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lundi 16 novembre 2020

Demain, Montaigne, à 10h sur France inter

 

Le repaire de Montaigne



Parmi les personnes que je connais qui enseignent la philosophie, ou qui en lisent, je n’en ai jamais vu aucune atteindre l’ataraxie, l’apathie, la béatitude, la surhumanité, ou je ne sais quelle autre forme de vie bonne, ou vertueuse, ou supérieure. En fait, nul ne s’est jamais lancé dans pareille entreprise sachant pertinemment que l’ascèse censée mener à la sagesse est le moyen sûr de rendre sa vie impossible, comme on dit. Contrairement à ce que disait Pierre Hadot, la philosophie comme «exercice spirituel» préparant à une réforme de soi, n’est pas moins idéaliste que la métaphysique, bien au contraire, puisqu’elle part du refus de voir l’invincibilité de la puissance anarchique des désirs et les ruses de l’amour-propre. Le seul penseur qui ne se monte pas le bourrichon et ne bourre pas le mou de son lecteur avec les idéaux éthiques, est, bien sûr, Montaigne. Dans l’avant-propos des Essais, il le prévient:« Je n'y ai eu aucune préoccupation de ton service ». Montaigne se moque d’être utile ou édifiant. On échouera à trouver dans ses pages une sagesse. Lui-même s’irrite ou ricane quand, au gré de ses lectures, il tombe sur l’un de ces prêcheurs de vie philosophique tels que l’Antiquité en avait à revendre: «À quoi faire ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne se peut rasseoir et ces règles qui excèdent notre usage et notre force? Je vois souvent qu’on nous propose des images [modèles]de vie lesquelles ni le proposant ni les auditeurs n’ont aucune espérance de suivre ni, qui plus est, envie. » S’il cite souvent Sénèque, ce n’est pas pour s’approprier un dogme stoïcien, mais parce qu’il éprouve comme lui le sens de la fatalité sur le mode du regret et de la volupté. Sa préférence va aux poètes épicuriens, Lucrèce et Horace, débarrassés du puritanisme du maître du Jardin, apologistes des plaisirs et des jours qui arrivent et ne reviendront plus. Lui qui salue la prudence de Pyrrhon ou de Sextus Empiricus, partage aussi le scepticisme railleur de Lucien de Samosate: « Les philosophes veulent se mettre hors d’eux-mêmes et échapper à l’homme. C’est une folie: au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes». Pascal lui volera la formule. Je la fais mienne également. Je tâcherai de m’en souvenir demain, mardi 17, quand je serai sur les ondes de France inter, à 10h, dans la l’émission d’Ali Rebeihi, en compagnie de son autre invité, André Comte-Sponville. 



vendredi 27 mars 2020

De la distanciation sociale des écrivains


Choses vues hier lors de la promenade permise

Je lis ici et là des attaques visant des «journaux de confinement» publiés dans la presse, comme ceux de Leila Slimani ou de Marie Darrieussecq, accusées d'y étaler «leurs privilèges de classe». Je n’ai jamais lu ces romancières. Par curiosité, j’ai jeté un coup d’œil dans les pages de Marie Darrieusecq parues dans Le Point. En quelques lignes ma doctrine à son sujet était arrêtée. Je pensais que cette auteuse n’avait pas de talent or, maintenant, c’est différent, j’en suis convaincu. Cependant, à propos des critiques adressées à ces deux bas-bleus, on notera qu’elles viennent de gens appartenant soit, comme elles, au milieu de l’édition, soit à la classe moyenne semi-cultivée toujours prompte à se scandaliser à propos de tel ou tel sujet pour étaler sa belle moralité — comme on l'a vu lors de l'attribution du César à Roman Polanski. On notera aussi que ce sont des cadres du secteur culturel, de la gauche radicale à la droite populiste, qui font grand usage du grief de «mépris de classe» à l’encontre de leurs homologues, comme si, dans cette catégorie sociale bien rémunérée et subventionnée, d’aucuns éprouvaient la mauvaise conscience de n’avoir pas campé avec les Gilets Jaunes sur les ronds-points périurbains. À mes yeux, la critique d’un texte littéraire ne peut être que littéraire, non morale ou politique. J’ajouterai qu’un écrivain au travail n’est solidaire de personne, qu’il observe de lui-même une distanciation sociale radicale à l’égard de ses concitoyens en se claquemurant dans sa tour d’ivoire fût-elle dans un immeuble ou une thébaïde. Pour évoquer Montaigne, on ne peut que se réjouir qu’il ait fui sa bonne ville de Bordeaux en pleine épidémie de peste, car ainsi, confiné dans son château, il eut tout loisir d’écrire les Essais, modèle de journal de bord en temps de catastrophe.