mardi 31 mai 2011

Larmes et ricanements


« Souvent me reviennent en mémoire ces mots d’une élève très appliquée : "Vous jonglez avec trois ou quatre formules d’histrion cynique, toujours les mêmes, pour vous épargner des numéros plus risqués." Compatissant aux douleurs du monde, mais incapable de tirer de son nombril la force de les combattre, que peut faire un « pessimiste chic » (comme me qualifie Clément Rosset) à part s’adonner à la prestidigitation du sarcasme ?
Des statuettes antiques représentent Héraclite en pleurs et Démocrite toutes dents dehors. L’un semble s’attrister que rien ne dure, l’autre se réjouir que tout ne soit que vide et poussière d’atomes. Tous deux, dit-on, chassèrent les dieux du cosmos grec. 
Il y a en moi un philosophe pleurnichard malade du temps, et un autre, rigolard, tout à sa joie mauvaise de démoraliser ses semblables. Manie précoce. Gamin, après la mort de mon père, en période de fêtes de fin d’année, je m’empressais d’apprendre à des enfants croyant toujours en l’existence du Père Noël qu’on leur montait un bateau. Il me plaisait de songer que, sitôt déniaisés, courant demander des comptes à leurs parents, ils verraient ces derniers s’empêtrer dans des justifications. Bien sûr, je savais que ces pauvres esprits ne tarderaient pas à s’agenouiller devant de nouvelles croyances. En attendant, en assassinant le Père Noël, j’avais fait d’eux, pour quelque temps, des âmes désorientées. J’espère qu’ils se souviennent encore de moi comme d’un « petit-maître désenchanteur », ainsi que m’appelait ma jolie philosophe de classe terminale. »

In Le Philosophe sans qualités

dimanche 29 mai 2011

Le nihilisme, une vocation précoce

Nietzsche berçant son petit surhomme
Dessin de Frédéric Pajak

« L’homme moderne est un animal qui s’ennuie », dit Paul Bourget. Moderne, je l’étais donc au berceau.

mercredi 25 mai 2011

Remarquable riquiqui — 4


Pour l’analyste du riquiqui, Flaubert est une mine d’or.

Si le bovarysme « façon Emma » est un riquiqui éthique assez répandu, nous voudrions en signaler un autre, non moins courant, le bovarysme « façon Charles ». Le premier, nous l’avons rappelé, consiste à se monter le bourrichon en prenant les airs de celui ou de celle qu’on rêve d’être mais qu’on ne pourra jamais devenir ; le second consiste à se croire doté de compétences qu’on n’a pas et qu’on ne peut avoir.

Dès lors que Monsieur Homais parvient à le convaincre qu’il peut redresser le pied-bot d’Hyppolite (le factotum du Lion d’or de Yonville), Charles Bovary, qui n’est qu’officier de médecine et non pas chirurgien, s’attèle à une tâche qui le dépasse. On sait comment l’aventure se termine : il faut amputer toute la jambe du malheureux Hyppolite, l’opération ayant tourné à la boucherie et généré la gangrène.

Ainsi arrive-t-il que nous ayons affaire à des types ou des bonnes femmes affectés de cette forme de prétention extravagante à occuper un domaine du savoir ou de la pensée qui leur échappe — je veux parler ici de la philosophie. Ayant parcouru tel ou tel digest démagogique de vulgarisation écrit par n’importe quel Homais qui leur fait accroire qu’ils peuvent atteindre à la hauteur de vue d’un Épicure, d’un Spinoza ou d’un Nietzsche, ils se coiffent de ces esprits comme s’ils en étaient les familiers lecteurs et, même, se piquent de commenter savamment leurs ouvrages. Les voilà philosophes ès qualités sans qualifications se croyant autorisés à parler d’égal à égal avec quelqu’un de la partie — comme si un barbouilleur du dimanche tapait sur le ventre d’un Impressionniste en lui donnant du « Cher confrère !». On pourrait penser que leur pédantisme les rend moins dangereux que Charles Bovary et cela dans la mesure où ce sont eux qui souffrent d’un pied-bot mental. Ce serait sous-estimer gravement la nocivité de certaines infirmités de l’intelligence.  

samedi 14 mai 2011

Essai de consolation


La Schiffterina : "S'il vous reste quelques amis, c'est parce que vous ne pouvez pas déplaire à tout le monde..."

mardi 10 mai 2011

Remarquable riquiqui — 3


L’une des formes les plus pathétiques du riquiqui consiste à avoir honte de ce qu’on est, partant à désirer être une autre personne, plus remarquable, et, à cette fin, à se livrer à moult gesticulations et à tenir maints discours, mais, hélas, pour cela même, à demeurer tel qu’on est, voire : à aggraver sa nullité. Ce ressentiment tourné contre soi s’appelle aussi le bovarysme.

