En traînant, hier, à Biarritz, sur l'avenue de la Perspective de la côte des Basques, où j'ai habité de l'âge de neuf à vingt ans, j'ai contemplé un long moment le paysage océanique de ma prime jeunesse. J'ai pensé aux idées que j'avais alors, que je puisais dans des livres difficiles, et qui m'invitaient à en finir avec le "vieux monde". En réalité, j'étais un révolté de plage. Les jolies me consolaient de l'injustice. Puis, avec le temps, l'idéal a pris le large. Mon anarchisme a glissé vers une misanthropie résignée. Beaucoup vieillissent plus mal.
Claude Nori et votre serviteur vous invitentsamedi prochain 24 mai à 19h50 au Cinéma Le Royal de Biarritz, à assister à la projection du très beau film de Valerio Zurlini La Fille à la valise (1961) avec la divine Cardinale à l’occasion de la publication de Dolce Claudia— aux éditions Contrejour.
Nous avons deux nouvelles à annoncer aux abonnés de notre blogue — bonnes ou mauvaises, comme ils voudront les interpréter. Demain, vendredi 26 octobre, à Bordeaux, sur le coup de 18h30, sous les belles voûtes en pierre de la librairie La Machine à lire, nous persisterons à soutenir publiquement que si les jolies filles affolent le désir masculin, les belles femmes, elles, l'anesthésient; à souligner que la sensibilité n'est en rien la faculté au monde la mieux partagée; à confesser que le cinéma de notre adolescence offrit à notre ennui ses plus passionnantes récréations et contribua en grande part à notre éducation sentimentale; à expliquer en quoi les œuvres d'art nous ont invité à des dépaysements métaphysiques et, en même temps, ont avivé notre lucidité sur la réalité; à reprendre, dès lors, l'idée de notre cher Oscar Wilde selon quoi c'est bien la vie qui imite l'art et non l'inverse; à répéter que le prétendu art contemporain n'est qu'un attrape-jobards, et, enfin, à déplorer qu'il ne nous reste plus que la nostalgie des émois esthétiques de notre jeunesse. Non seulement nous persisterons à dire tout cela, mais nous signerons aussi notre ouvrage à l'attention de nos lectrices et lecteurs nouveaux, occasionnels ou fidèles. Le lendemain, samedi 27 octobre, ce sera cette fois à Biarritz, à partir de 16h30, que nous dédicacerons La Beautéau premier étage du Bookstore, l'élégante librairie tenue par Kristel et Inès, courageuses et souriantes amies des livres.
Arnaud Le
Guern est né en 1976, année caniculaire qui annonçait la fin des Seventies.
C’était aussi l’année de mes vingt automnes (je suis né en octobre). «Quand
on aime la vie, on va au cinéma», disait un slogan publicitaire de
l’époque. Me concernant, ce fut le cinéma qui me fit aimer la vie. Le cinéma et,
soyons juste, les filles. Je les emmenais voir des films américains, italiens,
français. Quand un film était moyen je trouvais commode d’avoir une poitrine à
caresser sous un chemisier ou un shetland. Cela n’arrivait pas devant un film
de Claude Chabrol ou de René Clément. Et pour cause: j’étais amoureux de
Stéphane Audran, de Marie Laforêt, de Romy Schneider. C’est devenu le cas d’Arnaud
Le Guern. La cinéphilie est une forme raffinée de nostalgie. Il n’y a qu’à lire
Une âme damnée. Bien sûr, voilà un
livre comme je les goûte: écrit à la hussarde — au sens de Bernard Frank.
Bien sûr, il s’agit d’une biographie de Paul Gégauff, dandy, play-boy,
flambeur, scénariste et dialoguiste efficace et cynique des cinéastes de la nouvelle vague. Bien sûr ces chapitres courts, denses,
enlevés, se lisent comme les pages d’un scénario qui ne demande qu’à être mis en
images. Bien sûr, on se laisse embarquer par le récit de la vie de ce voyou
magnifique assassiné à coups coups de couteau par sa jeune et belle épouse — « Tue-moi si tu veux, mais arrête de m’emmerder !», lui dit-il
imprudemment lors de leur ultime et fatale dispute. Mais, on comprend bien que pour
Arnaud Le Guern, le personnage de Gégauff n’est qu’un prétexte pour déclarer
son amour aux actrices du monde d’avant, quand le cinéma savait photographier
leur regard mélancolique, leur silhouette élégante, leur visage émouvant de
garce ou d’âme perdue. Aujourd’hui, quelle actrice le bouleverserait ?
