il se rabattit donc sur les études juridiques et s’en tint à sa qualité d’«honnête homme», continuant à cultiver le goût pour des arts d’autres temps."
— Quelle mémoire! Tu es fan, je vois. J'irai avec toi à Guéthary. Après la séance de dédicace, Frédéric Schiffter nous invitera peut-être à boire un verre au Madrid. Nous prendrons garde à la douceur des choses.  

dimanche 16 août 2020

Dorothée Janin, conteuse cruelle


Philippe Djian, Frédéric Beigbeder, 
Guillaume Farré, Mézigue, Dominique de Saint Pern, 
Céline Farré, Dorothée JaninIsabelle Carré, 
Claude Nori, Jean Le Gall. 
Photographie: Christophe de Prada

Une bande d’amis, constituée en jury littéraire — Prix de la Maison Rouge de Biarritz —, vient de saluer L’île de Jacob, le roman de Dorothée Janin (Fayard), qui paraîtra le 19 août (CLIC). D’abord, j’en avais trouvé les premières pages floues. Je crus qu’elles ne m’embarqueraient pas. Puis, peu à peu gagné par la force de certaines scènes, j’ai lu le tout en un jour. Dorothée Janin concentre le monde entier dans Christmas Island, les drames intimes et les tragédies planétaires. Elle dépeint les êtres, les paysages, la faune et la flore, à la manière d’une naturaliste, au sens à la fois littéraire et biologique du terme. Tout le vivant, dans ce microcosme à l’agonie, semble voué à un comportement aberrant. Un dauphin qui mord, un tourteau géant qui croque de la ferraille, des fourmis blondes et graciles qui mènent une guerre génocidaire contre des légions de crabes rouges, des réfugiés qu’on «tient retranchés» mais dont on respire la merde dans l’air, des moustiques impitoyables, un junkie, Jacob, en panne de rédemption, un adolescent, le narrateur, tourmenté par le sexe et l’amour — c’est de son âge, mais là, dans cet enfer, il trinque —, une fille de pasteur, Vicky, amatrice d’anatomie et tentée par celle du beau diable (le junkie), de jolies petites garces chinoises racistes, etc. Sauf pour les insectes, vivre là est une punition. Mais il n’y a pas qu’une écriture sobre et précise dans ces pages, il y a aussi une vision du monde ou, ce qui est la même chose, une sensation d’écorchée vive. Cet aphorisme impeccable: «Je me demande si Darwin n’est pas passé à côté d’un gros morceau de l’histoire. Je me demande si la dépression, par exemple, n’est pas une espèce en soi, avec sa propre stratégie d’évolution, sa perfection, sa tension vers la survie. Un prédateur qui se sert du corps humain pour croître et pulluler en le poussant à se détruire, avant de changer d’hôte. Système de vie superposé au nôtre et dont nous serions le cheptel.» Très peu sont les écrivains femmes qui évitent le ridicule des bons sentiments comme la fausse audace du récit trash, mais s’adonnent à ce genre de conte cruel appelé aussi roman d’initiation où non seulement rien n’est enchanté, mais où les personnages déchantent à jamais. Dorothée Janin est donc une conteuse pour les amateurs de raretés romanesques. J'ose penser que leur espèce résiste encore.      

vendredi 14 août 2020

Pour un Comité d'éthique artistique


Notre démocratie ne doit pas se contenter de confier l’écriture de l’histoire aux historiens et laisser aux citoyens le soin d’en prendre connaissance par eux-mêmes. Comme bien du mal a été perpétré au cours des âges et qu’on ne peut défaire ce qui a été fait, il faut regarder le passé d’un autre œil, et ce, à travers ce qu’il en reste, à savoir les œuvres d’art, au sens large, des plus anciennes aux plus récentes, et juger si elles peuvent être destinées au public. Des exemples: sachant que la construction des pyramides causa des milliers d’accidents mortels chez les esclaves qui en empilèrent les pierres, que le Colisée fut le théâtre d’atrocités, que Molière fit preuve de sexisme dans Les Précieuses ridicules, que le marquis de Sade fut autant pervers dans ses ouvrages que dans sa vie, que John Ford montra les Indiens sous un jour détestable, que Visconti tourna un film pédophilique avec sa Mort à Venise, etc., sachant, donc, le mépris des anciens rois bâtisseurs pour la vie humaine et les turpitudes que les artistes exhibent dans leurs œuvres (quand ils ne s’y adonnent pas dans leur vie), la décence oblige de ne plus les désigner comme des références culturelles majeures. Pour que l’expression: «Plus jamais ça!» prenne tout son sens, la rigueur exige même qu’on aille jusqu’à effacer les traces matérielles de «ça»: raser les pyramides, le Colisée, mettre au rancart Molière, Sade, Ford, Visconti et tant d’autres artistes offensants. Mais notre démocratie ne doit pas simplement déboulonner la statue du passé, elle doit élever celle de l’avenir, faire en sorte que le Bien supplante le Beau dans le marbre. Il serait temps d’instituer un Comité d’éthique artistique — comme il existe un Comité d’éthique scientifique —, voué à établir une normalité du Respect et de la Compassion dans les domaines de la littérature, des arts plastiques, du théâtre, du cinéma, etc. Pareil Comité, composé de féministes, d’anti-racistes, de personnes connues pour leur sexualité saine, n’aurait pas seulement pour objectif de surveiller le contenu des œuvres pour préserver les citoyens de mauvaises pensées, mais, surtout, de se renseigner sur les mœurs de leurs auteurs — ce qui supposerait l’aide précieuse de la justice. Bien sûr, les beaux esprits ne verraient dans cette salutaire institution qu’un organisme de censure. Laissons-les ricaner et, quand cette commission verra enfin le jour nommons-la SPA: Société Protectrice des Âmes.

