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mercredi 15 février 2012

Aspect actuel et particulier du " señoritisme" (suite)


Jusqu’à ce que je regarde hier soir l’émission de Frédéric Taddéi, Alain Jugnon était pour moi un señorito de la contestation inconnu au bataillon. En cherchant dans Gougueul, j’ai découvert son sanchopancisme intellectuel à l’égard de Michel Onfray et son néo-debordisme. À ce sujet, voici une notice de présentation de son dernier ouvrage : Le Devenir Debord (Lignes).
« Le Devenir Debord, nous apprend Jugnon, n’est pas un livre de plus sur Debord, mais un livre avec Debord. Devenant Debord. Plus exactement, avec en soi un devenir Debord. Non pas par imitation. La pensée, c’est ce qui ne s’imite pas. Non pas donc pour devenir soi-même Debord après lui. Mais pour que tout devienne un peu de ce que Debord fut et pensa. Le redevienne. Le redevienne au point que lui-même revienne. »
Quelle cause sert un si redoutable libelle ? L’Homme. Car Jugnon part en guerre contre le nihilisme dont la politique sarkozienne est le nom, « nom transitoire d’une politique globale du capital, [qui] tient l’homme pour rien, le réduit à rien, au mieux le ridiculise, au pire le nie ».
C’est bien bon de la part de ce philosophe de vouloir sauver l’Homme, mais pourquoi cela doit-il passer, comme toujours chez les humanistes, par la négation du style ?

mercredi 23 novembre 2011

Aspect glissant, narcissique et télévisuel du nihilisme balnéaire


Aux culs de plomb et autres riquiquis qui me reprochent cette petite méditation télévisée sur le surf diffusée dimanche dernier, je réponds évidemment que je les emmerde. Et, aux mêmes, concernant mes affinités avec Raphaël Enthoven qu’ils semblent juger coupables, je dirai avec Chamfort : « On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d’un autre homme : c’est votre ami. Eh ! Morbleu ! C’est mon ami, parce que le bien que j’en dis est vrai, parce qu’il est tel que je le peins. Vous prenez la cause pour l’effet et l’effet pour la cause. Pourquoi supposez-vous que j’en dis du bien ? Parce qu’il est mon ami ? Et pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu’il est mon ami, parce qu’il y a du bien à en dire ? ».

lundi 17 octobre 2011

Qui achète ?


Pour sa première émission — "Les grandes questions" — diffusée sur France 5, Frantz Olivier Giesbert a eu l’idée de réunir dans une galerie marchande des vedettes de la pensée médiatique — Alain Minc, Michel Onfray, Emmanuel Todd, Edgar Morin et Cynthia Fleury. Preuve est faite qu’il est un fidèle de notre blogue et qu’il a bien lu notre hommage rendu à Lucien de Samosate et à son Philosophes à vendre.

samedi 1 octobre 2011

De la cuistrerie illustrée

Encourageant les gens à se montrer «décomplexés» en n’importe quel domaine, notre époque favorise chaque fois plus l’exhibition de ridicules qui, il n’y pas si longtemps, respectaient une invisibilité de bon aloi. Parmi les ridicules en question, figure en bonne place la vulgarisation de la philosophie. Mais qui le voit ? L’idée de populariser une discipline d’accès difficile semble des plus louables. Quant aux professeurs de philosophie auteurs d’encyclopédies parascolaires illustrées de bandes dessinées, les gazetiers les saluent comme de généreux pédagogues  — ayant, comme ils disent, un grand « sens du partage ». Grâce à ses nouveaux « passeurs », la philosophie s’évade enfin des sanctuaires du lycée, de l’université, des grandes écoles, et perd sa désastreuse image de matière compliquée auprès du grand public. Ludique, rigolote et colorée, la voilà à la portée des nuls, des déshérités de la culture, des mal lotis de la dialectique.
Un énième produit de ce genre vient de paraître : La planète des sages, commis par un duo de comiques du concept — Charles Pépin pour les notices didactiques et Jul pour les dessins. Cela se présente comme un dictionnaire des grands noms des philosophies occidentale et orientale. Pour juger du niveau de l’entreprise, écoutons Pépin : « Dans le cas de Hegel, le dessin de Jul met en scène un ado qui s’en va taper sur Hegel au lieu d’aller taper sur Google… En fait, tous les philosophes qui sont venus après Hegel (l’existentialisme de Sartre, la déconstruction jusqu’à la phénoménologie) sont des gens qui n’avaient qu’une seule idée en tête, c’était de taper sur Hegel. Je trouve que le dessin met très bien en relief cet aspect et au delà de l’humour, partir du dessin m’a permis de vivre une expérience nouvelle très riche. » Gageons que dans la prochaine édition « audio » on entendra des rires enregistrés.
À propos de déconstruction, je m’en permettrais une petite au passage. La saison est au «décalage». Un spécialiste de philosophie qui fait appel à un dessinateur afin de faciliter la compréhension de Hegel est, dit-on, un « philosophe décalé ». Je dirais quant à moi un démagogue et un pédant. Démagogue car tout spécialiste de philosophie sait bien que son enseignement n’est pas impopulaire parce que difficile, mais qu’il est difficile parce qu’impopulaire tant il demande des efforts de lecture et de relecture. Pédant, car que ce soit sous forme d’albums illustrés ou autre « supports» graphiques, vulgariser des pensées complexes en prenant des mines de potache attardé, n’est encore qu’une manière de ramener sa science et une occasion d’étaler ses diplômes — comme Pépin ne manque jamais de le faire à chaque émission de promotion.    