Emma, l’héroïne de Flaubert, souffre de végéter dans sa condition sociale de petite-bourgeoise de province. L’imagination excitée par ses lectures romanesques, elle aimerait tant vivre des aventures sentimentales passionnantes ! Mais, n’étant que la fille d’un paysan normand, la voilà mariée à un type falot et, quand elle se décide à prendre des amants, c’est pour tomber à nouveau sur des minus. Le sort de la médiocrité s’acharne sur son désir d’être une amazone volcanique. Elle qui rêva tant d’être l’artiste de sa vie n’échappera pas au destin d’une triste desperate housewife. Elle sera mère de famille. Seul le suicide confèrera un peu de grandeur à son ratage.  

Le riquiqui chez Emma est de s’imaginer qu’elle méritait un standing existentiel plus élevé que le sien. Si, comme nombre de ménagères d’aujourd’hui, elle avait eu la prétention de lire Nietzsche plutôt que Walter Scott, elle aurait bassiné son entourage avec ses prétentions à une transfiguration de soi, à une sculpture de soi, à une affirmation de sa volonté de puissance. Elle aurait rebattu les oreilles de son pauvre époux : « Charles ! Je vais me rebeller, transvaluer les valeurs judéo-chrétiennes qui empoisonnent notre ménage et devenir ce que je suis : un Übensmensch-femme ! ».

Ce riquiqui consistant à vouloir contre toute raison changer son manque de style, d’élégance, de culture, d’esprit et d’humour en charme, à s’imaginer, en somme, qu’on peut convertir le plomb de sa personne en or, porte un nom : le délire des grandeurs. Or, pareille folie n’est pas le seul apanage des bonnes femmes mal aimées ou complexées, mais, aussi, d’hommes réputés très posés et réfléchis : les philosophes. Les Cyniques aspiraient à la puissance d’Hercule, les Stoïciens à l’Impassibilité des étoiles, les Épicuriens à l’Autarcie des dieux, Spinoza à la béatitude du Sage, Nietzsche à la grandeur du Surhomme, Debord à la renommée d’un Frondeur, un professeur, plus près de nous, à la vertu du Condottiere.

Dans certains de ses romans, Flaubert visait à décrire avec cruauté la bêtise. Or, on le voit, ce désir si bête de se grandir qui affecte son héroïne est un désir partagé par des esprits de qualités — même si le ridicule saute davantage aux yeux quand il s’agit de leurs suiveurs, dépourvus, comme Emma, du talent de faire illusion.



jeudi 5 mai 2011

Frime et vacuité


Une dépêche vient de tomber. Huit grands hôtels de luxe français ont reçu la distinction de palaces. Parmi eux, le Palais de Biarritz. Comment le jury a-t-il pu autant retarder dans ce choix ? Pourquoi ne m’a-t-on pas consulté ?
Dominique Fernandez, le président du jury, prétend qu’un palace doit amener les clients « dans un autre domaine que celui de la vie courante », qu’il doit avoir une histoire qui « contient déjà une part de rêve, une sorte d'enchantement par les fantasmes qu'il suscite » et être « une sorte de roman », un lieu où on pénètre « comme on s'avance dans le royaume des mille et une nuits ». Certes, certes. Mais c’est un peu du baratin, tout cela. Le Palais est à un quart d’heure à pied de chez moi, mais il arrive que, de temps à autre, j’y passe une nuit. Pas toujours tendre la nuit, au Palais. On dit que Hemingway et Fitzgerald, après avoir trinqué jusqu'à plus soif, s’y sont battus. Au bar ou aux pissotières. Scotty a bien cogné, mais il n’a pas fait le poids. Ernest l’a remonté dans sa chambre. Bref. Un palace c’est avant tout un endroit tout à fait indiqué pour un type comme moi, qui ne s’en remet pas de la fatigue d’être né. Rien de mieux qu’une suite pour jouir de moments douillettement coincés entre le temps et l'éternité. J'y soigne les morsures que m'infligent les chronophages. Bien sûr, séjourner dans la soie me met sur la paille et les railleurs disent que je suis snob à me mêler ainsi à une faune de parvenus. Ils n’ont pas tort. Mon snobisme est de me dire que de tous les parvenus je suis le seul parvenu à rien.    



dimanche 1 mai 2011

Lettre à Lucille



Pouvez-vous me parler d’un mortel, très chère Lucille, qui accorde du prix au temps, qui reconnaisse la valeur d’une journée, qui comprenne qu’il meurt chaque jour ? Notre erreur est de voir la mort devant nous. La partie de la vie qui est derrière nous appartient à la mort. Faites donc, ma jeune amie, ce que vous me dites dans votre billet : saisissez-vous de chaque heure. Ainsi vous vous serez emparé du jour présent. On remet la vie à plus tard, pendant ce temps elle s’enfuit.