dimanche 2 août 2020

Apocalyspe Anglet


C’est vers 20h, le 30 juillet, que je me suis aperçu que la forêt de Chiberta brûlait. On eût dit qu’un B 52 avait largué une bombe au napalm. Je ne vais jamais me balader dans ce coin, préférant flâner en bordure des plages. Mais c’est là, au milieu des grands pins et des genêts que ma chère Arletti habite. Sa maison et son jardin ont été épargnés grâce à une volte-face du vent et au zèle des pompiers. On dirait désormais un îlot de verdure posé dans un champ carbonisé. Arletti déplore le sort affreux que les animaux ont subi. Ils avaient profité du confinement pour s’exprimer et circuler en liberté. Un prédateur sans instinct, obéissant à sa seule force élémentaire, les a anéantis. Depuis des années, tous les jours, une buse variable venant de Chiberta planait au-dessus du parc. C’était sa visite rituelle. À son approche, les autres oiseaux, même les pies, baissaient d'un ton. Dès qu’elle repartait, ce petit monde reprenait les conversations. Je ne la vois plus. Cela m’attriste. Elle manque aussi au ciel.     

lundi 27 juillet 2020

En vacances chez moi



L’ami Carlos Pardo, en villégiature estivale, m’envoie cette photographie prise sur son itinéraire. «Bien sûr, m’écrit-il, je n'ai pas suivi la direction Philosophie indiquée sur le panneau sachant qu’elle aboutit à une impasse.» Carlos est un sage. 
Personnellement, cet été, je n’irai nulle part. J’habite dans un endroit où bien des gens feraient des bassesses pour passer des vacances. J’évite la foule dans la journée. Je ne vais à la plage que tôt le matin, vers 8h, ou en début de soirée vers 20h. Je rate le spectacle des jolies en bikini, mais je profite d’un large espace, d'une gigantesque distanciation sociale. À ces deux moments de la journée, le soleil est amical. Entre-temps, je reste chez moi, à l’abri, en compagnie de mes deux ventilateurs au souffle discret mais efficace. Je lis. Je mets la dernière main à mon factum qui paraîtra en novembre. Je dors. Pour parodier mon cher Ecclésiaste, je dirais que, pour moi, il y a un temps pour me baigner et un temps pour me chauffer sur le sable, un temps pour surfer et un temps pour lézarder sur ma terrasse, un temps pour lire et un temps pour m’assoupir, un temps pour écrire et un temps pour rêvasser face au parc, un temps pour faire un tour des plages en Vespa et un temps pour faire la sieste. J’ajoute qu’il n’y a jamais rien de nouveau dans ma vie sous le soleil de la côte basque, mais que pareille routine existentielle me procure un souverain bien qui vaut mieux que la pompeuse béatitude des philosophes. Au moins est-il accessible sans ascèse. La Schiffterina me dit que les dieux me punissent de mon pessimisme en me condamnant à une dolce vita. Je sais qu'elle est dans leur secret et qu'elle me dit la vérité. 

samedi 4 juillet 2020

L'à-quoi-bonisme, philosophie indépassable de tous les temps


Chers visiteurs de notre page. Nous vous rappelons que notre édition de L’Ecclésiaste se trouve dans les bonnes librairies de France et, bien sûr, de Biarritz et de Bayonne. On peut aussi commander l'ouvrage directement chez Louise Bottu (clic). En cliquant sur CLAC, on lira la chronique que Roland Jaccard consacre à ce chef-d’œuvre d’à-quoi-bonisme.  

