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jeudi 6 décembre 2012

L'anti-gnangnan


"Aux fadaises altruistes, on pourrait aisément opposer les considérations de Freud sur l’instinct de mort, les analyses de René Girard sur le mimétisme des désirs poussant les humains au carnage, ou, tout simplement, les aspirations progressistes sincères et profondes dont tout tueur en série est animé — comme en témoigne ce billet glissé par Jack l’Éventreur dans le sac à main d’une de ses victimes : «Un jour les hommes se souviendront, et comprendront, que j’ai donné naissance au XXe siècle».

Une parabole valant mieux que des raisonnements, voici le récit que Critilo fait à son jeune élève Andrénio dans le Criticón de Baltasar Gracián : On jette vivant un criminel dans une fosse profonde grouillant d’affreux insectes, de reptiles, de fauves, après quoi on en ferme hermétiquement l’ouverture afin qu’il périsse à l’abri des regards. Un voyageur vient à passer par là.  Entendant des cris de douleur et des appels à l’aide, il retire la dalle qui obstrue la fosse. Aussitôt, un tigre bondit, et le voyageur, qui croit être déchiqueté sur le champ, voit que le fauve lui lèche les mains. Quand surgit un serpent, il craint d’être étouffé quand celui-ci s’enroule autour de ses jambes ; mais il est surpris de constater que l’animal se prosterne à ses pieds. Toutes les autres bêtes font de même, lui rendant grâce de leur avoir sauvé la vie menacée dans cette périlleuse promiscuité avec un homme. Reconnaissantes à l’égard de leur bienfaiteur, elles lui conseillent de filer au plus vite avant qu’il ne soit menacé à son tour par le cruel prédateur. Et, sitôt dit, elles s’enfuient les unes en volant, les autres en courant, d’autres encore en rampant. Resté seul et perplexe, le voyageur voit enfin l’homme sortir. Ce dernier, pensant que son libérateur a de l’argent, se rue sur lui, le tue et le dépouille. Et Critilo de conclure que la nature, pour éviter que des espèces s’entredétruisent, fut bien avisée de faire en sorte que les animaux les plus dangereux ne pussent jamais égaler la férocité humaine."

In Le Philosophe sans qualités
Flammarion


dimanche 11 mars 2012

Nettoyage sémantique (suite)


Même si le négationnisme philosophique qui assiège mon blogue résiste à toute épreuve de lecture de Nietzsche en raison de je ne sais quelle forme de berlue appelée nietzschéisme de gauche, je produis néanmoins ci-dessous le cruel § 34 du Crépuscule des idoles.

«  Chrétien et anarchiste. Lorsque l’anarchiste, comme porte-parole des couches sociales dégénérées, réclame dans une belle indignation, le ”droit”, la ”justice”, les ”droits égaux”, il se trouve sous la pression de sa propre inculture qui l’empêche de comprendre pourquoi au fond il souffre — en quoi il est pauvre en vie… Il y a en lui un instinct de causalité qui le pousse à raisonner: il faut que ce soit la faute à quelqu’un s’il vit mal à l’aise… Cette ”belle indignation” lui fait déjà du bien par elle-même, c’est un vrai plaisir pour un pauvre type de pouvoir injurier : il y trouve une petite ivresse de puissance. Déjà la plainte, rien que le fait de se plaindre peut donner à la vie un attrait qui la rend supportable: dans toute plainte il y a une dose raffinée de vengeance, on reproche son malaise, dans certains cas même sa bassesse, comme une injustice, comme un privilège inique, à ceux qui se trouvent dans d’autres conditions. ”Puisque je suis une canaille tu dois en être une aussi”: c’est avec cette logique qu’on fait les révolutions. Les doléances ne valent jamais rien : elles proviennent toujours de la faiblesse. Que l’on attribue son malaise aux autres ou à soi-même — aux autres, le socialiste, à soi-même le chrétien — il n’y a là proprement aucune différence. Dans les deux cas quelqu’un doit être coupable et c’est là ce qu’il y a d’indigne, celui qui souffre prescrit contre sa souffrance le miel de la vengeance. Les objets de ce besoin de vengeance naissent, comme des besoins de plaisir, par des causes occasionnelles: celui qui souffre trouve partout des raisons pour rafraîchir sa haine mesquine […] Le chrétien et l’anarchiste — tous deux sont des dégénérés. — Quand le chrétien condamne, diffame et noircit le monde, il le fait par le même instinct qui pousse l’ouvrier socialiste à condamner à diffamer et à noircir la Société : Le  ”Jugement dernier” reste la plus douce consolation de la vengeance, — c’est la révolution telle que l’attend le travailleur socialiste, mais conçue dans des temps quelque peu plus éloignés... L’ ”au-delà” lui-même — à quoi servirait cet au-delà, si ce n’est à salir l’ ”en-deçà” de cette terre ?»


