mercredi 28 février 2024

Oncle Émile


En traînant à Biarritz, j'ai poussé la porte d'une librairie et j'en suis ressorti avec un volume de correspondance de Cioran. J'y vois la promesse d'une fête de l'esprit. Cioran avait choisi l'écrit court donnant ainsi de la saveur à son érudition, du lustre à son style, du mordant à son humour - ce dont philosophes et intellectuels sont incapables. Je le pratique depuis que j'ai eu dix-sept ans. C’est d'ailleurs dans cette même librairie que j'avais acheté Écartèlement. Je n'avais feuilleté que quelques pages de l'ouvrage et déjà Cioran m'avait dissuadé de devenir un homme utile et conforté dans ma vocation de traînard. Depuis lors, je l'appelle «oncle Émile».


 

lundi 26 février 2024

Du gnangnan dans la culture


Ce qui motive les godrèchistes c'est, ni plus ni moins, la jouissance de tenir des salauds, et, de la sorte, de se visser une auréole sur le crâne. Un autre plaisir qui dérive de leur posture morale, c'est de dénoncer les personnes qui ne s'indignent pas — ce qui me conforte dans l'idée que le gnangnan donne souvent lieu à une rage telle qu'on en voit les terrifiants effets dans les scènes de lynchage. Les lyncheurs se prennent toujours pour de «belles âmes», pleines de compassion et éprises de justice.


 

vendredi 16 février 2024

La Belle et son Éveilleur


  Dans le numéro de Madame Figaro du 9 février dernier, Hélène Frappat déclare lors d’un entretien: «La Belle au Bois dormant […] évoque en fait le viol d'une femme plongée dans le coma.» Intrigué, j’ai repris le texte de Perrault. Hélène Frappat a une mémoire qui lui joue des tours, me suis-je dit. Dans le passage qu’elle incrimine, il appert en réalité que la belle endormie, une fois sortie du sommeil, consent à toutes les emprises, si je puis dire, du Prince, l’éveilleur de ses sens. Lisons, plutôt: 

"[Le Prince] entra dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus excitant spectacle qu'il eût jamais vu: une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat juvénile avait quelque chose de lubrique et d’abandonné. Il s'approcha, le membre priapique, le cœur battant, et s’allongea sur elle. Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la Princesse s’éveilla; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre: «Est-ce vous, mon Prince? lui dit-elle. Foutre! Vous vous êtes bien fait attendre! » Le Prince charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance; il l'assura qu'il la désirait comme la plus dévergondée des catins. Ses discours furent mal rangés, ils en plurent davantage; peu d'éloquence, beaucoup de fougue. Il était cependant moins enfiévré que la Princesse, et l'on ne doit pas s'en étonner; elle avait eu le temps de songer à toutes les voluptés qui lui avaient été soustraites, car il y a apparence (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes impudiques.» 

Quand on me fit lecture, enfant, de ce conte de Perrault, il me vint des images évocatrices. Cet auteur, avec, plus tard, Sade, m'a beaucoup appris sur le désir féminin.

lundi 12 février 2024

Sade, Adolphe, Jacquot et moi


En traînant dans mon quartier, j’ai interrogé ma mémoire pour savoir si j’avais vu un seul film de Benoît Jacquot. Que nenni, m’a-t-elle répondu. Pourquoi?, me suis-je demandé. Tout simplement parce qu’il engageait à chaque fois une actrice fadasse et parce que je doutais de son talent à lui conférer le moindre relief. La perspective de regarder une Judith Godrèche, ou une Virginie Ledoyen, pendant près deux heures me refroidissait. J’ai failli aller voir son Sade. Le Divin Marquis est un écrivain que je lus très tôt. Sa Philosophie dans le boudoir me divertissait des pensums politiques de Rousseau. Le dépravé violent m’était moins sympathique, mais les lettres d’Anne-Prospère de Launais, sa jeune belle-sœur, qui eut pour lui un amour total, furent pour moi une émouvante défense de l’homme — ainsi, bien sûr, que les beaux textes d’Annie Lebrun. Mais que Jacquot eût choisi Daniel Auteuil pour incarner Sade, me fit renoncer à aller voir son film. Le rôle eût dû revenir à Gérard Depardieu. Les témoins qui ont décrit Sade lorsqu’il était emprisonné à Picpus — période durant laquelle se passe l’histoire — parlent de son embonpoint, de sa faconde, de sa franchise à la fois paillarde et ironique. En passant devant la grotte de la Chambre d’amour, l’idée m’est venue de rattraper un peu le temps perdu. Le procès que les braves gens font à Jacquot pour une histoire qui ne les regarde en rien, suscite en moi une curiosité pour son Sade et son Adolphe. Aussi, dois-je me dépêcher de trouver les DVD avant que sa filmographie soit censurée.   


