Affichage des articles dont le libellé est lire Roland Jaccard — l'Infâme R.J. — plutôt que des professeurs de philosophie pontifiants. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est lire Roland Jaccard — l'Infâme R.J. — plutôt que des professeurs de philosophie pontifiants. Afficher tous les articles

mardi 21 septembre 2021

L'élégance de Roland Jaccard (paru dans Philosophie Magazine)


Ce lundi 20 septembre, à 8h15, j’allume mon ordinateur. Je constate que Roland Jaccard m’a envoyé un mot à 7h38. «Je m’en vais! Prends le relais!» Au dessus, je lis: “Big sleep”. Je comprends que mon ami vient de se donner la mort et que ses derniers mots sont ceux d’un testament. 

Le 22 septembre, Roland Jaccard aurait eu quatre-vingts ans. 

Quand je lus L’Exil intérieur, paru en 1975, je commençais mes études de philosophie. Par sa lucidité, l’ouvrage tranchait avec la littérature de l’époque. Alors que des théoriciens marxistes spéculaient sur l’avènement d’une révolution, Jaccard, en disciple de Freud, écrivait la suite de Malaise dans la civilisation. Les troubles de Mai 68 furent non pas les symptômes d’un désir de liberté collective, mais les prodromes d’une schizoïdie générale: plus les individus œuvraient à une subversion de l’ordre par des expériences communautaires, plus ils s’exilaient en eux-mêmes, telles des monades. «Dans nos sociétés modernes, l’autre est réduit à une pure fonction instrumentale; nous le côtoyons, mais nous ne le rencontrons jamais. Nous vivons socialement dans une sorte de vaste coït interrompu.» Et, ajoutait Jaccard, si les idéologies ou les religions nous consolent, seule la pharmacie nous aide à persévérer dans l’existence. 

Pareille vision du monde charmait mon fond de pessimisme et flattait mes doutes à l’égard des utopies. Fils unique, orphelin de père précoce, je trouvais chez Jaccard un grand frère intellectuel. Je guettais la parution de chacun de ses livres, soit un tome de son Journal, soit un de ses essais. Jaccard avait le secret des titres séduisants: L’Ombre d’une frangeDes femmes disparaissent, L’Âme est un vaste paysLes Chemins de la désillusionLa Tentation nihilisteLe Cimetière de la morale… On ne se remet jamais d’une enfance heureuse, ainsi s’intitule son ultime opus

Jaccard émaillait son Journal d’aphorismes bien sentis et ses essais d’anecdotes bien troussées. Pour les aphorismes, il suivait l’exemple de son ami Cioran, pour les anecdotes celui de son modèle Henri-Frédéric Amiel. Il n’avait cure d’être original, du moment où il était personnel en tout. Concernant l’art du roman, il tenait pour lui que c’était une impasse. «Pourquoi donc si peu d’écrivains se rendent-ils compte que le journal intime, c’est la liberté […] alors que le roman a presque toujours quelque chose de contraint, de fabriqué, de décourageant. Déjà ce simple fait stupide, et insupportable, qu’il faut un début et une fin. On sue dans le roman, on s’ébroue dans le journal intime». 

Directeur de collection aux Presses Universitaires de France, Jaccard éditait des livres de philosophie, mais c’eût été lui faire injure de lui dire qu’il était philosophe. Trop égotiste pour s’aventurer dans le général, trop épris de style pour s’échiner sur une somme, trop sceptique pour défendre une doctrine, il se contentait de saupoudrer ses écrits d’une sagesse bien à lui, forgée davantage par l’humeur que par la raison, et inspirée de Schopenhauer — qu’il appelait l’oncle Arthur, ou, avec Cioran, le Patron. Grand lecteur des écrivains viennois fin de siècle et de Thomas Bernhard, il plaçait la littérature au-dessus de la métaphysique. «La première se précipite dans la profondeur des contradictions humaines, alors que la seconde reste au bord de l’abîme».

Souvent, Jaccard évoquait son nihilisme et, souvent aussi, rappelait son désir de se suicider… un jour. 

Qu’entendait-il par nihilisme? Rien qui relève d’une révolte fanatique, mais le sentiment que la vie est une épreuve dont nous pourrions nous passer si on l’examine selon les plaisirs et les douleurs qu’elle nous offre et nous inflige. Pour Jaccard, le calcul était vite fait, même si la Fortune l’avait plus avantagé que desservi — lui qui passa son temps à voyager, à hanter les palaces, à paresser au bord de la piscine Deligny en compagnie de naïades délurées. Il refusa d’être père, voyant dans les maternités des endroits sinistres où des couples sans morale s’apprêtent à tirer du néant des êtres innocents et à les reléguer aussitôt dans l’esseulement, fût-il surpeuplé. C’est parce qu’il ressentait l’angoisse de la solitude et du passage, qu’il multipliait les conquêtes féminines, s’était marié deux ou trois fois, et s’entourait d’amis — même s’il savait, comme Montaigne, les amours plus fragiles que l’amitié. 

