lundi 19 octobre 2020

Il est tout chaud, mais il faut attendre le 10 novembre


«Le peuple a des amis? Qu’il les garde!»

                                            Georges Darien 

vendredi 16 octobre 2020

Schopenhauer (suite) et la joie



Moi qui me rase à l’occasion de réjouissances collectives programmées et organisées à grand renfort de moyens de toutes sortes, et que je fuis systématiquement, je ne puis que souscrire à ce que le Patron, dans ses Aphorismes, écrit au sujet de la joie qui est censée s’y exprimer. «Les magnificences sont pour la plupart de pures apparences, comme des décors de théâtre. [Mais] l'essence de la chose manque. Ainsi les vaisseaux pavoisés et fleuris, les coups de canon, les illuminations, les timbales et les trompettes, les cris d'allégresse, etc., tout cela est l'enseigne, l'indication, l'hiéroglyphe de la joie; mais le plus souvent la joie n'y est pas: elle seule s'est excusée de venir à la fête.» Excellente formule. Et si vraie. Que rien ne soit plus sinistre qu’une foule qui exulte sur commande, seule une âme mélancolique, c’est-à-dire sensible à la joie réelle, peut le ressentir. Le paradoxe de ce que d’aucuns appellent le pessimisme de Schopenhauer, qui ne devrait résonner que des accents de la tristesse, est de reconnaître la présence de la joie dans le cours de la vie oscillant de la douleur à l’ennui. Mais ce qui fait de pareil pessimisme ni plus ni moins qu’une pensée lucide, c’est de rappeler la nature rare et éphémère de la joie, sa nature tragique, donc, là où Spinoza, Nietzsche ou, même, Clément Rosset, la substantialisent comme une force. Schopenhauer n'en parle pas comme un philosophe mais comme un écrivain — avec finesse et justesse. «Là où réellement elle se présente, elle arrive d'ordinaire sans se faire inviter ni annoncer, elle vient d'elle-même et sans façons, s'introduisant en silence, souvent pour les motifs les plus insignifiants et les plus futiles, dans les occasions les plus journalières, parfois même dans des circonstances qui ne sont rien moins que brillantes ou glorieuses. Comme l'or en Australie, elle se trouve éparpillée, çà et là, selon le caprice du hasard, sans règle ni loi, le plus souvent en poudre fine, très rarement en grosses masses. [Voilà pourquoi] dans toutes ces manifestations dont nous avons parlé, le seul but est de faire accroire aux gens que la joie est de la fête, d’en produire l'illusion […].» Schopenhauer n’a pas usurpé son titre de patron.   

 

mardi 13 octobre 2020

Schopenhauer (suite) — Michel Houellebecq et le Patron


 

 

 

 

 

Dès les premières pages de En présence de Schopenhauer, Michel Houellebecq nous apprend qu’il a vingt-cinq ans quand il feuillette pour la première fois en bibliothèque un recueil d’aphorismes d’Arthur Schopenhauer. «En quelques minutes, tout a basculé», écrit-il. Le jeune homme, qui, en philosophie, «en était resté à Nietzsche», succombe soudain au charme toxique du maître de la négation. Quand il aura terminé de lire Le monde comme volonté et comme représentation, les idées du surhomme, de la mort de Dieu, de l’éternel retour deviendront à ses yeux des visions grotesques. Pour le poète et le futur romancier, Schopenhauer sera désormais le «Patron» — comme l’appelait Cioran. 

Michel Houellebecq exprime sa gratitude envers Schopenhauer parce qu’il lui permettra de garder la tête froide à l’égard des utopies. Le propos du  philosophe n'est pas de se plaindre de la mauvaiseté du monde, mais de rappeler qu’il est mu et déterminé par le vouloir-vivre, un élan universel, inépuisable, aveugle, absurde, et, dès lors, que rien n'y est fait pour notre bien. De notre premier souffle jusqu’au dernier, les maux nous affligent sans relâche. S’ils nous épargnent, nous nous savons menacés par le pire (pessimus), exposés aux maladies, aux cataclysmes naturels, aux guerres, à la pauvreté et à son cortège d’avilissements. Nous redoutons surtout nos semblables prompts à donner libre cours à leur violence physique ou à leur méchanceté morale. Même l’amour n’est qu’une duperie de la nature. C’est une illusion nourrie par un intérêt égoïste. La sexualité nous enchaîne à la procréation. Contre le pourboire de l’orgasme, l’espèce nous voue à sa perpétuation et au recommencement de nos souffrances. 

