Après le passage de l'ouragan, on peut comparer Mayotte à Gaza après les bombardements d'Israël. Les autorités préfectorales taisent le nombre de victimes. Officiellement, les ruines n'ensevelissent pas des milliers de morts. En période de fêtes, plus qu'en temps ordinaire, la vérité ne peut être une information. À la fin de son poème, De Rerum Natura, Lucrèce évoque la peste d'Athènes qui annonça le déclin de la puissance grecque. Le spectacle de Mayotte dévastée, qui, depuis toujours, est administrée comme une colonie, illustre la décomposition de la France.
mercredi 25 décembre 2024
Le pays en miettes
lundi 23 décembre 2024
samedi 21 décembre 2024
Merci à l'Académie du Sabotage
Très estimable Frédéric Schiffter,
Chaque année, les membres de notre discrète académie se réunissent dans un lieu tenu secret afin de récompenser un ouvrage qui conforte chez ses lecteurs une allergie à cette activité sans aucune valeur appelée «travail» et, partant, les encourage à s’y soustraire par tous les moyens, même légaux. Trop rares sont les incitations à ces formes de sabotage telles que, entre autres, l’absentéisme, la démission silencieuse, le chômage volontaire, le cheficide, le je-m’en-foutisme actif, pour que nous ne les saluions pas, d’autant que vous les donnez à lire dans une écriture claire et distincte. Le style ne doit pas sentir la sueur. Votre précis sent le frais. Puisse-t-il oxygéner le cœur des forçats du salariat.
Anne de L’Estagnas
Secrétaire éphémère
de l’Académie du Sabotage
mardi 10 décembre 2024
lundi 9 décembre 2024
samedi 7 décembre 2024
Entretien donné à Actualitté
Comment décide-t-on de s'attaquer à cette grande idole de l'époque, le travail?
J’ai eu un geste de légitime défense. Le travail qui tue, qui aliène, qui vole du temps, est sacralisé par les capitalistes et les économistes. Leur pouvoir est une agression. On lira mon livre comme un manuel qui rappelle ce que signifie l’aliénation, en quoi consiste l’exploitation, pourquoi le travail est un esclavage.
Pourquoi un abécédaire?
L’abécédaire est la forme adéquate d’une exposition raisonnée des termes utilisés par les esclavagistes modernes qui, dans un français appauvri, farci d’anglais, expriment des modes de domination et d’humiliation des salariés.
L’influence marxiste est assumée. En quoi cette approche est pertinente pour parler du travail en 2024?
Marx est un philosophe et un écrivain que les ignares déclarent dépassé alors que son analyse du monde moderne est plus que jamais d’actualité. Encore faut-il le lire. Au lieu d’influence marxiste, je dirais: influence de Marx, car l’auteur du Capital lui-même récusait l’adjectif «marxiste». De plus, les mêmes ignares font de Marx le père du modèle soviétique russe ou chinois. Or la critique de l’aliénation par le travail, telle qu’elle occupe son œuvre, s’applique aussi à ces États qu’on peut désigner comme des formes de capitalisme bureaucratique. Marx dirait que l’esclavage salarié est planétaire. J’ajoute que mon Précis cite aussi les belles plumes de l’individualisme — Georges Darien, Émile Pouget, Herman Melville, Paul Lafargue (le gendre de Marx) —, et des auteurs latins allergiques au labeur — Cicéron, Pline le Jeune, Sénèque.
Finalement, c’est au salariat que vous en voulez, que vous opposez à l’artisan. Quel est le problème avec l’entreprise hiérarchique, cette «grande famille»?
L’artisan est l’homme d’un savoir-faire. Dans le monde de la marchandise et du salariat généralisé, son métier est rabaissé au rang d’emploi. Le terme d’employé est éloquent. On emploie les gens, autrement dit on les utilise. Les métiers se perdent dans la classification impersonnelle des fonctions et des «jobs». Il n’y a plus d’instituteurs ni de professeurs mais des enseignants. Il n’y a plus de médecins ni d’infirmiers, mais du personnel soignant. Etc. Quel est le problème de l’entreprise? C’est un bagne où les salariés passent leur vie à effectuer des tâches sans intérêt et où ils endurent l’autoritarisme du management.