samedi 25 juin 2011

Honneur aux rampants

 L’autre jour, (me)baguenaudant dans Biarritz mon ennui à la boutonnière, je passe devant la Maison de la Presse — qui est aussi une librairie. J’y entre afin d’inspecter, mais sans but précis, les étalages. Je tombe sur un titre: (Le)Rire de résistance. Il s’agit d’une compilation de bons mots d’une foultitude d’auteurs établie par Jean-Michel Ribes. La quatrième de couverture explique que dans ce recueil « sont salués ceux qui, comme dans le tome I du Rire de résistance, se sont opposés à toutes les hégémonies par un rire en éclats.» Rien que ça. In petto, je me bidonne. Il y a de quoi. Ribes, résistant ? À qui, à quoi ? Pas à l’avancement de carrière, en tout cas. En novembre 2001, Catherine Tasca, ministre de la culture, et Bertrand Delanoë, maire de Paris, ont nommé ce type directeur du Théâtre du Rond Point. En 2007, il a été fait Chevalier de la Légion d'Honneur et, en 2010, officier des Arts et Lettres. Bref. Je feuillette le bouquin et… sapristi ! je tombe sur un de mes aphorismes extrait du Traité du cafard. Foutre ! Tonitruai-je toujours in petto. Le señorito a osé me faire ça ! En sortant de la boutique, je me suis juré que si je le croisais un jour dans Paris je lui ferais bouffer ses lunettes, ses décorations, et avaler son rire de reptation.  

mercredi 25 mai 2011

Remarquable riquiqui — 4


Pour l’analyste du riquiqui, Flaubert est une mine d’or.

Si le bovarysme « façon Emma » est un riquiqui éthique assez répandu, nous voudrions en signaler un autre, non moins courant, le bovarysme « façon Charles ». Le premier, nous l’avons rappelé, consiste à se monter le bourrichon en prenant les airs de celui ou de celle qu’on rêve d’être mais qu’on ne pourra jamais devenir ; le second consiste à se croire doté de compétences qu’on n’a pas et qu’on ne peut avoir.

Dès lors que Monsieur Homais parvient à le convaincre qu’il peut redresser le pied-bot d’Hyppolite (le factotum du Lion d’or de Yonville), Charles Bovary, qui n’est qu’officier de médecine et non pas chirurgien, s’attèle à une tâche qui le dépasse. On sait comment l’aventure se termine : il faut amputer toute la jambe du malheureux Hyppolite, l’opération ayant tourné à la boucherie et généré la gangrène.

Ainsi arrive-t-il que nous ayons affaire à des types ou des bonnes femmes affectés de cette forme de prétention extravagante à occuper un domaine du savoir ou de la pensée qui leur échappe — je veux parler ici de la philosophie. Ayant parcouru tel ou tel digest démagogique de vulgarisation écrit par n’importe quel Homais qui leur fait accroire qu’ils peuvent atteindre à la hauteur de vue d’un Épicure, d’un Spinoza ou d’un Nietzsche, ils se coiffent de ces esprits comme s’ils en étaient les familiers lecteurs et, même, se piquent de commenter savamment leurs ouvrages. Les voilà philosophes ès qualités sans qualifications se croyant autorisés à parler d’égal à égal avec quelqu’un de la partie — comme si un barbouilleur du dimanche tapait sur le ventre d’un Impressionniste en lui donnant du « Cher confrère !». On pourrait penser que leur pédantisme les rend moins dangereux que Charles Bovary et cela dans la mesure où ce sont eux qui souffrent d’un pied-bot mental. Ce serait sous-estimer gravement la nocivité de certaines infirmités de l’intelligence.  

mardi 10 mai 2011

Remarquable riquiqui — 3


L’une des formes les plus pathétiques du riquiqui consiste à avoir honte de ce qu’on est, partant à désirer être une autre personne, plus remarquable, et, à cette fin, à se livrer à moult gesticulations et à tenir maints discours, mais, hélas, pour cela même, à demeurer tel qu’on est, voire : à aggraver sa nullité. Ce ressentiment tourné contre soi s’appelle aussi le bovarysme.

Emma, l’héroïne de Flaubert, souffre de végéter dans sa condition sociale de petite-bourgeoise de province. L’imagination excitée par ses lectures romanesques, elle aimerait tant vivre des aventures sentimentales passionnantes ! Mais, n’étant que la fille d’un paysan normand, la voilà mariée à un type falot et, quand elle se décide à prendre des amants, c’est pour tomber à nouveau sur des minus. Le sort de la médiocrité s’acharne sur son désir d’être une amazone volcanique. Elle qui rêva tant d’être l’artiste de sa vie n’échappera pas au destin d’une triste desperate housewife. Elle sera mère de famille. Seul le suicide confèrera un peu de grandeur à son ratage.  