On sait que, pénétré d’une pareille métaphysique, Michel Houellebecq excelle à décrire dans ses romans l’humiliation d’exister. Ses personnages vont d’espérances brisées en mécomptes cruels. La fatalité met dans leurs déboires toutes les douleurs de la tragédie, mais la dérision qui se mêle à leur torture réduit chacun d’eux au rôle de bouffon. Toutefois, on voit que dans les passages du Monde traduits ici, dans cet opuscule, par ses soins, Michel Houellebecq ne se borne pas aux considérations du philosophe sur les effets désastreux du vouloir-vivre chez les humains. On doit à Schopenhauer, dit-il, une théorie neuve de l’art. Chez un individu handicapé du vouloir-vivre, la représentation du monde peut donner lieu à une contemplation et, même, à une création esthétique. La nature produit en masse des individus actionnés par un ressort vital et les destine aux tâches socialement utiles. Accaparés par leur travail, leur carrière, leurs affaires, leur famille, leur engagement politique, leurs loisirs mêmes, les embesognés demeurent insensibles à la réalité qui les entoure et n’en ont que des idées communes. Ils ressemblent à ces hamsters qui tournent à toute vitesse dans leur petite roue et qui, s’ils étaient doués de conscience et de parole, auraient l’illusion qu’ils avancent dans la vie et l’arrogance d’affirmer qu’ils font bouger les choses. Or, c’est dans le petit nombre des êtres souffrant, au sens fort, d’une atrophie du désir compensée par une hypertrophie de la conscience que s’affirme la sensibilité artistique — ou encore, selon le mot de Schopenhauer, le génie. Trop faibles pour pédaler dans une petite roue, ces hamsters-là, losers de leur espèce, voués à la vita contemplativa, non seulement observent les autres s’activer dans leur machine, mais aussi leur cage et, à travers les barreaux, l’immense décor qui se tient au-delà. L’un d’eux maîtriserait-il, par exemple, un talent littéraire, il rendrait compte avec une économie de moyens, de manières, de formes, de ce qu’il perçoit, ressent, comprend et exposerait sans fard au regard de ses semblables les aspects de leur condition. Un roman serait la carte fidèle du territoire de l’existence.

Michel Houellebecq aura-t-il reconnu un reflet de lui-même dans ce portrait du génie selon Schopenhauer? Sans doute, bien que, suppose-t-il, il eût produit de meilleurs livres si la «pensée autour de lui avait été plus riche». Comment réagiront, alors, les contemplatifs sans œuvre ? Michel Houellebecq les console:« L’artiste est toujours quelqu’un qui pourrait aussi bien ne rien faire, se satisfaire de l’immersion dans le monde, et d’une vague rêverie associée».

F.S. 


© Figaro Littéraire — 2018

 

 

 

         

 

 

 

 

         

 

 

 

 

 

            

 

  

jeudi 8 octobre 2020

Conférence à la médiathèque de Biarritz, samedi 10 octobre à 15h: La nature, mirage ou réalité ?

Le virus, notre ami naturel  


Désignée tantôt comme le grand Tout harmonieux qui nous environne ou nous enveloppe, tantôt comme la norme morale à laquelle doit se conformer notre vie, la nature demeure une notion qu’on interroge peu. Or les expressions «vivre dans la nature» et «vivre selon la nature», ne procèdent-elles pas de représentations illusoires des êtres de culture que sont les humains ?


