vendredi 24 avril 2020

Souvenir — 2


Le Dôme, juin 2016,
en compagnie de l'Infâme R.J.

Mon ami et éditeur Roland Jaccard me confia un jour que, grâce au succès commercial du Petit Traité des grandes vertus d'André Comte-Sponville qu'il publia dans la collection Perspectives critiques, il put financer la réfection de sa garçonnière parisienne. Je suis retombé sur une lettre que le philosophe m’avait écrite à l’époque sachant que je traversais une passe difficile. «On ne parle plus guère des vertus. Cela signifie-t-il que les gens n’en aient plus besoin ou qu’ils doivent y renoncer? Sans donner des leçons de morale, pourquoi ne feriez-vous pas comme moi, pourquoi n’aideriez-vous pas chacun de vos proches à devenir son propre maître et son unique juge pour qu’il soit plus humain, plus heureux, et vous, par cet enseignement, de même?»  Son mot est resté sans réponse. Qu’aurais-je pu dire, sinon que, pour ma part, chaque fois que je feuillette un livre d’éthique, ancien ou actuel, je me demande ce que j’ai bien pu faire de répréhensible à son auteur pour qu’il me souhaite, selon les mots de mon correspondant, plus vertueux ou plus humain?   


mercredi 22 avril 2020

Souvenir


Choses vues lors de la promenade permise

Un matin de l’été dernier, un grand dadais d’une trentaine d’années tente de passer devant moi à la caisse du magasin d’alimentation. Je lui demande posément de bien vouloir prendre sa place dans la file d’attente. Tout en obtempérant, il me traite de vieux con. Je paye. Je sors. Je l’attends dehors. Il apparaît avec ses courses entre les bras. Je lui balance une superbe beigne et, aussitôt, je tape par-dessous dans ses paquets qui valdinguent sur le bitume. Je vois un camembert qui roule sous une voiture. Je me marre. « T’en veux une autre, minable ? » Le type est sidéré. Je lis la trouille sur sa face. Il doit voir ma détermination. « Je vais appeler les flics », dit-il en rentrant dans le magasin. Je reprends mon petit sac que j’avais pris soin de déposer dans un coin pour avoir les mains libres. Le vieux con s’en va en donnant un coup de pied dans une pomme.