Le riquiqui chez Emma est de s’imaginer qu’elle méritait un standing existentiel plus élevé que le sien. Si, comme nombre de ménagères d’aujourd’hui, elle avait eu la prétention de lire Nietzsche plutôt que Walter Scott, elle aurait bassiné son entourage avec ses prétentions à une transfiguration de soi, à une sculpture de soi, à une affirmation de sa volonté de puissance. Elle aurait rebattu les oreilles de son pauvre époux : « Charles ! Je vais me rebeller, transvaluer les valeurs judéo-chrétiennes qui empoisonnent notre ménage et devenir ce que je suis : un Übensmensch-femme ! ».

Ce riquiqui consistant à vouloir contre toute raison changer son manque de style, d’élégance, de culture, d’esprit et d’humour en charme, à s’imaginer, en somme, qu’on peut convertir le plomb de sa personne en or, porte un nom : le délire des grandeurs. Or, pareille folie n’est pas le seul apanage des bonnes femmes mal aimées ou complexées, mais, aussi, d’hommes réputés très posés et réfléchis : les philosophes. Les Cyniques aspiraient à la puissance d’Hercule, les Stoïciens à l’Impassibilité des étoiles, les Épicuriens à l’Autarcie des dieux, Spinoza à la béatitude du Sage, Nietzsche à la grandeur du Surhomme, Debord à la renommée d’un Frondeur, un professeur, plus près de nous, à la vertu du Condottiere.

Dans certains de ses romans, Flaubert visait à décrire avec cruauté la bêtise. Or, on le voit, ce désir si bête de se grandir qui affecte son héroïne est un désir partagé par des esprits de qualités — même si le ridicule saute davantage aux yeux quand il s’agit de leurs suiveurs, dépourvus, comme Emma, du talent de faire illusion.



mercredi 27 avril 2011

Remarquable riquiqui — 2




Étant donné le succès de fréquentation que rencontre ce blogue en raison de sa nouvelle rubrique, l'auteur a le plaisir d'en offrir à ses lecteurs empressés un deuxième volet — en rapport, comme ils le verront, avec le premier.


De même qu’en matière d’idéologie économique on parle à présent de néo-libéralisme, il faut désormais parler en matière de mode philosophique de néo-hédonisme.
Cependant, si les néo-libéraux exaltent un mercantilisme plus radical que les anciens défenseurs du capitalisme, les néo-hédonistes, en revanche, prônent, eu égard aux antiques Cyrénaïques, aux modernes Libertins, ou, tout bonnement, aux actuels activistes de la fête, une conception du plaisir des plus riquiqui.

D’abord, les néo-hédonistes retardent sur leur temps.

Alors que les fanfares de l’Amour et les défilés de la fierté gay rameutent à chaque saison des milliers d’agités du postérieur; alors que les jeunes filles se dénudent toujours plus sur les plages; alors que des clubs de fitness ouvrent partout en ville; alors que les boîtes échangistes se remplissent à mesure que les églises se vident; alors que la pornographie s’impose à la télévision comme un programme normal; alors qu’il est partout question de la bonne bouffe et du bon vin; bref, alors que l’époque sacralise tous les plaisirs du corps, ces gens prétendent que nous nous mortifions sous le pouvoir d’institutions puritaines. À l’évidence, les néo-hédonistes parlent de leur propre misère sensuelle et érotique. Sans doute vivent-ils dans des campagnes reculées où, en fait de débauche, on s’adonne à des bals de villages, des banquets paroissiaux, des tournois de belote.

Ensuite, les néo-hédonistes sont complexés.

Comme l’époque est à la libération des désirs et comme, on le devine, ils appréhendent de donner l’image de tristes sires ou de bonnes femmes coincées, les néo-hédonistes cherchent à ne pas faire tache dans la fête. D’où la seule jouissance à leur portée : célébrer une philosophie des plaisirs en parfait accord avec leurs incurables frustrations — ce qui, bien sûr, ne fait que les souligner.

Enfin les néo-hédonistes sont timorés.

Leur épanouissement libidinal compte moins que le qu’en-dira-t-on. Au cas où leur revendication pourtant toute théorique du plaisir les ferait mal voir auprès de leurs voisins les plus attardés, au cas où ils passeraient aux yeux des gendarmes et de monsieur le curé pour des pervers ou des sybarites sans foi ni loi, les néo-hédonistes s’abritent derrière une maxime de Chamfort trouvée dans un catéchisme philosophique à l’usage des populations rurales : « Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je crois, toute la morale.» Comme ils souffrent d’un riquiquisme de l’entendement, cela les arrange, bien sûr, de confondre « morale » et « hédonisme ». Car tout hédoniste véritable sait bien qu’il est impossible de jouir sans faire du mal et de faire du mal sans jouir.