lundi 19 décembre 2011

De la promenade d'Anglet à la promenade des Anglais


Comme je l’ai déjà relaté en novembre dernier, je me suis rendu, lors de mon voyage à Nice, sur les divers lieux où Nietzsche séjourna à plusieurs reprises, solitaire et amer de constater l’insuccès total de ses livres. L’hiver 1884, n’ayant pas perdu courage pour autant, il commença, dans sa chambre délabrée de la Pension Genève, l’écriture de Par-delà bien et mal — qu’il acheva un an plus tard à Sils-Maria. Curieusement, au lieu d’être hanté par des questions existentielles que lui auraient inspirées sa condition de penseur à la dérive, ce sont les thèmes de la grandeur et de la décadence des civilisations qui le taraudaient, appelant lui-même de ses vœux l’avènement d’une société de castes — contre l’idéologie socialiste qu’il tenait pour l’avatar laïque et politique du nihilisme judéo-chrétien.
C’est notamment au § 259, qu’il définit la volonté de puissance, notion qui lui servira à reléguer dans la catégorie des esprits du ressentiment ceux qui auront la "faiblesse" et la "malhonnêteté" de la rejeter — clin d'œil aux "nietzschéens de gauche".
«Il faut aller ici jusqu'au tréfonds des choses et s'interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c'est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l'étranger, l'opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l'assimiler ou, tout au moins, c'est la solution la plus douce, l'exploiter ; mais pourquoi attache-t-on à ces mots depuis toujours un sens calomnieux ? Le corps [social] à l'intérieur duquel […] les individus se traitent en égaux, comme c'est le cas dans toute aristocratie saine, est lui-même obligé, s'il est vivant et non moribond, de faire contre d'autres corps ce que les individus dont il est composé s'abstiennent de se faire entre eux. Il sera nécessairement volonté de puissance incarnée, il voudra croître et s'étendre accaparer, conquérir la prépondérance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu'il vit et que la vie précisément, est volonté de puissance. Mais il n’est pas de domaine où la conscience collective des Européens ne répugne plus à se laisser convaincre. La mode est de s'adonner à toutes sortes de rêveries, quelques-unes parées de couleurs scientifiques, qui nous peignent l'état futur de la société, lorsqu'elle aura dépouillé tout caractère d'«exploitation ». Cela résonne à mes oreilles comme si on promettait d'inventer une forme de vie qui s'abstiendrait de toute fonction organique. L'«exploitation» n'est pas le fait d'une société corrompue, imparfaite ou primitive ; elle est inhérente à la nature même de la vie, c'est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. À supposer que ce soit là une théorie neuve, c'est en réalité le fait primordial de toute l'histoire, ayons l'honnêteté de le reconnaître.»