vendredi 2 octobre 2020

Le monde comme bordel et comme tragi-comédie


Même si Schopenhauer n’a que sarcasmes pour les optimistes, on aura beau fouiller dans ses pages, jamais on ne trouvera qu’il définit sa pensée comme un pessimisme. Pareille qualification revient à ses lecteurs superficiels — c’est-à-dire les nietzchéens. Nietzsche, écrasé par la figure de Schopenhauer — comme par celle de Wagner —, a cherché à s’en émanciper en opposant les termes de «pensée tragique» et de «pensée pessimiste», la première étant la sienne, la seconde celle de son maître. Or, si on devait évoquer une belle analyse du pessimisme comme pensée tragique, on se reporterait à la Logique du pire de Clément Rosset dont le titre même est des plus évocateurs, puisque le «pire», en latin, se dit pessimus. Dans cet ouvrage, Rosset rappelle que le hasard étant la pire des causalités, logique productrice indifférente de désordres et d’ordres — donc de «bordel» comme il le dit ailleurs — aucune pensée du hasard ne peut donner lieu à une téléologie, comme, par exemple, l’avènement du surhumain, ou à une éthique, comme, par exemple, l’impératif catégorique suspendu au dogme de l’éternel retour du même. Le tragique nietzschéen n’est qu’un blabla, souvent grandiloquent, alors que le tragique schopenhauerien, souvent humoristique, fondant très justement dans une même acception la notion de fatalité et de hasard, excelle à exprimer la condition humaine. «La vie de chacun de nous, à l’embrasser dans son ensemble d’un coup d’œil, à n’en considérer que les traits marquants est une véritable tragédie. Et quand il faut, pas à pas, l’épuiser en détail, elle prend la tournure d’une comédie. Chaque jour apporte son travail, son souci; chaque instant sa duperie nouvelle; chaque semaine, son désir, sa crainte; chaque heure ses désappointements. Comme le hasard est là, toujours aux aguets, pour faire quelques malices, pures scènes comiques que tout cela. Mais les souhaits jamais exaucés, la peine toujours dépensée en vain, les espérances brisées par un destin pitoyable, les mécomptes cruels, qui composent la vie entière, la souffrance, qui va grandissant, et, à l’extrémité de tout, la mort, en voilà assez pour faire une tragédie. On dirait que la fatalité veut, dans notre existence, compléter la torture par la dérision; elle y met toutes les douleurs de la tragédie; mais pour ne pas nous laisser au moins la dignité du personnage tragique, elle nous réduit dans les détails de la vie au rôle du bouffon.» Il faudrait que j’examinasse la raison pourquoi d’aucuns, contre l’évidence, nient le tragique de Schopenhauer, alors qu’ils passent vite sur l’optimisme moral et historique de Nietzsche. La première idée qui me vient à l’esprit est qu’ils n’ont lu aucun de ces deux penseurs. Mais je m’interdis d’en être convaincu.     

mercredi 30 septembre 2020

Savoir bien commencer une journée

Il n’est pas rare que je me réveille tôt, avant sept heures. Je sors alors acheter des viennoiseries. Avant de remonter chez moi, je descends à la chambre d’amour. J’en ai pour cinq minutes à pied. Je m’assois sur le parapet de la plage du surf club face à l’océan. Le jour se lève à son tour et je contemple ce spectacle en croquant un croissant. Au bout d’une demi-heure, je m’en vais. À présent, le quartier s’agite. Les gens partent au bagne à bord de leurs voitures. Ils conduisent vite. Je marche lentement. Moi que nulle obligation ne contraint, je me dis combien il est agréable de regarder ce trafic qui augmente en intensité et en nervosité, non que je prenne plaisir à voir des malheureux s’engouffrer dans une journée de labeur avec son cortège de frustrations, mais je goûte à l’idée que j’échappe à leur sort. Pareille pensée m’est si douce que je me remets au lit sitôt revenu dans ma chambre. En dégustant mon second café, je sens que c’est encore une journée qui commence bien.

