vendredi 22 mars 2013

La roue tourne


«[…] N’ayez crainte, mon ami, je n’ai point pris ombrage des mots avec quoi ce ministre a tenté de ternir La Princesse de Clèves. Pourquoi souffrirais-je d’une attaque à propos d’un ouvrage dont la rumeur et elle seule m’attribue la facture ? Quand bien même serais-je l’auteur de ce petit roman, qui, à Paris, donnerait crédit au jugement d’un homme sans goût pour les choses de l’esprit, uniquement attaché à cette ferblanterie d’apparat dont il croit nécessaire de s’accoutrer pour prouver la petite hauteur de sa condition, qui enrage de n’être point reçu là où se rencontrent les personnes de qualité, sauf, d’après ce qui est dit, en la maison de Madame de *** où, par son opiniâtreté à s’y faire connaître, il jouirait de quelque considération et de quelque largesse?»

Lettre de Madame de La Fayette
à François de La Rochefoucauld
(18 février 1679)


samedi 16 mars 2013

Du Pape (suite)


Fellini Roma (1972)

« […] Vous me demandez aussi, Monseigneur, si le Pape pourrait se recommander des conseils de gouvernement que je crois bon de prodiguer en général aux autres princes et je ne puis que vous répondre par l’affirmative. L’histoire qui est la maîtresse d’où je retire mes observations, enseigne que le Pape, autant que les autres princes désireux de conserver leur autorité suprême, doit observer la prudence consistant à utiliser le mensonge, la cruauté et la corruption. Concernant le mensonge, la tâche lui est plus aisée que dans les autres formes de gouvernement puisque ses sujets, je veux dire le peuple des chrétiens, étant d’une grande faiblesse d’esprit et fort crédules à l’égard des fables bibliques, il pourra mettre en circulation toute forme de contrevérité, de la nouvelle déformée à la calomnie en passant par les intrigues cachées. Sa cruauté quant à elle devra rester secrète quand elle a pour but d’anéantir et d’effrayer les ennemis internes de l’Église mais se parer des dehors les plus nobles et proclamer les plus saintes cautions quand elle a pour but d’anéantir et d’effrayer ses ennemis extérieurs. Comme il passe auprès de son peuple pour le représentant de l’équité divine, il n’omettra pas de faire aussi le bien par des œuvres de charité car ainsi sa cruauté en sera comme édulcorée et même ornée de grandeur. Enfin, connaissant la nature pécheresse des hommes, le Pape ne négligera pas de monnayer habilement leur servitude, ainsi que la bienveillance d’autres princes, quand pareil moyen sera plus efficient que la cruauté. À cette dernière fin, c’est avec discernement qu’il lui faut choisir des trésoriers à la fois serviables et d'une grande cupidité avisée, non seulement des hommes capables d’administrer l’immense fortune de l’Église, mais de trouver de nouvelles richesses soit par davantage d’impôt prélevé sur des terres conquises soit par la confiscation de l’or entreposé dans des terres à conquérir.  Ainsi voyez-vous, Monseigneur, que rien ne distingue le gouvernement du Pape de celui d’un autre prince. J’ajouterai cependant que si la gloire de celui-ci ne souffre pas qu’il apparaisse comme un acteur sachant dominer les hommes au gré de la Fortune, il n’en serait guère de même pour le Pape qui doit s’efforcer de paraître le lieutenant de Dieu lui-même […]»