mercredi 1 juillet 2020

Un été sans Antoine Compagnon



Toujours pour les besoins de mon libelle à paraître en novembre, je lis les Souvenirs de Tocqueville qui retracent les tumultes de 1848 dont il fut le témoin direct. Il n’y a pas une page qui ne me fasse penser aux passages de L’Éducation sentimentale, quand Flaubert y décrit les journées de février — ou de juin, j’ai oublié. De Tocqueville j’avais lu, au temps de mes années de flâneries universitaires, De la Démocratie en Amérique. L’ouvrage m’avait grandement intéressé mais j’en avais surtout retiré un grand plaisir de lecture, comme on dit. Tocqueville mêlait avec maestria les genres du récit de voyage, du journal, de l’observation sociologique, de la remarque philosophique. En lisant les Souvenirs, je découvre un satiriste de haute volée. Il y dépeint Lamartine en ambitieux en butte à la bêtise et à la brutalité des factieux, les poussées et les coups de mou de la fièvre révolutionnaire, la grandiloquence des orateurs qui veulent rejouer 1789, l’indécision des prolétaires, les volte-face des gardes nationaux, bref, la tragicomédie du désordre. Aux abonnés de mon blog qui se trouvent en panne de lecture pour la période à venir mais en ont leur claque de passer un été de plus avec Antoine Compagnon, je conseille donc ce livre d’une grande puissance romanesque et politique. En voici un échantillon: «Je fus abordé, au milieu de ce tumulte, par Trélat, révolutionnaire du genre sentimental et rêveur, qui avait conspiré en faveur de la République pendant tout le temps de la monarchie, du reste, médecin de mérite qui dirigeait alors un des principaux hôpitaux de fous de Paris, quoiqu'il fût un peu timbré lui-même. Il me prit les mains avec effusion et, les larmes aux yeux: ”Ah ! monsieur, me dit-il, quel malheur et qu'il est étrange de penser que ce sont des fous, des fous véritables qui ont amené ceci! [Trélat parle de la dissolution de l’Assemblée décrétée par l’extrême-gauche quelques minutes plus tôt] Je les ai tous pratiqués ou traités. Blanqui est un fou, Barbès est un fou, Sobrier est un fou, Huber surtout est un fou, tous fous, monsieur, qui devraient être à ma Salpêtrière et non ici.” Il se serait assurément ajouté lui-même à la liste, s'il se fût aussi bien connu qu'il connaissait ses anciens amis. J'ai toujours pensé que dans les révolutions et surtout dans les révolutions démocratiques, les fous, non pas ceux auxquels on donne ce nom par courtoisie, mais les véritables, ont joué un rôle politique très considérable. Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'une demi-folie ne messied pas dans ces temps-là et sert même souvent au succès.» Un livre qui décrotte l'esprit et rafraîchit la mémoire. 

dimanche 28 juin 2020

Profession de foi du glandeur balnéaire


Henry Miller 



Dimanche d’élections. 
Je n’ai pas la tête politique, encore moins le cœur. Dès que je croise un militant, un candidat, un sympathisant, un pétitionnaire, une porteuse de pancarte, un encarmagnolé, un brailleur à mégaphone, je fuis. Les lideurs et les suiveurs m’effraient. Ce ne sont pas mes semblables. Ils transpirent l’ambition et la servilité. Les dieux m’ont privé de ces passions propres aux arrivistes, aux affairistes, aux jobards. Je ne me connais que des inclinations adoucies par la flemme. Elles m’ont conduit à une vie sans «miracle et sans extravagance», selon la formule de mon cher Montaigne, une vie durant laquelle j’ai goûté aux plaisirs des jolies, de la plage, des livres, de l’amitié. À propos d’amitié, je retranscris ici ce propos d’Henry Miller que ma chère Arletti m’a adressé hier: «Ne pas dire un mot de toute une journée, ne pas lire de journal, ne pas écouter la radio, se boucher les oreilles aux commérages, se laisser aller sans retenue à la paresse, être absolument indifférent au sort du monde, voilà la plus belle médecine qu’on puisse s’administrer.» Tout un programme auquel j’adhère en fanatique.    


vendredi 19 juin 2020

Spinoza, philosophe pour tristes sires


La joie de Spinoza 
en train de se relire

Je n’ai jamais rien retiré de la fréquentation des œuvres de Spinoza. Ni plaisir de lecture, ni profit pour ma jugeote. Passe encore qu’il donne à la nature le sobriquet de Dieu. Mais quand, après un enchaînement d’axiomes, de définitions, de scolies, dans lesquels il rappelle que nous sommes déterminés par nos affects, il annonce in fine que nous pouvons accéder à la sagesse, ce gros morceau intitulé l’Éthique me semble dur à avaler. Or, j’ai toujours été étonné que des amis philosophes puissent en faire leurs délices et en gober les incohérences. En fait de géomètre des passions, Spinoza reste pour moi un as de l’obscurité et de la confusion, surtout un platonicien qui s’ignore — vérité que ne veulent pas voir non plus les spinozistes. Car enfin, quelle est cette figure du sage qui apparaît au livre V de l’Éthique, sinon celle de l’Homme idéal ne pouvant loger ailleurs que dans le monde intelligible de Platon et, son amour intellectuel de Dieu, ni plus ni moins qu’une resucée de la vision bienheureuse du Vrai en soi. On sait que pareil phantasme d’un sage se baladant parmi les mortels sur le petit nuage du Souverain Bien, existait déjà chez Épicure. Hédoniste blasé, l’Ecclésiaste (clic) eût dit à ces deux professeurs de béatitude: «Ne soyez pas plus sages qu’il n’est besoin de peur que vous en deveniez risibles».