lundi 14 septembre 2020

Balade littéraire, historique et philosophique dans le XVIII ème siècle


L’intérêt de lire les Mémoires de Madame de Genlis, comme je le fais en ce moment, réside dans le plaisir d’oublier durant quelques heures le présent pénible en se plongeant dans l’époque de la fin de l’Ancien régime, de la Révolution, de l’Émigration et de la Restauration. La comtesse excelle dans le genre du portrait et livre des pages instructives sur Rousseau, D’Alembert, Voltaire, raisonneurs qu’elle méprise, sur le cardinal de Bernis, l’ami de Casanova, sur la marquise du Deffand qu’elle trouve piquante malgré son grand âge et sa cécité, mais elle évoque aussi d’autres types sans talent qu'elle pistonna par gentillesse avant 1789 pour qu'ils entrent dans le monde des lettres, et qui, devenus des députés pendant la Terreur, finirent sur l’échafaud patriotique et populaire qu’ils avaient dressé. Madame de Genlis fut la maîtresse de Philippe Égalité — qui vota la mort du roi et qui vit sa propre mort votée peu après — dont elle éduqua les enfants, parmi lesquels le futur Louis-Philippe. Je ne résumerai pas l’ouvrage paru dans l’élégante collection Le temps retrouvé du Mercure de France. Je dirai seulement que ces mémoires non seulement proposent le tableau d’une classe sociale, de ses mœurs, de ses modes, mais qu'elles montrent aussi que la Révolution fut l’entreprise d’une bourgeoisie puissante, même si elle était divisée, aidée militairement par des officiers issus de la noblesse gagnés à sa cause et à ses intérêts — et, donc, que les sans-culottes n’en furent que les malheureux exécutants. Abolir la monarchie, établir une république, restaurer la monarchie, rétablir la république, instaurer des empires, autant de péripéties qui montrent que la prise du pouvoir, sa conservation et sa consolidation, supposent d’énormes investissements financiers, et, donc, que jamais les employés, les endettés, les pensionnés, les assurés sociaux, les chômeurs, ne pourront s'offrir une révolution. Mais, bref. Pour en revenir au XVIIIe siècle, j’informe les abonnés de cette page que samedi prochain, le 19 septembre, je donnerai à la médiathèque de Biarritz, à 15h, une conférence sur Emmanuel Kant. Je n’affirmerai pas qu’y assister répond à un impératif catégorique, mais presque.  