Audrey Toutou ? Valérie Lemercier ? Marion Cotillard ? Le Gégauff d’Arnaud Le Guern m’a conforté
dans cette certitude : quand on aime les femmes, il ne faut plus aller au
cinéma.
"Quand
j’étais enfant, mon héros cinématographique, comme pour beaucoup de gamins,
était Charlot — je ne parle pas des personnages que Chaplin jouera dans ses
longs métrages et que je découvrirai plus tard au ciné-club de mon lycée et tels que: Les
lumières de la ville, Les Temps
Modernes, Le Dictateur,et le plus sombre d’entre eux, Monsieur Verdoux. Si je ne mesurais pas
tout le fond subversif de cette forme de burlesque, j’en subissais avec
jubilation les séductions. J’en percevais vaguement aussi la tonalité tragique,
le fond pessimiste. Car le génie de Chaplin n’était pas seulement de susciter
par le rire une vive sympathie pour le personnage d’un vagabond rebelle,
espiègle, allergique aux policiers, rétif au travail, amateur de jolies filles,
etc., mais de rappeler que la vie pouvait à tout moment devenir une suite de
mésaventures sur fond de désolation et qu’aucune structure ne soutenait
durablement le monde. «Legrand thème de la vie, c'estlalutteetla souffrance», écrivait-il dans Ma vie ; ou encore : «Labeautéestuneomniprésencedelamortetducharme, une tristesse souriantequ'ondiscernedanslanatureetentoute chose». Qu’il fût patineur, usurier, employé dans un
cirque, chercheur d’or, etc., Charlot incarnait l’Irrégulier qui, par ses
gaffes, ses maladresses, ses irrévérences, et sans déranger l’impeccable mise
de ses frusques, replongeait le monde dans son état initial de chaos chargé de
tous les périls. Ce clochard sentimental toujours fauché et, quoi qu’il arrive,
tiré à quatre épingles, fut mon premier maître en dandysme et en anarchisme."
J’écris des essais parce que je n'ai pas eu le talent de
composer des chansons sentimentales. Même ridicules. D’ailleurs, comme l'aurait dit Fernando Pessoa, toutes les chansons sentimentales sont ridicules mais,
à la vérité, ce sont les gens qui n’écoutent pas les chansons sentimentales qui
sont ridicules. Voilà pourquoi je réécoute le cœur noyé de nostalgie les
chansons sentimentales de mes dix-huit ans, l’âge où je feignais de les
trouver ridicules.
Quand cet opuscule parut il y a une dizaine d’années sous le double parrainage — au sens mafieux du terme — de l’Infâme R.J. et du joyeux logicien du pire Clément Rosset, il m’attira bien des inimitiés mais, aussi, me permit de connaître de nouveaux amis malfaiteurs. Quand il sortit des presses, je regrettai un peu que le titre ne fût pas présenté sous les belles lettres anglaises qui faisaient tout le chic de la collection «Perspectives critiques». Après quelques années d’«indisponibilité chez l’éditeur », Sur le blabla et le chichi des philosophes reparaît demain avec une nouvelle couverture couleur gris anthracite et, enfin!, l’élégant lettrage. J’imagine la joie de mes lecteurs quand ils verront que la surface du contenant sera en harmonie avec la profondeur du contenu. Ce cinq octobre sera une fête.
