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jeudi 24 novembre 2011

L'art de n'être pas lu


Jan Saudek

"« Pour lire le bon, un seul moyen : ne pas lire le mauvais », préconise Schopenhauer. Excellent précepte. Mais voilà, au cours de mes années de farniente universitaire, je me sentais un peu seul de n’aimer que les auteurs compréhensibles. C’est, hélas, toujours le cas. Pour juger de la valeur d’un ouvrage philosophique, je ne me fie qu’à l’agrément que j’éprouve à le lire. Je reconnais un grand auteur, non pas à sa volonté de me plonger en d’abyssales réflexions ou de me faire miroiter une vague sagesse, mais à son souci de satisfaire mon goût de la clarté. Le philosophe doit se donner trois règles : 1) taire ce dont il est incapable de parler, 2) préférer des pensées bien tournées à des concepts élaborés, 3) faire bref — car comme le notait Baltasar Gracián « un écrit court et bon, est deux fois bon ». 
Le risque, bien sûr, est de n’être lu de personne. 
Dans le domaine des idées, davantage que dans celui de l’art, la simplicité refroidit le public, son besoin d’admirer et sa passion du suivisme. Qu’importe. Écrire pour le confort intellectuel des humains, sans apaiser leur angoisse d’exister, demeurera la ruineuse élégance d’un petit nombre de penseurs sans qualités."    

In Traité du Cafard

dimanche 7 août 2011

Éros et civilisation — 2


Aux Etats-Unis, des ligues de vertu se sont insurgées contre la publication, par un magazine, de la photographie d’une jeune mère donnant le sein à son enfant. Je partage l’indignation. Il est choquant de montrer ainsi la femme dans une fonction anatomique répandue chez toutes les femelles mammifères. Sans aller jusqu’à approuver l’idée d’une condamnation du journal, je crois en revanche que, pour réparer cette injure faite à la dignité féminine, un tribunal devrait le contraindre à exposer en première page une femme agaçant de sa langue le clitoris d’une autre femme, ou encore embouchant le sexe d’un homme. La truie ou la guenon allaitent elles aussi leurs petits. C’est par la fellation et le cunnilingus que la femme affirme tout l’humain de sa sexualité. 

In Traité du Cafard


vendredi 29 juillet 2011

samedi 25 juin 2011

Honneur aux rampants

 L’autre jour, (me)baguenaudant dans Biarritz mon ennui à la boutonnière, je passe devant la Maison de la Presse — qui est aussi une librairie. J’y entre afin d’inspecter, mais sans but précis, les étalages. Je tombe sur un titre: (Le)Rire de résistance. Il s’agit d’une compilation de bons mots d’une foultitude d’auteurs établie par Jean-Michel Ribes. La quatrième de couverture explique que dans ce recueil « sont salués ceux qui, comme dans le tome I du Rire de résistance, se sont opposés à toutes les hégémonies par un rire en éclats.» Rien que ça. In petto, je me bidonne. Il y a de quoi. Ribes, résistant ? À qui, à quoi ? Pas à l’avancement de carrière, en tout cas. En novembre 2001, Catherine Tasca, ministre de la culture, et Bertrand Delanoë, maire de Paris, ont nommé ce type directeur du Théâtre du Rond Point. En 2007, il a été fait Chevalier de la Légion d'Honneur et, en 2010, officier des Arts et Lettres. Bref. Je feuillette le bouquin et… sapristi ! je tombe sur un de mes aphorismes extrait du Traité du cafard. Foutre ! Tonitruai-je toujours in petto. Le señorito a osé me faire ça ! En sortant de la boutique, je me suis juré que si je le croisais un jour dans Paris je lui ferais bouffer ses lunettes, ses décorations, et avaler son rire de reptation.  

mercredi 2 février 2011

Amicalement vôtre — suite.


"Se faire des amis est une nécessité de commerçant, se faire des ennemis une occupation d'aristocrate."

Henry de Montherlant

mercredi 24 novembre 2010

Âge d'or


Les gens font des enfants sans penser au voisinage. Au Paradis, il n'y avait pas d'enfants.

dimanche 31 octobre 2010

Interviou (2)



Suite de l'interviou avec l'accorte Camille Tassel.

On remarquera le style debordien du montage, période lettriste. L'écran reste noir quelques secondes. Ainsi la passivité contemplative du spectateur est-elle bousculée durant une courte unité de temps.

On notera surtout le souci de réalisme sonore du personnel de la brasserie qui a tenu à bruiter les propos sur l'amour du philosophe sans qualités en brisant de la vaisselle.

jeudi 28 octobre 2010

Comment les manières viennent aux fillettes (pédagogie différenciée)

 



«Ne demandez jamais à une dame la permission d’aller jouir avec sa fille. Dites “jouer“, qui est plus décent.»