Vous aimez également à déconstruire les mots du travail, comme «valeur». Que la sémantique nous dit-elle du travail moderne?
Je ne prise pas le verbe «déconstruire». J’utilise le terme de démystification. De la pointe de l’ironie, je dégonfle les baudruches verbales de la religion économique. Le travail est vécu comme une corvée, une défaite de la vie. Peut-on parler décemment d’une «valeur corvée» ?
La «valeur travail» a-t-elle toujours occupé une place centrale historiquement ? Ou est-ce l'apanage de la société bourgeoise ?
Jusqu’à la révolution industrielle, le travail était perçu comme une activité ignoble, c’est-à-dire, au sens strict, sans noblesse. Il était dévolu aux dominés, et, bien sûr, aux esclaves. Le capitalisme naissant puis, aujourd’hui, mondialisé, en a fait une vertu. L’individu qui ne travaille pas, celui qui rechigne à entrer dans la vie dite active — le chômeur endurci, l’éternel étudiant, le marginal, l’absentéiste, etc. —, à présent le retraité, passent pour des parasites sociaux. Paul Lafargue rappelle dans son Droit à la paresse que la Révolution française a supprimé des centaines de jours fériés. «La bourgeoisie a fermé les églises pour instaurer le culte du travail», écrit-il. Et puis, de quelle «valeur travail» parlent les patrons actuels et leurs perroquets des plateaux de télévision ? Dans leurs discours, il est plutôt question du coût du travail, toujours trop élevé. La « valeur travail » est un vent de bouche voulant dire en réalité : «Vive le boulot quand il est sous-payé !»
C’est tout un système que vous remettez en cause, du salariat aux loisirs, en passant par le RH et la PNL. Selon vous, quelle alternative à ce système serait bénéfique pour l'individu et la société dans son ensemble ?
Je rappelle que ce qu’on nomme les loisirs, au pluriel, n’ont nul rapport avec le loisir, au singulier — l’otium des latins. Les premiers sont le prolongement du travail en ce qu’ils impliquent un emploi du temps pour divers amusements — c’est-à-dire, comme l’indique l’étymologie, des agitations sans les muses. Le second est l’oisiveté où on prend le temps de se décrasser l’esprit et de s’adonner aux plaisirs de l’égoïsme, et cela, sans regarder l’horloge. Ce n'est pas innocent si les entreprises proposent à leurs salariés des loisirs stupides. N’étant pas un idéologue ni un militant, je ne vends aucune révolution. En revanche, je suggère des formes de révolte in situ contre le harcèlement, le chantage, la tyrannie des responsables, telles que l’absentéisme, la démission silencieuse (en faire le moins possible), la démission pure et simple, le sabotage, le règlement de compte avec un chef ou un DRH, ou encore le chômage volontaire.
Pouvez-vous présenter Reinhardt Höhn et son apport à l'organisation moderne du travail?
Dans son ouvrage essentiel, Libre d’obéir (Gallimard), l’historien Johann Chapoutot évoque la figure de Reinhard Höhn, le général SS chargé par Hitler de réformer le mode de commandement dans l’armée et du contrôle dans le monde du travail. Il invente pour les casernes et les usines l’«esprit de groupe», la «culture d’entreprise», l’«initiative personnelle», l’«esprit de responsabilité», etc. À la fin de la guerre, il échappe à la dénazification — comme le lieutenant SS Hanns-Martin Schleyer qui deviendra président du patronat ouest-allemand — et fondera, en 1956, la première académie de management d’où, pendant plus de vingt ans, sortiront des milliers de cadres d’entreprises européennes et américaines. Son ouvrage, Le pain quotidien du management (1978), sera la bible du patronat mondial. Toutes les techniques actuelles de mise au pas des salariés procèdent de cette doctrine totalitaire recyclée. Le nom du nazi n’est plus cité, mais les managers, les directors, les dirigeants actuels, des secteurs privé et public, en sont, consciemment ou non, les disciples. Une raison de plus pour détester cette engeance.
jeudi 28 novembre 2024
lundi 18 novembre 2024
samedi 16 novembre 2024
mercredi 13 novembre 2024
mardi 12 novembre 2024
lundi 11 novembre 2024
Merci, Judith Wiart !