Nicolas Machiavel
Lettre XII à Giacomo Martini


jeudi 14 mars 2013

Du Pape


Francis Bacon
Study after Velazquez’s Portrait of Pope Innocent x 1953

"Ce qu'il y a de véritablement étonnant, c'est de voir les Papes devenir souverains sans s'en apercevoir, et même, à parler exactement, malgré eux. Une loi invisible élevait le siège de Rome, et l'on peut dire que le Chef de l'Église universelle naquit souverain. […] Je ne sais quelle atmosphère de grandeur[…] l'environnait sans aucune cause humaine assignable. Le Pontife romain avait besoin de richesses, et les richesses affluaient; il avait besoin d'éclat, et une splendeur extraordinaire partait du trône de saint Pierre, au point que, déjà dans le troisième siècle, l'un des plus grands seigneurs de Rome, préfet de la ville, disait en se jouant, au rapport de saint Jérôme: ”Promettez-moi de me faire évêque de Rome et tout de suite je me ferai chrétien.” Celui qui parlerait ici d'avidité religieuse, d'avarice, d'influence sacerdotale, prouverait qu'il est au niveau de son siècle mais tout à fait au-dessous du sujet. Comment peut-on concevoir une souveraineté sans richesses? Ces deux idées sont une contradiction manifeste.Les richesses de l'Église romaine étant donc le signe de sa dignité et l'instrument nécessaire de son action légitime, elles furent l'œuvre de la Providence qui les marqua dès l'origine du sceau de la légitimité. On les voit et l'on ne sait d'où elles viennent. […] C'est le respect, c'est l'amour, c'est la piété, c'est la foi, qui les ont accumulées."

Joseph de Maistre

Du Pape
Livre II, ch. VI




vendredi 22 février 2013

Relire saint Augustin


Djihadistes décomplexées

«Mais aussi, un groupe de terroristes est-il autre chose qu’un petit empire, puisqu’il forme une espèce de société gouvernée par un chef, liée par un contrat, et où le partage du butin se fait suivant des règles établies? Que cette bande malfaisante vienne à grossir en recrutant des hommes violents, qu’elle s’empare de places pour y fixer sa domination, qu’elle prenne des villes, qu’elle subjugue des peuples, la voilà qui reçoit le nom d’Etat, non parce qu’elle a renoncé à ses entreprises de rapine, mais parce qu’elle a su accroître son impunité. C’est ce qu’un pirate, tombé aux mains d’Alexandre le Grand, sut fort bien lui dire avec beaucoup de raison et d’esprit. Le chef d’Etat lui ayant demandé de quel droit il terrorisait ainsi les mers, il lui repartit fièrement :”Du même droit que tu terrorises les terres. Mais comme je n’ai qu’un petit navire, on m’appelle pirate, et parce que tu as une grande armée, on t’appelle empereur”».

Saint Augustin 
La cité de Dieu, L.IV, chap. 4


vendredi 8 février 2013

Du nihilisme comme de l'un des beaux-arts (suite)


Albert Caraco


"Portrait de l’auteur: […]On sent d’abord qu’il n’aime pas la vie, son corps lui pèse étrangement, il aurait préféré n’en avoir point ou bien de l’avoir glorieux, il est rassasié de jours depuis le temps qu’il est au monde, il trouve absurde les arrangements qui perpétuent notre existence, à commencer par l’obligation de se nourrir et ce qui en découle. […] L’amour est à ses yeux une bizarrerie et que ces hauts élancements ne doivent aboutir qu’à l’opération une et la même, n’importe les espèces, n’est pas sans l’étonner, les femmes au surplus lui semble l’unité multipliée par légion, ce commun dénominateur qu’elles ont toutes l’indispose. Pour les enfants, il ne les goûte que débarbouillés et pomponnés, ce durant un demi quart d’heure, mais il ne voudrait se charger d’aucun, fût-ce l’enfant Jésus, leurs questions sempiternelles et leurs amusements du ridicule le plus achevé lui feraient préférer quelque poisson dans un bocal. Il ne hait pas les animaux et leurs combats le désennuient, il lui plaît fort de les voir se manger les uns les autres, il y retrouve une leçon de choses et pleine d’applications suivies, le lot des nations est là préfiguré, la différence n’est pas grosse.[…]"
Albert Caraco
Le semainier de l'incertitude 


