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dimanche 9 septembre 2012

Philosophie sous parasol



Séance de lecture publique sur la plage de Guéthary
 samedi 8 septembre 2012
Photographie de Claude Nori

"La moindre obligation sociale me lasse avant même que j’y sacrifie et m’irrite si elle s’éternise. À peine suis-je en société que le vide me manque. Rien ne m’est plus insupportable que la présence de bonshommes et de bonnes femmes pétant d’optimisme et embesognés à 'avancer dans la vie' alors que, au bout de leur trajectoire, leur tombe, déjà ouverte, les attend. Tout devient prétexte à les fuir et, pour me soustraire à l’effervescence générale, à multiplier les pauses: pause amour, pause rêverie, pause sieste, pause soleil, et, au cours de ses pauses, encore des pauses où je tente d’atteindre à la totale immobilité. Si bien que, mises bout à bout, toutes ces pauses finissent par conférer à ma vie un air de dolce vita qui n’a rien à envier à la vie bonne prônée par les philosophes et les poètes antiques." 


In Philosophie sentimentale
(Éditions J'ai lu)

dimanche 17 juin 2012

Artiste du chaos


"Quand j’étais enfant, mon héros cinématographique, comme pour beaucoup de gamins, était Charlot — je ne parle pas des personnages que Chaplin jouera dans ses longs métrages et que je découvrirai plus tard au ciné-club de mon lycée et tels que: Les lumières de la ville, Les Temps Modernes, Le Dictateur, et le plus sombre d’entre eux, Monsieur Verdoux. Si je ne mesurais pas tout le fond subversif de cette forme de burlesque, j’en subissais avec jubilation les séductions. J’en percevais vaguement aussi la tonalité tragique, le fond pessimiste. Car le génie de Chaplin n’était pas seulement de susciter par le rire une vive sympathie pour le personnage d’un vagabond rebelle, espiègle, allergique aux policiers, rétif au travail, amateur de jolies filles, etc., mais de rappeler que la vie pouvait à tout moment devenir une suite de mésaventures sur fond de désolation et qu’aucune structure ne soutenait durablement le monde. «Le grand thème de la vie, c'est la lutte et la souffrance», écrivait-il dans Ma vie ; ou encore : «La beauté est une omniprésence de la mort et du charme, une tristesse souriante qu'on discerne dans la nature et en toute chose». Qu’il fût patineur, usurier, employé dans un cirque, chercheur d’or, etc., Charlot incarnait l’Irrégulier qui, par ses gaffes, ses maladresses, ses irrévérences, et sans déranger l’impeccable mise de ses frusques, replongeait le monde dans son état initial de chaos chargé de tous les périls. Ce clochard sentimental toujours fauché et, quoi qu’il arrive, tiré à quatre épingles, fut mon premier maître en dandysme et en anarchisme."


In La Beauté
Une éducation esthétique
Éditions Autrement
En librairie le 12 septembre 2012