Je me rappelle la première fois que je découvris la folie. C’était à l’hôpital psychiatrique de Montpellier, dans les années soixante-sept ou soixante-huit. Son directeur était un vieil ami de mes parents, un « colonial » de Dakar, recasé à ce poste, en métropole, juste après l’indépendance des pays de l’Afrique Occidentale Française. Ce type me faisait penser à l’antipathique docteur Müller de Tintin. Il dirigeait son hôpital en maître autoritaire, bénéficiant d’un immense logement de fonction au cœur d’un beau parc et, aussi, du service d’une domesticité recrutée parmi les malades les plus pauvres, et, donc, les plus dociles. Aimant à montrer son pouvoir et sa réussite, il recevait souvent. Comme ma mère, inexplicablement, l’appréciait et répondait à ses invitations, je passai quelques fois de longs séjours de vacances dans son fief où il régnait sur un peuple d’aliénés discrètement encadré par des silhouettes blanches. Nullement psychiatre mais prétendant, en qualité de patron suprême de l’hôpital, jouer un rôle médical, le docteur Müller était fier de nous faire visiter les lieux où l’on traitait les cas graves. Il nous faisait trotter à travers de longs couloirs éclairés par une suite de grandes fenêtres latérales, jusqu’à ce qu’il ordonnât au planton qui nous précédait — son boy de Dakar qu’il avait gardé à ses ordres — d’ouvrir une porte donnant sur la salle des électrochocs, puis une autre trouée d’un hublot: celle d’une cellule capitonnée. La première, carrelée du sol au plafond, avec en son centre un grand lit en fer équipé de sangles, ne me parut pas effrayante. Il ne me vint pas à l’idée qu’on y électrocutait, méthodiquement, des humains et même des enfants. La seconde, en revanche, me frappa d’horreur. Je ne pus m’empêcher de me voir là, enfermé et entravé par une camisole de force, hurlant ma douleur, des heures et des heures, dans une indifférence matelassée. Ayant deviné mon angoisse, Müller me dit, mi-sérieux, mi-plaisant : « Je peux te jeter là-dedans quand je veux ». Je revois encore la face hilare du nègre et, aussi, celle de ma mère où je crus lire une approbation.
Tout jeune déjà, j’aimais me faire remarquer. Au lycée de Biarritz, entre deux cours, ou au Cyrano, le bistrot de l’absentéisme, je m’isolais et me mettais à lire ostensiblement des ouvrages de philosophie afin que les filles me prêtent une nette supériorité intellectuelle par rapport aux autres garçons. Ayant par ailleurs une image de je-m’en-foutiste à soigner, je prenais garde de ne pas paraître absorbé par mes lectures. Mais comme je ne feignais pas pour autant de lire, peu à peu la matière des livres infiltrait mon esprit, faisant de moi un jeune gandin cérébral peu avantagé pour faire battre le cœur des lycéennes biarrotes — plus prompt à chavirer sous le regard délavé d’un surfeur. Cela se passait dans les années soixante-dix qui battaient leur vide. C’est à cette époque que je découvris La société du spectacle. Tout cela pour dire que Guy Debord fut pour moi un philosophe de classe terminale.
vendredi 11 juin 2010
Pour les femmes que j'ai connues, j'espère rester le meilleur de leurs pires souvenirs.
mercredi 9 juin 2010
Adolescent, j'aurais sacrifié tout mon argent de poche pour qu'un chirurgien esthétique creusât sur mon visage ces rides qui ornaient le regard de rapace de Lee Van Cleef. À présent, les coins de mes yeux se craquellent et cela ne me donne pas davantage l'air d'un prédateur. Je ne suis devenu qu'un chasseur de mots en panne de mythologie, cherchant à traquer quelques aphorismes de plus.
On a aimé picorer les définitions toxiques ici ou là
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Le dandy ou l'aplomb de la légèreté (Préface)
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Le reflux
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Exercices de lucidité
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Le drame des types dans mon genre qui ne veulent pour rien au monde être pris au sérieux est justement qu'on exauce leur vœu.
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EN LIBRAIRIE LE 28 AOÛT 2013 Livre apprécié d'une lady-dandy stylée.
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L'ennui est ma passion.
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Contre les marchands de sagesse
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Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? Qu'est-ce que l'homme ? Telles sont, selon Kant, les quatre questions essentielles de la philosophie. Je me les suis posées. À chacune, j'ai répondu : rien. Mais sans doute ne suis-je pas ce qu'on appelle un "philosophe".
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J'aurai réussi une œuvre quand mon nom servira à désigner une pathologie mentale.