jeudi 24 novembre 2011

L'art de n'être pas lu


Jan Saudek

"« Pour lire le bon, un seul moyen : ne pas lire le mauvais », préconise Schopenhauer. Excellent précepte. Mais voilà, au cours de mes années de farniente universitaire, je me sentais un peu seul de n’aimer que les auteurs compréhensibles. C’est, hélas, toujours le cas. Pour juger de la valeur d’un ouvrage philosophique, je ne me fie qu’à l’agrément que j’éprouve à le lire. Je reconnais un grand auteur, non pas à sa volonté de me plonger en d’abyssales réflexions ou de me faire miroiter une vague sagesse, mais à son souci de satisfaire mon goût de la clarté. Le philosophe doit se donner trois règles : 1) taire ce dont il est incapable de parler, 2) préférer des pensées bien tournées à des concepts élaborés, 3) faire bref — car comme le notait Baltasar Gracián « un écrit court et bon, est deux fois bon ». 
Le risque, bien sûr, est de n’être lu de personne. 
Dans le domaine des idées, davantage que dans celui de l’art, la simplicité refroidit le public, son besoin d’admirer et sa passion du suivisme. Qu’importe. Écrire pour le confort intellectuel des humains, sans apaiser leur angoisse d’exister, demeurera la ruineuse élégance d’un petit nombre de penseurs sans qualités."    

In Traité du Cafard

samedi 19 mars 2011

La sagesse de Woody


Reçu, hier, de l’ami Éric Vartzbed, son dernier opus : Comment Woody Allen peut changer votre vie ­— aux éditions du Seuil. Un traité de cinéphilie et de sagesse comme je les apprécie, à savoir bref — cent pages — et percutant. Un traité de sagesse ? Affirmatif. Car Éric Vartzbed rappelle que de la vision du monde tragique de Woody Allen, répétée dans chacun de ses films sur le mode de la variation, procède un art de vivre sa déprime. Je citerai quelques têtes de chapitres:

Comment ruiner sa vie amoureuse ?
Comment gâcher sa vie avec la religion ?
Comment ne pas devenir ce que l’on est ?
Comment parler pour ne pas se comprendre ?
Comment prospérer grâce au crime ?

 Autant dire que le titre du livre est mensonger. Woody Allen ne changera rien à notre vie. Heureusement, nous avons son cinéma pour ne pas périr de la morale.

mercredi 16 mars 2011

Embarquement pour Cyrène

Alors que j’entendais l’autre jour que des hommes s’entretuaient sur la côte cyrénaïque, je pensai aussitôt à Aristippe qui fit autrefois le voyage de Cyrène à Athènes pour rencontrer Socrate.
Cet apatride spirituel, élégant, et dont la débauche offusquait le puritanisme des Cyniques, fut l’auteur d’une vingtaine de petits traités moraux brillants volatilisés dans le devenir. Formulés en manière de lettres ou d’adresses — Pour Laïs (une courtisane qui devint sa compagne), Pour Arété (sa fille), Aux exilés, Aux mendiants, À ceux qui me reprochent d’aimer le vin, les courtisanes et les banquets, etc. —, ces textes suggèrent qu’Aristippe concevait la philosophie comme un bavardage aimable ou polémique — ce qui ne l’empêchait pas de soutenir par ailleurs que les dieux avaient donné le langage aux hommes pour qu’ils ne se comprennent pas. 
Aristippe n’accordait pas une grande valeur à la vie ni une grande estime aux humains. On ne changera rien à la confusion de la matière et des apparences. S’attellerait-on à la tâche, on ajouterait le chaos au chaos. À quoi bon gesticuler et se fatiguer davantage ? La sagesse en appelle à l’abstention de toute action et à se limiter à quelques plaisirs. À défaut de se connaître soi-même, puisque l’âme n’existe pas, chacun peut dresser la liste subjective des biens qui réjouissent son corps, qui, très vite, n’existera plus. Comme les douleurs, et même s’ils s’avèrent plus rares et moins durables, les plaisirs ponctuent les jours et les nuits. À chacun de faire preuve du talent de n’en bouder aucun, surtout s’ils ont tous l’arrière-goût faisandé de la mort.

dimanche 6 mars 2011

Le choix des plats


"Notez que je n'ai rien contre la philosophie, mais franchement, là, sur le coup de midi, je préfère me taper la cloche."

Clément Rosset

jeudi 20 janvier 2011

Point de discorde



J'approuve tout chez Schopenhauer, hors son goût pour les caniches.


lundi 29 novembre 2010

Lapidaire




Un philosophe, à Cioran :

— On ne peut pas être tout à fait d'accord avec ce que vous dites.