vendredi 25 janvier 2013

Philosopher en rangers


Anti-nietzschéenne à l'entraînement

«C'est un songe creux de belles âmes utopiques que d'attendre encore beaucoup de l'humanité dès lors qu'elle aura désappris à faire la guerre (voire de mettre tout son espoir en ce moment-là). Pour l'instant, nous ne connaissons pas d'autre moyen qui puisse communiquer aux peuples épuisés cette rude énergie du camp, cette haine profonde et impersonnelle, ce sang-froid de meurtrier à bonne conscience, cette ardeur cristallisant une communauté dans la destruction de l'ennemi, cette superbe indifférence aux grandes pertes, à sa propre vie comme à celle de ses amis, cet ébranlement sourd, ce séisme de l'âme, les leur communiquer aussi fortement et sûrement que le fait n'importe quelle grande guerre: ce sont les torrents et les fleuves alors déchaînés qui, malgré les pierres et les immondices de toutes sortes roulés dans leurs flots, malgré les prairies et les délicates cultures ruinées par leur passage, feront ensuite tourner avec une force nouvelle, à la faveur des circonstances, les rouages des ateliers de l'esprit. La civilisation ne saurait du tout se passer des passions, des vices et des cruautés. Le jour où les Romains parvenus à l'Empire commencèrent à se fatiguer quelque peu de leurs guerres, ils tentèrent de puiser de nouvelles forces dans les chasses aux fauves, les combats de gladiateurs et les persécutions contre les chrétiens. Les Anglais d'aujourd'hui, qui semblent en somme avoir aussi renoncé à la guerre, recourent à un autre moyen de ranimer ces énergies mourantes: ce sont ces dangereux voyages de découverte, ces navigations, ces ascensions, que l'on dit entrepris à des fins scientifiques, mais qui le sont en réalité pour rentrer chez soi avec un surcroît de forces puisé dans des aventures et des dangers de toute sorte. On arrivera encore à découvrir quantité de ces succédanés de la guerre, mais peut-être, grâce à eux, se rendra-t-on mieux compte qu'une humanité aussi supérieurement civilisée, et par suite aussi fatalement exténuée que celle des Européens d'aujourd'hui, a besoin, non seulement de guerres, mais des plus grandes et des plus terribles qui soient (a besoin, donc, de rechutes dans la barbarie) pour éviter de se voir frustrée par les moyens de la civilisation de sa civilisation et de son existence mêmes». Humain, trop humain(1878), I, § 477, Folio, 2004, p. 288.

vendredi 4 janvier 2013

jeudi 3 janvier 2013

Fin de Batasuna


Nous rentrons à l'instant de Bayonne heureux que les militants de Batasuna — qui vient de se dissoudre — se soient enfin rendus à l'argument que nous défendons depuis des années, à savoir que le Pays basque est une terre si belle que, pour de fervents patriotes, cela doit demeurer une joie qu'il y en ait deux, un en France et un autre en Espagne.  


mardi 1 janvier 2013

Rien de neuf, etc.

[…] Tous les fleuves entrent dans la mer, et la mer n'en regorge point. 
Les fleuves retournent au même lieu d'où ils étaient sortis pour couler encore.
Toutes les choses du monde sont difficiles: l'homme ne peut les expliquer par ses paroles. L'œil ne se rassasie point de voir, et l'oreille ne se lasse point d'écouter.
Qu'est-ce qui a été autrefois? 
C'est ce qui doit être à l'avenir. Qu'est-ce qui s'est fait ? 
C'est ce qui se doit faire encore.
Rien n'est nouveau sous le soleil, et nul ne peut dire: Voilà une chose nouvelle; car elle a été déjà dans les siècles qui se sont passés avant nous.
On ne se souvient plus de ce qui a précédé; et de même les choses qui doivent arriver après nous seront oubliées de ceux qui viendront ensuite.[…]

L'Ecclésiaste

Traduction de Lemaistre de Sacy 


vendredi 28 décembre 2012

De la constance des cons


«Lorsque quelqu'un demande à quoi sert la philosophie, écrit Gilles Deleuze, la réponse doit être agressive, puisque la question se veut ironique et mordante.[…][La philosophie]sert à nuire à la bêtise, elle fait de la bêtise quelque chose de honteuxQuelle naïveté… La bêtise ignore la honte; l’agressivité lui est consubstantielle et c’est pourquoi elle nuit depuis toujours au philosophe — contraint au stoïcisme.