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samedi 23 juillet 2016

Incipit sans suite — 1

Il ne pouvait plus se masquer la réalité: elle n’avait pour lui ni désir ni élan, se montrait plus gaie à la perspective de boire du vin qu'à celle d'avoir du plaisir — au point qu’il se demandait s’il en fut autrement au commencement de leur histoire et, même, si, finalement, on pouvait appeler cela une histoire…

lundi 16 juin 2014

Biarritz au crépuscule

Photographie de Claude Nori

Au pied du château d’Ilbarritz, ce samedi 14 juin 2014.
Pendant que la noce s’égaye, Michel H. m’invite à m’asseoir auprès de lui. Le soleil baisse et nous pouvons le regarder fixement. Il arbore un beau rouge, doux et flou.
— Regardez, Frédéric, les êtres qui vont mourir ne peuvent pas rater ce spectacle.
— J’habite ici depuis longtemps, vous savez. Je ne me prive jamais d’un coucher de soleil.
Michel H. se tait. Il contemple l’océan gagné peu à peu par le crépuscule. Il demeure silencieux, tétant sa cigarette qu’il tient entre l’annulaire et le majeur. Je ne le dérange pas dans ses pensées.
— Vous avez raison, Frédéric, marmonne-t-il au bout de cinq minutes les yeux rivés sur l’horizon: Nietzsche n’a pas l’envergure qu’on lui prête (Je comprends qu’il repense à la conversation que nous avons eue il y a quelques heures). Mais c’est normal: il a été écrasé par le génie de ses maîtres en philosophie et en musique. Schopenhauer et Wagner l’ont étouffé.
Un long moment passe. Derrière nous on joue de vieux boogie-woogies, des mambos, des chachachas. Des rires et des petits cris féminins se mêlent au bruit du ressac. Je songe à Wagner, à Strauss, à son inaudible Ainsi parlait Zarathoustra… Nietzsche aurait-il aimé danser le rock avec Lou?
— Cette Lou, c’était une salope ! s’écrie soudain Michel H. (Je me dis qu’il n’y a rien de surprenant dans ce télescopage mental. Quand on pense à Nietzsche, on pense à Lou.)
Je m’apprête à poursuivre notre conversation sur ce thème, mais je m’aperçois que mon interlocuteur s’est absenté de l’autre côté de la mer ou, peut-être, s’est-il perdu au fond de lui.
Comme le soleil a disparu, je lui propose d’aller dîner.       
En se levant, Michel H. me prend par le bras. En montant les marches recouvertes de sable qui mènent au restaurant, il s’arrête et me dit:
— Pour moi la partie n’a plus de sens depuis longtemps. J’ai vu tout le dessous des cartes.  



jeudi 14 juin 2012

De la grâce inefficace


«Comme certaines personnes sont rassemblées par leur amour commun pour Debussy, les voyages ou les tailleurs anglais, et aussi comme certains hommes aiment les blondes ou détestent les Juifs, je suis sensible aux gens qui s’ennuient. L’ennui et la neurasthénie, que je ne suis pas prêt à confondre, me plaisent au même titre qu’une grâce morale ou physique. Lorsque je dis d’une personne: ”C’est quelqu’un qui s’ennuie bien”, c’est que je veux en faire l’éloge et lorsque je demande: ”Est-ce que cette personne s’ennuie beaucoup? ”, je veux faire entendre: ”Croyez-vous que cette personne me plaira?”. C’est purement un goût, où il n’entre, je m’en réjouis, aucune espèce de pitié.» 

Jacques Rigaut


samedi 19 mars 2011

La sagesse de Woody


Reçu, hier, de l’ami Éric Vartzbed, son dernier opus : Comment Woody Allen peut changer votre vie ­— aux éditions du Seuil. Un traité de cinéphilie et de sagesse comme je les apprécie, à savoir bref — cent pages — et percutant. Un traité de sagesse ? Affirmatif. Car Éric Vartzbed rappelle que de la vision du monde tragique de Woody Allen, répétée dans chacun de ses films sur le mode de la variation, procède un art de vivre sa déprime. Je citerai quelques têtes de chapitres:

Comment ruiner sa vie amoureuse ?
Comment gâcher sa vie avec la religion ?
Comment ne pas devenir ce que l’on est ?
Comment parler pour ne pas se comprendre ?
Comment prospérer grâce au crime ?

 Autant dire que le titre du livre est mensonger. Woody Allen ne changera rien à notre vie. Heureusement, nous avons son cinéma pour ne pas périr de la morale.

mercredi 16 mars 2011

Embarquement pour Cyrène

Alors que j’entendais l’autre jour que des hommes s’entretuaient sur la côte cyrénaïque, je pensai aussitôt à Aristippe qui fit autrefois le voyage de Cyrène à Athènes pour rencontrer Socrate.
Cet apatride spirituel, élégant, et dont la débauche offusquait le puritanisme des Cyniques, fut l’auteur d’une vingtaine de petits traités moraux brillants volatilisés dans le devenir. Formulés en manière de lettres ou d’adresses — Pour Laïs (une courtisane qui devint sa compagne), Pour Arété (sa fille), Aux exilés, Aux mendiants, À ceux qui me reprochent d’aimer le vin, les courtisanes et les banquets, etc. —, ces textes suggèrent qu’Aristippe concevait la philosophie comme un bavardage aimable ou polémique — ce qui ne l’empêchait pas de soutenir par ailleurs que les dieux avaient donné le langage aux hommes pour qu’ils ne se comprennent pas. 
Aristippe n’accordait pas une grande valeur à la vie ni une grande estime aux humains. On ne changera rien à la confusion de la matière et des apparences. S’attellerait-on à la tâche, on ajouterait le chaos au chaos. À quoi bon gesticuler et se fatiguer davantage ? La sagesse en appelle à l’abstention de toute action et à se limiter à quelques plaisirs. À défaut de se connaître soi-même, puisque l’âme n’existe pas, chacun peut dresser la liste subjective des biens qui réjouissent son corps, qui, très vite, n’existera plus. Comme les douleurs, et même s’ils s’avèrent plus rares et moins durables, les plaisirs ponctuent les jours et les nuits. À chacun de faire preuve du talent de n’en bouder aucun, surtout s’ils ont tous l’arrière-goût faisandé de la mort.

lundi 28 juin 2010


Même si la prudence conseille de ne pas rendre un trop grand service à un ami afin qu'il ne vous fasse pas payer au prix fort la dette qu'il vous doit, il arrive que l'amitié allège la vie. Il est curieux que j'attende la même chose de l'amour, conscient qu'il complique tout. Guetter un signe de l'aimée m'est une agonie. Je vis dans la terreur qu'elle me quitte, qu'elle me jette dans la gueule du vide, qu'elle me rende à moi-même. Mais là, rien d'original. La société n'est qu'un vaste orphelinat où les pensionnaires cherchent en pure perte à s'adopter entre eux.