Indispensable précis de détestation du travail: voilà un livre que l’on meurt d’envie d’acheter en X exemplaires pour le laisser traîner un peu partout: sur les sièges de bus, sur les banquettes en tissu bleu des salles des profs, sur les aires d’autoroutes, sur les bancs des parcs de la pause de midi, dans les couloirs qui mènent au bureau des DRH et au pied des usines et boîtes de la France entière.
Cela ferait beaucoup d’exemplaires certes, et qui sait si les embesognés affairés prendraient même le temps de jeter un coup d’œil sur cet indispensable abécédaire redoutable et rieur. Ils ont mieux à faire: courir se tuer à la tâche.
Je l’ai lu et relu. Et, si je ne crois plus depuis longtemps au Grand Soir, je crois de plus en plus en un art de la fugue, en une intelligence de la désertion. «Lâchez tout», suggérait notre amie Annie Le Brun à qui voulait bien l’entendre. Lâchez tout, mais gardez en main et en tête cet irrésistible, facétieux, subversif, très drôle et très malin, Indispensable précis de détestation du travail.
Mon père, que j'aimais beaucoup, est mort d'avoir cru trop longtemps à la "valeur travail". Et, si Frédéric Schiffter ne l'a pas écrit pour cela, je dédie quand même cet ouvrage à celui qui aurait peut-être vécu un peu plus longtemps s'il avait eu entre les mains l'indispensable précis.
samedi 9 novembre 2024
Merci, Michèle Furtuna !
Negotium versus otium ?
Frédéric Schiffter a choisi le lexique et la forme de l’abécédaire pour se livrer, dans un recueil bref mais dense, à une impitoyable critique du travail et par conséquent à une dénonciation de la société qui porte cette «valeur» au pinacle. La plume élégante, directe, saisit et emporte le lecteur dans un implacable inventaire.
L’approche linguistique choisie se révèle en effet magistrale ; au fil des mots, l’auteur décortique et met à nu, un à un, les ressorts de la société capitaliste. Nourrie de références culturelles majeures - la culture grecque et romaine, Montaigne, Schopenhauer, Nietzsche, Melville, Marx, et bien d’autres - la démonstration est précise et efficace.
Ainsi, par le Verbe et sa définition, se dévoile progressivement un tableau lucide du capitalisme tel qu’il est : une effroyable machine à broyer l’homme, qui, devenu esclave de ses rouages, est envoyé sans état d’âme «au chagrin» — le puits de charbon, dans l’argot des mineurs de fond.
Ce précis est, à mon sens, un ouvrage politique majeur, synthétique et direct, un outil de lecture du monde «indispensable» comme le précise son titre, et qui fera date.
vendredi 8 novembre 2024
Avis aux ergomanes et aux ergophobes !
Demain, samedi 9 novembre, à 11h, je serai dans l'auditorium de la médiathèque de Biarritz pour présenter mon dernier opus. Je répondrai aux questions de Cécile Pougnand, directrice du lieu. Une séance de dédicaces est prévue à la fin de la conversation.
mardi 5 novembre 2024
Rencontre
Au Select avec Patrick Mosconi. Nous avons parlé de G.D., de l’amitié, de Biarritz, de parachutisme, de chutes, de peinture, de surf et d’autres bagatelles primordiales. Sous le charme de cette rencontre à travers une courte unité de temps.
vendredi 1 novembre 2024
samedi 12 octobre 2024
Indispensable Précis de Détestation du Travail
Mes exemplaires d’auteur sont arrivés.