 

samedi 10 février 2024

Je l'ai peut-être échappé belle...


En traînant à la petite Chambre d'amour, je pensais à Robert Badinter qui était parvenu à faire voter l'abolition de la peine capitale, comme on dit, sous la présidence de François Mitterand. Le combat n'était pas facile. Les Français, qui sont des braves gens, aimaient qu'on coupât en deux les méchants. C'est sans doute toujours le cas, me suis-je dit, car il n'y a pas de raison que les Français ne soient plus aussi épris de droiture. Ils doivent regretter la guillotine. D'autant qu'on pourrait y envoyer à présent de nouveaux criminels comme les caresseurs de fesses, les voleurs de baisers, et les enfants de migrants ensauvagés. En me dirigeant vers le Surf club, je me suis rappelé que, pendant la Guerre d'Algérie, le pouvoir avait prononcé plus de deux cents condamnations à mort d'Algériens suspectés d'être des militants du FLN — sans le moindre procès — et que, sur le nombre d'exécutions, Mitterand, le temps qu'il était Garde des Sceaux (1956—1957), en avait approuvé et autorisé 45. Alors me sont revenus ces mots de Robert Badinter à propos de Mitterand:«Il n’a pas été un militant de l’abolition, c’est sûr. Je ne me souviens pas d’avoir eu la moindre discussion philosophique ou morale avec lui à ce sujet.» (L’Abolition, éd. Fayard, 2001). Et, rebroussant chemin, car il commençait à pleuvoir, je me suis aussi rappelé mon soulagement quand la suppression de la peine de mort fut votée. Comme beaucoup, j'y vis mon intérêt.


 

mardi 6 février 2024

Patrick Mosconi expose au Select


Patrick Mosconi porte en lui un monde d'ombres lumineuses, colorées, éclatantes. Il les transpose sur la toile. Le regard est captivé, charmé. Effrayé, aussi. Car ces formes semblent traduire des tourments, des obsessions, des ruminations. Mosconi lâche la bride à ses démons intimes et ils ont de la gueule!


 

samedi 3 février 2024

Rue Kierkegaard


En traînant au lit, ce matin, je relis le Kierkegaard de Georges Gusdorf paru jadis chez Seghers. Gusdorf note que le philosophe danois est inconnu dans son pays. En voyage à Copenhague, il veut se rendre rue Kierkegaard. Il demande la direction à un passant. Le type réfléchit un moment et lui répond. «Ah! Vous voulez dire la rue qui mène au cimetière!»


 

vendredi 2 février 2024

Damner la terre


«Nos agriculteurs», comme disent politiciens et éditorialistes... En tant que Français, je suis fier de mes agriculteurs qui vont pouvoir augmenter les doses de pesticides aspergés sur les céréales, les fruits et les légumes, prélever davantage d'eau pour les arroser, ajouter des antibiotiques à la nourriture des bestiaux et des volailles. Ils vont définitivement supprimer la jachère, inutile repos de la terre qui n'attend que d'être surexploitée, transformer enfin les paysages en aires de monocultures intensives, engraisser les sols au moyen d'une chimie industrielle. Nos agriculteurs, par bonheur, ne sont plus les «jardiniers de la campagne», autrement dit des ploucs, mais des paysans progressistes.