Cioran, au philosophe :

— C'est toujours un peu le cas avec la vérité.

lundi 8 novembre 2010

Sartre par Baudelaire

Portrait de la canaille littéraire.
Doctor Estaminetus Crapulosus Pédantissimus.
Son portrait fait à la manière de Praxitèle.
Sa pipe.
Ses opinions.
Son hégélianisme.
Sa crasse.
Ses idées en art.
Son fiel.
Sa jalousie. 

Un joli tableau de la canaille moderne.
 

Charles Baudelaire
Mon cœur mis à nu

samedi 6 novembre 2010

Précis de dérision

 



Je pourrais faire un laïus sur le plaisir de lire les dictionnaires académiques et «décalés». Lire... Feuilleter, plutôt ; puis vagabonder de pages en pages, de définitions en définitions. L’érudition en goguette. Etc. J'ai la flemme. Pour donner l’envie aux visiteurs de ce blogue de flâner dans ce Dictionnaire du pire de Stéphane Legrand, j’ai cueilli quelques chardons :



APPLAUDISSEMENT, n.m. : Mouvement rythmique assez rudimentaire des avant-bras, par lequel le spectateur d’une émission de télévision exprime publiquement que, lui aussi, tout comme l’invité qui vient de parler, pense qu’il faut être tolérant, respecter les différences et lutter pour la démocratie.

 
HUMANISME, n.m. : Bourdonnement de la mouche au-dessus du cadavre.


NAIN, n.m. : Individu dont la taille présente l’avantage d’éloigner notablement son visage des poings de ses semblables, tout en comportant l’inconvénient de le rapprocher de leurs pieds.

OCCIDENTAL, adj. : Adjectif qualificatif. Du verbe «occire».


PESSIMISME, n.m. : Trouble oculaire dont le principal symptôme est une forte prédisposition à ne pas voir les choses comme elles ne sont pas.


SAULE, n.m. : Arbre aux branches duquel il est fort incommode de se pendre.

Etc.

dimanche 31 octobre 2010

Interviou (2)



Suite de l'interviou avec l'accorte Camille Tassel.

On remarquera le style debordien du montage, période lettriste. L'écran reste noir quelques secondes. Ainsi la passivité contemplative du spectateur est-elle bousculée durant une courte unité de temps.

On notera surtout le souci de réalisme sonore du personnel de la brasserie qui a tenu à bruiter les propos sur l'amour du philosophe sans qualités en brisant de la vaisselle.

vendredi 29 octobre 2010

Plus de morts, moins d'ennemis


La lucidité consiste à se placer du point de vue de Dieu. C’est de là que Jacques Esprit examine le cœur des hommes. À l’évidence seul y palpite un amour-propre animé d’un féroce appétit de domination. Dès lors, toute vertu louée par la tradition philosophique n’est que fadaise, illusion, vent de bouche. L’amitié, célébrée par Cicéron et Montaigne? Il n’y a qu’aux morts que nous l’accordons car, vivants, nos semblables nous nuisent: «leur inquiétude trouble notre repos, leur malignité s’attache à notre réputation, ils traversent nos desseins par leur envie et leur jalousie, et ceux qui ont de bonnes qualités font remarquer nos défauts.»
Même si La fausseté des vertus humaines n’a pas la notoriété des Maximes de La Rochefoucauld, on y retrouve avec autant de plaisir ce que Pascal Quignard nomme « la manie noire dévastatrice » du jansénisme. Comme La Rochefoucauld, son complice, Jacques Esprit, passé des salons de la préciosité à Port-Royal, se divertit à faire la peau aux idéaux de grandeur et de sagesse. Mais chacun sa manière. Tandis que le vieux Frondeur, borgne et balafré, les pourfend d’un trait, l’ex-mondain, de ses délicates mains blanches, les dépèce avec méthode.  

vendredi 22 octobre 2010

Interviou (1)



On voudra bien excuser le philosophe sans qualités de se présenter devant l'objectif le cheveu un peu plat (rien de moins télégénique que le gel capillaire "effet ouètelouque") et de parler avec un débit monocorde et las. On tiendra compte des conditions difficiles du tournage — effectué à l'heure habituelle de la sieste de l'interviouvé et cela dans un restaurant parisien inhospitalier tenu par des jeunes branchés et bruyants. Aussi dénué de qualités soit-il, le philosophe a refusé le recours à toute doublure et assuré la totalité des cascades.