On peut «précommander» l’ouvrage chez Le Dilettante (clic). Parution le 6 novembre.
dimanche 8 septembre 2024
vendredi 9 août 2024
Patrice Jean
Patrice Jean est le lauréat du prix Maison Rouge (2024) de Biarritz pour son roman cruel, La Vie des spectres (clic), qui paraîtra le 22 août au Cherche-Midi éditeur. Âmes cucul et gnangnan s'abstenir. Bien-pensants, ce chef-d'œuvre parle de vous, mais il n'est pas pour vous.
jeudi 1 août 2024
Annie Le Brun
En 1977, je découvre Lâchez tout d'Annie Le Brun, publié au Sagittaire par Gérard Guégan. Jubilant pamphlet contre les néo-féministes de l'époque qui trempaient leur plume dans leur "sang menstruel" pour écrire leur détestation des hommes. Ces viragos ont aujourd'hui de dignes rejetones. Nous ne citerons aucun nom. Annie Le Brun était un esprit libre, comme disait Nietzsche. Une poétesse du courant surréaliste, mais aussi une intelligence qui excellait dans un style de moraliste classique quand elle observait son temps. Lâchez les poéteux, les philosopheux, les intellectuelleux. Lisez Annie Le Brun.
mardi 30 juillet 2024
dimanche 28 juillet 2024
Dandy girl
Dans le courant des années 1930, la jeune femme dont je deviendrai le fils au milieu de la décennie 1950, aimait revêtir les costumes de ses fiancés. Elle ne déconstruisait pas son genre. Elle s'en donnait un. Pour s'amuser. Un genre qui devint un style.
lundi 1 juillet 2024
samedi 22 juin 2024
mardi 23 avril 2024
Vient de paraître
Si Roland feignait d'être indifférent aux témoignages d'admiration — il ne trompait personne —, il se montrait en revanche sensible aux manifestations d'amitié. Cette revue réunit les unes et les autres. Le texte d'André Comte-Sponville est le plus juste, le plus complet, le plus touchant.
On se procurera l'ouvrage à la librairie L'Écume des pages, Bd Saint-Germain Paris 06
vendredi 19 avril 2024
Distinction
Dommage qu'il n'y ait pas eu un premier ministre comme M. Attal l'année où j'ai passé le baccalauréat. L’élève que j’étais aurait mérité cette distinction de «fauteur de troubles» — sans qu’il y eût besoin d'ajouter: «Peut mieux faire».
mardi 9 avril 2024
L'art de lire
mardi 19 mars 2024
dimanche 10 mars 2024
Ces lampions qui se prennent pour des Lumières
Un jour, enfant, je regardai avec ma mère une émission de variétés à la télévision où s’égosillaient les Compagnons de la Chanson. «Pourquoi se mettre à plusieurs pour chanter une bêtise pareille?, me dit-elle, un seul aurait suffi». Je reprendrai sa formule à propos de ce pensum collectif au titre grandiloquent: L’humain au centre du monde. Une trentaine de pense-menu sans le style ni l’ironie de Voltaire, leur modèle, pourtant, se sont regroupés pour «conserver l’héritage de l’humanisme» afin de «faire face aux enjeux de notre temps». J’avais été sollicité pour faire partie de cette entreprise. Non seulement j’ai décliné la proposition, car, comme je l’avais indiqué dans un précédent article, je n’ai rien d’un philosophe ni d’un intellectuel, mais surtout parce que je suis frappé d’irréligion en matière d’humanisme. J’ai même forgé un terme pour la désigner: ananthropie — an-privatif, anthropos-homme. Contrairement à bon nombre d’athées, je ne crois pas en l’humanité. Comme Cioran, je souhaite même qu’elle disparaisse, afin, peut-être, qu’on la regrette.