«Si une dame modeste vous dit :“Mon fils travaille moins bien que votre frère“, ne répondez pas :“Oui, mais son foutre est meilleur“. Les éloges de ce genre-là ne font aucun plaisir à une femme chrétienne.»

«Il faut toujours dire la vérité ; mais quand votre mère reçoit au salon, vous appelle et vous demande ce que vous faisiez, ne répondez pas:“Je me branlais, maman“, même si c’est rigoureusement vrai. »


Pierre Louÿs

Manuel de civilité 
pour les jeunes filles
à l'usage des maisons d'éducation.

dimanche 3 octobre 2010

Vivre et mourir devant une caméra

En choisissant George Sanders pour incarner Lord Henry Wotton dans son film The picture of Dorain Gray (1945), Albert lewin ne pouvait rendre meilleur hommage à Oscar Wilde. Dans ses Mémoires, l'acteur relate sa manière de jouer les rôles de pervers et de criminels. "Ma méchanceté était d'un genre nouveau. J'étais infect mais jamais grossier. Une espèce de canaille aristocratique. Si le scénario exigeait de moi de tuer ou estropier quelqu'un, je le faisais toujours de manière bien élevée et, si j'ose dire, avec bon goût. En plus, je portais toujours une chemise impeccable. J'étais le type de traître qui détestait tacher de sang ses vêtements ; pas tellement parce que je redoutais d'être découvert, mais parce que je tenais à demeurer propre sur moi". Dandy cynique à l'écran, Sanders l'était avant tout dans la vie. Parce qu'il ne voulait plus s'y compromettre, il se suicida en 1972 à l'âge de 66 ans. Avant que n'apparaisse le mot "FIN", il avait griffonné sa dernière réplique destinée à ses proches et, sans doute, à ses admirateurs. "Je m'en vais parce que je m'ennuie. Je sens que j'ai vécu suffisamment longtemps. Je vous abandonne à vos soucis dans cette charmante fosse d'aisances. Bon courage."

vendredi 14 mai 2010

Lire Montaigne en V.O.

Montaigne ne s’exprima en français qu’à l’âge de onze ans. Jusque là, son père, par amour des auteurs antiques, avait exigé que tout le monde en son château — famille, gouvernantes, précepteurs, domestiques — ne lui parlât qu’en latin. Est-ce par rejet de cette langue paternelle que Montaigne prit le parti de rédiger les Essais en français ? Peu importe. L’œuvre ainsi écrite, émaillée de citations de philosophes, de poètes, de dramaturges latins et italiens, s’offre à nous pareille à un splendide édifice renaissant.   
Peut-on lire aujourd’hui les Essais avec leurs tournures archaïques et leur lexique parfois caduc ? Selon les jusqu’au-boutistes de la vulgarisation ayant l’oreille des éditeurs, les publier en leur «version originale» serait les confisquer à un large public aux seuls profit et plaisir d’une caste de lettrés. D’où l’entreprise de Gallimard d’en proposer une «traduction» en français moderne  — celle d’André Lanly parue naguère chez Honoré Champion.
Dussé-je passer pour un snob, l’idée heurte mon sens esthétique. Montaigne se définit lui-même moins comme un écrivain que comme un «conférencier»: l’interlocuteur de son lecteur. D’ailleurs, il n’écrit pas, il «dicte à [sa] page». On l’entend parler.  S’embarque-t-il dans un sujet ? Il s’en écarte, y revient, l’oublie, divague, rêvasse, mélange des anecdotes personnelles, intimes même, à des récits historiques, des mouvements d’humeurs à des réflexions fouillées. Or, par son style académique André Lanly neutralise le ton de conversation des Essais. Voilà pourquoi Claude Pinganaud, chez Arléa, en 1992, opte à mes yeux pour une meilleure formule : orthographe rajeunie, adjectifs et locutions adverbiales actualisés et mis entre crochets, vers et périodes latins traduits dans la continuité du texte. La lecture en devient aisée, sans que la sprezzatura de Montaigne, cette gracieuse désinvolture chère à Baldassar Castiglione et prisée par l’honnête homme, n’en soit altérée.
Que penser, dès lors, de la tâche de Pascal Hervieu consistant à traduire Montaigne du… japonais ? Si ce spécialiste des langues orientales montre tant de goût pour les travaux de publication aussi ardus que vains, qu’il s’attelle à la traduction en français courant des œuvres de Lacan, de Derrida ou encore de Levinas qui demeurent pour tout le monde, même pour leurs disciples, du chinois. À ces derniers, amateurs de «piperies», Montaigne aurait rappelé que l’obscurité est «une monnaie employée par les doctes, comme les joueurs de passe-passe, pour ne pas découvrir la vanité de leur art et dont l’humaine bêtise se paye aisément». Moderne ? D’actualité, plutôt. Là, nul besoin de sous-titres.