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lundi 16 juin 2014

Biarritz au crépuscule

Photographie de Claude Nori

Au pied du château d’Ilbarritz, ce samedi 14 juin 2014.
Pendant que la noce s’égaye, Michel H. m’invite à m’asseoir auprès de lui. Le soleil baisse et nous pouvons le regarder fixement. Il arbore un beau rouge, doux et flou.
— Regardez, Frédéric, les êtres qui vont mourir ne peuvent pas rater ce spectacle.
— J’habite ici depuis longtemps, vous savez. Je ne me prive jamais d’un coucher de soleil.
Michel H. se tait. Il contemple l’océan gagné peu à peu par le crépuscule. Il demeure silencieux, tétant sa cigarette qu’il tient entre l’annulaire et le majeur. Je ne le dérange pas dans ses pensées.
— Vous avez raison, Frédéric, marmonne-t-il au bout de cinq minutes les yeux rivés sur l’horizon: Nietzsche n’a pas l’envergure qu’on lui prête (Je comprends qu’il repense à la conversation que nous avons eue il y a quelques heures). Mais c’est normal: il a été écrasé par le génie de ses maîtres en philosophie et en musique. Schopenhauer et Wagner l’ont étouffé.
Un long moment passe. Derrière nous on joue de vieux boogie-woogies, des mambos, des chachachas. Des rires et des petits cris féminins se mêlent au bruit du ressac. Je songe à Wagner, à Strauss, à son inaudible Ainsi parlait Zarathoustra… Nietzsche aurait-il aimé danser le rock avec Lou?
— Cette Lou, c’était une salope ! s’écrie soudain Michel H. (Je me dis qu’il n’y a rien de surprenant dans ce télescopage mental. Quand on pense à Nietzsche, on pense à Lou.)
Je m’apprête à poursuivre notre conversation sur ce thème, mais je m’aperçois que mon interlocuteur s’est absenté de l’autre côté de la mer ou, peut-être, s’est-il perdu au fond de lui.
Comme le soleil a disparu, je lui propose d’aller dîner.       
En se levant, Michel H. me prend par le bras. En montant les marches recouvertes de sable qui mènent au restaurant, il s’arrête et me dit:
— Pour moi la partie n’a plus de sens depuis longtemps. J’ai vu tout le dessous des cartes.  



samedi 13 avril 2013

Ad usum mei — 4



Article sur le Patron terminé et envoyé. Chaque fois que j’écris sur lui, je retrouve le sourire. Le «saccageur de rêves», l’appelait Maupassant. Jubilant. Si Jean Salem n’avait pas publié un excellent essai sur l’auteur de Bel-Ami, je me serais attelé à la tâche. De tous les écrivains marqués par Schopenhauer — Zola, Flaubert, Huysmans, Mallarmé, Proust —, Maupassant est à mes yeux son plus avisé lecteur. Il lui a même consacré une nouvelle — Auprès d’un mort. «Qu'on proteste ou qu'on se fâche, écrit-il, qu'on s'indigne ou qu'on s'exalte, Schopenhauer a marqué l'humanité du sceau de son dédain et de son désenchantement. Jouisseur désabusé, il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l'amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite».
Aujourd’hui, hormis quelques rares essayistes, c’est bien entendu Michel Houellebecq qui a repris le flambeau schopenhauerien. Contrairement à ce que répètent Sollers et, surtout, Haenel et Meyronnis — les Dupond et Dupont de la revue Ligne de risque ——, le succès de Houellebecq n’est pas dû à son nihilisme dans quoi l’époque se reconnaîtrait. Houellebecq est un écrivain couru pour de mauvaises raisons. On n’achète pas ses livres pour sa « philosophie », mais parce qu’il passe pour un auteur pornographique et trash. Contresens total. Cette époque qui sacralise l’économie, le consumérisme, la techno-science, et qui, en même temps, charrie l’analphabétisme culturel, le fanatisme religieux et une criminalité ultra-violente, les néo-heideggériens la condamnent pour son «nihilisme». Sous leur plume «nihilisme» est un autre mot pour barbarie. Le sens, ici, ne renvoie pas aux pensées de l'Ecclésiaste, Lucrèce, Montaigne, Schopenhauer, Cioran ou Caraco, mais à la morale ou à la sociologie militante. Le nihilisme de Houellebecq, comme celui de Maupassant, s’inscrit dans la lignée de ces penseurs. Houellebecq ne croit pas en l’humanité. Il a parfois pitié pour elle. L’exploitation est la seule réalité sociale et l’aliénation un concept vide. Tant pis pour les hégéliens de gauche, la vie sera toujours une souffrance pour rien. «A quoi se rattacher?, demande Norbert de Varenne, l’aïeul de Houellebecq, à Georges Duroy.Vers qui jeter des cris de détresse ? A quoi pouvons-nous croire ? La mort seule est certaine».

jeudi 6 décembre 2012

L'anti-gnangnan


"Aux fadaises altruistes, on pourrait aisément opposer les considérations de Freud sur l’instinct de mort, les analyses de René Girard sur le mimétisme des désirs poussant les humains au carnage, ou, tout simplement, les aspirations progressistes sincères et profondes dont tout tueur en série est animé — comme en témoigne ce billet glissé par Jack l’Éventreur dans le sac à main d’une de ses victimes : «Un jour les hommes se souviendront, et comprendront, que j’ai donné naissance au XXe siècle».

Une parabole valant mieux que des raisonnements, voici le récit que Critilo fait à son jeune élève Andrénio dans le Criticón de Baltasar Gracián : On jette vivant un criminel dans une fosse profonde grouillant d’affreux insectes, de reptiles, de fauves, après quoi on en ferme hermétiquement l’ouverture afin qu’il périsse à l’abri des regards. Un voyageur vient à passer par là.  Entendant des cris de douleur et des appels à l’aide, il retire la dalle qui obstrue la fosse. Aussitôt, un tigre bondit, et le voyageur, qui croit être déchiqueté sur le champ, voit que le fauve lui lèche les mains. Quand surgit un serpent, il craint d’être étouffé quand celui-ci s’enroule autour de ses jambes ; mais il est surpris de constater que l’animal se prosterne à ses pieds. Toutes les autres bêtes font de même, lui rendant grâce de leur avoir sauvé la vie menacée dans cette périlleuse promiscuité avec un homme. Reconnaissantes à l’égard de leur bienfaiteur, elles lui conseillent de filer au plus vite avant qu’il ne soit menacé à son tour par le cruel prédateur. Et, sitôt dit, elles s’enfuient les unes en volant, les autres en courant, d’autres encore en rampant. Resté seul et perplexe, le voyageur voit enfin l’homme sortir. Ce dernier, pensant que son libérateur a de l’argent, se rue sur lui, le tue et le dépouille. Et Critilo de conclure que la nature, pour éviter que des espèces s’entredétruisent, fut bien avisée de faire en sorte que les animaux les plus dangereux ne pussent jamais égaler la férocité humaine."

In Le Philosophe sans qualités
Flammarion