Remarque : On voudra bien rectifier l'intitulé apparaissant sur la video — lire : gnangnan et non "ganagan".

samedi 16 octobre 2010

Je vous demande de m'écouter !


Les amateurs de philosophie sentimentale écouteront l'émission La Librairie Francophone ce samedi 16 octobre à 17 heures sur France Inter. Les malchanceux qui rateront ce grand moment de radio pourront revenir sur l'occasion et la ressaisir en le podecastant. 

mercredi 6 octobre 2010

Derechef à propos de l'éthique (ou de l'effet du mot "sagesse" sur les esprits faibles)

Pour ne pas avoir à affronter la certitude qu'ils sont mortels, les hommes s'en remettent à la religion ou aux "sagesses". Grâce à telle ou telle ascèse, ils escomptent, selon la formule démagogique d'Épicure, "devenir des dieux pour eux-mêmes". 
Quand il brocardait les fadaises métaphysiques et morales des philosophes, Montaigne se recommandait de l'à-quoi-bonisme de l'Ecclésiaste. J'ignore pourquoi il ne se recommanda jamais du je-m'en-foutisme de Lucien. Du "grand rieur de Samosate", comme l'appelait Renan, il suffirait de détourner son Philosophes à vendre et de remplacer les noms des auteurs antiques par ceux de nos auteurs contemporains, de pasticher le verbiage avec lequel ils expriment leurs doctrines, pour que le propos de Lucien fût parfaitement actualisé. 

"Je vends de la vie heureuse, réussie, vertueuse, de l'hédonisme solaire ! J'apprends à vivre et à mourir ! Qui veut acheter ces produits ? Qui veut être au-dessus de la vie humaine ? Profitez-en ! Sagesses en promotion!"

jeudi 30 septembre 2010

Pom-pom girl


Depuis que Aude Lancelin a dit dans le Nouvel Obs — cliquez sur le titre, s.v.p. — que ma Philosophie sentimentale lui avait fait battre le cœur, je gonfle les pectoraux et roule des mécaniques.

mercredi 8 septembre 2010

En librairie aujourd'hui

Un philosophe peut m’instruire ou m’éclairer, mais son œuvre n’exerce sur moi aucun charme si en filigrane de ses concepts, de ses thèses, de ses arguments, je ne perçois pas le récit d’un chagrin personnel. Sous le masque du cérébral, j’aime deviner l’orphelin, l’amoureux, l’abandonné, le déclassé, le décalé — l’«animal malade». Les auteurs que je cite dans ces pages, en exergue de chaque chapitre, n’appartiennent pas à une même sensibilité intellectuelle ou littéraire. Si, cependant, leurs pensées m’accompagnent depuis longtemps et me reviennent à l’esprit comme des refrains, sans doute est-ce par ce j’y entends une semblable tonalité mélancolique. Que j’aie à m’en féliciter ou à m’en blâmer, c’est à Schopenhauer, mais aussi à Nietzsche, Pessoa, Proust, l’Ecclésiaste, Chamfort, Montaigne, Freud, Rosset, Ortega y Gasset, que je dois ma vocation de philosophe sentimental.

jeudi 2 septembre 2010

Comment l'esprit vient aux jeunes filles


Les professeurs de philosophie se divisent en deux catégories. L’une motive les jeunes esprits en les entretenant dans l’espoir que leur vie s’accordera à leurs désirs réglés sur la raison ; l’autre les démoralise en leur rappelant que la raison est une chimère de philosophes et la vie un processus de démolition. Les bons professeurs se rangent dans la première catégorie — tous mes collègues ; les mauvais dans la seconde — moi.