Dès ses premiers livres, Jaccard promettait de se suicider, mais sa longévité suscitait des ricanements. Il s’en protégeait par l’humour. «À tous ceux qui s’étonnent que je sois encore en vie, je réponds: on peut se suicider sans mourir. C’est ce que j’ai fait à travers mes livres. Solution tellement confortable, tellement suisse… ». Ce lundi matin, mon ami Roland Jaccard a fait taire les rires. Il n’était pas malade: cet été, il jouait au tennis de table au sporting club de Pully. Il était en pleine possession de son intelligence: quand je lui ai parlé au téléphone début août, il m’amusa avec ses sarcasmes sur l’inquisition sanitaire qui sévissait en France. Dimanche après-midi, il disputait des parties d’échecs avec ses partenaires habituels. Courageux, Roland a refusé le vandalisme de la vieillesse. En 2002, il signait un livre: L’Homme élégant

vendredi 14 mai 2021

Tribulations d'un hypocondriaque à Paris



Le Monde d’avant. Le titre rappelle Le Monde d’hier, de Stefan Zweig. Dans ses mémoires, Zweig évoquait les charmes d’une Europe qui se relevait de la boucherie de 14-18 avant qu’elle ne sombre dans un nouvel enfer de feu, de bombes, de massacres. Dans son journal intime qui couvre les années 1983-1988, Jaccard raconte une France qui commence à se lasser de François Mitterrand, qui craint le SIDA, qui admire ou déteste Bernard Tapie. Si on est loin de l’esprit viennois, on se laisse prendre par les pages d’un écrivain, journaliste et éditeur aussi suisse que parisien, amant heureux de la future romancière Linda Lê, ami d’écrivains à la mode et de psychanalystes — espèce aujourd’hui disparue —, habitué de la piscine Deligny, chroniqueur pour le supplément littéraire du quotidien Le Monde. On le voit déjeuner avec Gabriel Matzneff, Clément Rosset, Michel Polac, avec des confrères qui jalousent sa vie et sa désinvolture. Il se marre souvent au téléphone avec Cioran. Le Monde d’avant est l’autoportrait d’un quadragénaire qui a tout pour être comblé et qui l’est. De temps en temps, une sciatique ou une rage de dent lui rappellent sa finitude. Lorsqu’il est en proie à ces indispositions, Jaccard note qu’il côtoie le gouffre et flirte avec le suicide. Frimeur, il ne parvient jamais à être détestable. Il agace en séduisant, il séduit en agaçant. L’autodébinage est la politesse de son hypocondrie, le style, l’élégance de son égotisme. Le lecteur qui ne connaît pas Jaccard découvrira un diariste futile par profondeur et trouvera dans Le Monde d’avant une mine d’aphorismes. J’en choisirais deux. Sur la littérature: «Pourquoi donc si peu d’écrivains se rendent-ils compte que le journal intime, c’est la liberté […] alors que le roman a presque toujours quelque chose de contraint, de fabriqué, de décourageant. Déjà ce simple fait stupide et insupportable, qu’il faut un début et une fin. On sue dans le roman, on s’ébroue dans le journal intime.» Sur l’amitié: «L’amitié, je m’en rends compte une fois de plus, est un sentiment propre à l’adolescence. Elle lui survit ensuite, mais comme une nostalgie d’autant plus tenace qu’on voit bien avec un peu de lucidité qu’elle n’a plus vraiment matière à s’exercer et que si nous refusons d’en faire le deuil, c’est par crainte de la solitude, certes, mais aussi pour ne pas tuer l’adolescent en nous. Passé quarante ans, nous ne demandons qu’une seule chose à nos amis: respecter nos nerfs. Si, en outre, ils consentent parfois à nous écouter, alors ce n’est déjà pas si mal…» Il y a quelques années, Jaccard m’avait couru sur les nerfs — et réciproquement. Néanmoins je continuais de le lire, ce qui était la manière la plus amicale de l’écouter. 


 

vendredi 24 avril 2020

Souvenir — 2


Le Dôme, juin 2016,
en compagnie de l'Infâme R.J.

Mon ami et éditeur Roland Jaccard me confia un jour que, grâce au succès commercial du Petit Traité des grandes vertus d'André Comte-Sponville qu'il publia dans la collection Perspectives critiques, il put financer la réfection de sa garçonnière parisienne. Je suis retombé sur une lettre que le philosophe m’avait écrite à l’époque sachant que je traversais une passe difficile. «On ne parle plus guère des vertus. Cela signifie-t-il que les gens n’en aient plus besoin ou qu’ils doivent y renoncer? Sans donner des leçons de morale, pourquoi ne feriez-vous pas comme moi, pourquoi n’aideriez-vous pas chacun de vos proches à devenir son propre maître et son unique juge pour qu’il soit plus humain, plus heureux, et vous, par cet enseignement, de même?»  Son mot est resté sans réponse. Qu’aurais-je pu dire, sinon que, pour ma part, chaque fois que je feuillette un livre d’éthique, ancien ou actuel, je me demande ce que j’ai bien pu faire de répréhensible à son auteur pour qu’il me souhaite, selon les mots de mon correspondant, plus vertueux ou plus humain?