mercredi 6 mars 2024
Pas d'équerre, de Judith Wiart
J’ai fini en une heure Pas d’équerre (clic), de Judith Wiart, publié aux Éditions Louise Bottu — 2024. Il s'agit du journal, courant sur trois trimestres, d'un professeur qui enseigne le français et l'histoire-géographie dans un lycée professionnel du bâtiment. Les élèves de Judith sont des enfants de prolétaires qui portent des prénoms anglo-saxons et des enfants d'Afrique noire et du Maghreb portant des prénoms musulmans. Ces derniers «sont arrivés jusqu'à nous» après avoir traversé des «déserts, des terres et des mers». Ils s'accrochent à leurs études «comme à une bouée orange dans la Méditerranée». Ils sont en attente de papiers. Ils ont peur de l'OQTF (obligation de quitter le territoire français). Judith leur enseigne des matières qui ne servent à rien. La poésie et l'histoire. Ça les change de la menuiserie, de la maçonnerie. Le gouvernement, au service du négoce, veut des apprentis, pas des rêveurs qui jouent avec les mots. Les heures d'enseignement des humanités sont réduites. L'intégration passera par les stages, le travail. La France, pour ces gamins, ce sera les chantiers. Les lycéennes ont du mal avec la semi nudité. «Dans mon pays, Madame, les filles n'ont pas le droit de se mettre en maillot de bain. — Ah bon? Sinon qu'est-ce qui leur arrive? — Elles iront en enfer! — Ah? Vous voulez dire que l'enfer est peuplé de filles en maillot de bain? Ça a l'air sympa. — Bah…» Judith aurait pu décrire le Lycée Professionnel comme un enfer avec ces adolescents sans éducation. Violents. Qui viennent de «quartiers sensibles». Existe-t-il des quartiers insensibles?, se demande Judith. «On s'inquiète de la croissance de la violence dans les cités. Au contraire, je me demande: par quel mystère cela n'explose pas plus?» «À partir des récits de naufrages, de tortures, de guerres, de viols, de persécutions, de souffrances, de violences en tout genre racontés depuis vingt ans par mes élèves, j'aurais de quoi écrire un livre. Un petit recueil bien dense, bien tragique, bien pathétique, bien émouvant. Oui, je pourrais les prendre en otage tous ces élèves venus de loin et verser dans la crapulerie lyrique […] Oui, ce serait facile de dorer mon blason en le lustrant à l'aide des guenilles de la misère[…] Je pourrais même finir par croire à ma probité morale.» Pas d’équerre n'est pas un manifeste humanitaire, mais un cahier de poésie.
lundi 29 janvier 2024
Fin de la philosophie, philosophie de la fin
Samedi, ma conférence bimestrielle était consacrée à la question des relations que la philosophie, les sciences et la religion, entretiennent entre elles. Devant un auditoire nombreux et attentif, j'ai développé l'idée que, dans la société du négoce, la figure de l'ingénieur avait effacé celle du philosophe et celle du prêtre. Pour le grand public, la philosophie s'apparente désormais à la psychologie, la religion à une morale écartelée entre tradition et modernité. Seules les sciences, par le truchement de vulgarisateurs, intéressent les esprits, un peu pour elles-mêmes, mais, surtout, pour les innovations technologiques qui en procèdent et vite mises sur le marché. Auguste Comte avait vu juste, ai-je dit. De l'«âge religieux» antique et médiéval, nous sommes passés à l'ère du calcul technoscientifique, en passant par l' «âge métaphysique» durant lequel la rationalité s'émancipait de la croyance. Tel est le progrès, ai-je poursuivi, à savoir la décomposition d'une ancienne forme de pensée, la philosophie, pensée purement interprétative, contemplative, méditative, aucunement tournée vers la «maîtrise et la possession de la nature» et moins encore désireuse de dominer les consciences — comme ce fut le dessein des cultes institués. Si ces derniers survivent, ai-je avancé, c'est parce qu'ils procurent encore le petit frisson du sacré dans le monde de la marchandise fétichisée. «Examinons le caddy culturel du consommateur», ai-je proposé, «on y trouve toutes sortes de spiritualités exotiques, de sagesses chimériques, de connaissances au rabais.» Maltraités, les gens en appellent à un utopique épanouissement personnel. Éprouvant l’absurdité de leur vie, les voilà vainement en quête de sens. Perdus dans un univers indifférent à leur présence, ils supplient les savants de leur prouver le contraire. Mais ils n’ont que leur smartphone pour leur tenir compagnie. Dieu n’est pas connecté. Ils n’entendent que l’écho de leur désarroi dans le vide de l’éther. «Est-ce là ma seule philosophie ? », ai-je dit. «Heureusement, oui !», ai-je répondu. Il était presque midi et demi. J’ai vu que cette causerie avait ouvert l’appétit des auditeurs. Nous nous sommes quittés bons amis.