vendredi 21 août 2020

Les Belles Pages de Guéthary


Plage de la Côte des Basques, août 2020



— Tu sais que Frédéric Schiffter dédicacera son roman, Jamais la même vague (clic), le vendredi 28 août après-midi, aux Belles Pages de Guéthary? 
— Évidemment! Il rencontrera même Frédéric Beigbeder à 18h pour papoter en public de littérature.
— Tu as lu le roman de Schiffter?
— J'en ai même retenu par cœur ce passage: "La nuit avançait. Alice dormait depuis des heures. Boris l’aurait bien imitée, mais le sommeil le boudait. Il posa sur le tapis le dossier Martin/Milán et s’allongea plus confortablement sur le canapé. En face de lui, à peine éclairée par la lueur de la lampe du salon, la bibliothèque étalait les romans qu’il entassait depuis des années remontant au temps du lycée. Si on pouvait le qualifier de conservateur, c’était pour sa manie de garder les livres qu’il avait achetés, et parfois volés, au cours des décennies passées. Il avait devant les yeux les chapitres de son existence qui témoignaient autant de sa passion pour de grands auteurs que de ses toquades pour des littérateurs mineurs. Il lui était difficile de dire combien il possédait d’ouvrages. À vrai dire, peu lui importait leur nombre. Il avait besoin de leur présence. Ils étaient de vieux amis auxquels il tenait. Toutefois, un temps, il leur en voulut. Quand, durant ses années d’études, il eut le désir de se mettre à écrire, il lui sembla que les mânes de Balzac, de Flaubert, de Maupassant, de Proust, ou d’autres, s’échappaient des rayonnages et rôdaient autour de son bureau. Il les entendait ricaner en sourdine de sa prétention à puiser dans le trésor des mots afin de décrire, comme eux, des situations, des paysages, des sentiments, des caractères, des destinées. Peut-être était-ce cette humiliation que ressentait Arnaud, lui qui, depuis des mois, avait laissé en plan son roman. Contrairement à quantité de gens de sa génération qui connurent le folklore contestataire, Boris n’avait jamais cru à l’idée que n’importe quel individu jouissait d’une créativité qui ne demanderait qu’à s’exprimer. Autour de lui des amis, des camarades de faculté, des copains en général, se lancèrent dans l’écriture, d’autres dans la peinture, d’autres, encore, dans la musique. Les plus pressés à vouloir montrer leur génie allèrent à la photographie. Ils lancèrent des revues, participèrent à ce qu’ils appelaient des aventures éditoriales, ouvrirent des galeries, des lieux d’expression, des espaces d’exposition et de concerts. Ils ne manquaient ni d’idées, ni de projets, ni de persévérance. Une euphorie les poussait à partir en guerre contre les vieux schémas. Ils avaient tellement de choses à dire! Dans les années 80, Boris eut une courte histoire avec une fille, Valérie, qui, portée par ce vent de liberté, se mit en tête de se réaliser dans l’art total. Elle écrivait des monologues de théâtre qu’elle allait interpréter au festival off d’Avignon. Pendant qu’elle jouait sur un minuscule praticable aménagé dans une cave, on entendait une musique composée par elle-même sur un synthétiseur et, au lieu de construire un décor, elle avait imaginé de projeter sur la scène — où, souvent, elle se dénudait et dansait — des diapositives de tableaux qu’elle avait peints entre deux phases d’écriture. Quand les caméras vidéo portatives arrivèrent sur le marché, elle vit là l’aubaine d’expérimenter une pratique de l’image qui viendrait s’intégrer dans l’ensemble de sa démarche esthétique et qui l’acheminerait vers le cinéma. Boris aimait bien Valérie, mais il la quitta en lui faisant valoir qu’il serait mieux pour elle de ne plus avoir à ses côtés un type comme lui trop coincé pour apprécier sa subjectivité jaillissante. En attendant, les efforts de tous les petits talents dans le genre de Valérie furent récompensés. Les festivals, les salons, les rencontres, les forums, promus, soutenus et subventionnés par l’État, les régions, les villes, des banques, des entreprises, et conçus pour ameuter des foules friandes d’événements innovants et festifs, finissaient par officialiser les plus opportunistes d’entre ces acteurs culturels et par consacrer leurs créations. Plus Boris compta de néo-artistes dans son milieu, plus son désir d’écrire s’épuisa. Perdu pour la littérature, il se rabattit donc sur les études juridiques et s’en tint à sa qualité d’«honnête homme», continuant à cultiver le goût pour des arts d’autres temps."
— Quelle mémoire! Tu es fan, je vois. J'irai avec toi à Guéthary. Après la séance de dédicace, Frédéric Schiffter nous invitera peut-être à boire un verre au Madrid. Nous prendrons garde à la douceur des choses.  

dimanche 16 août 2020

Dorothée Janin, conteuse cruelle


Philippe Djian, Frédéric Beigbeder, 
Guillaume Farré, Mézigue, Dominique de Saint Pern, 
Céline Farré, Dorothée JaninIsabelle Carré, 
Claude Nori, Jean Le Gall. 
Photographie: Christophe de Prada

Une bande d’amis, constituée en jury littéraire — Prix de la Maison Rouge de Biarritz —, vient de saluer L’île de Jacob, le roman de Dorothée Janin (Fayard), qui paraîtra le 19 août (CLIC). D’abord, j’en avais trouvé les premières pages floues. Je crus qu’elles ne m’embarqueraient pas. Puis, peu à peu gagné par la force de certaines scènes, j’ai lu le tout en un jour. Dorothée Janin concentre le monde entier dans Christmas Island, les drames intimes et les tragédies planétaires. Elle dépeint les êtres, les paysages, la faune et la flore, à la manière d’une naturaliste, au sens à la fois littéraire et biologique du terme. Tout le vivant, dans ce microcosme à l’agonie, semble voué à un comportement aberrant. Un dauphin qui mord, un tourteau géant qui croque de la ferraille, des fourmis blondes et graciles qui mènent une guerre génocidaire contre des légions de crabes rouges, des réfugiés qu’on «tient retranchés» mais dont on respire la merde dans l’air, des moustiques impitoyables, un junkie, Jacob, en panne de rédemption, un adolescent, le narrateur, tourmenté par le sexe et l’amour — c’est de son âge, mais là, dans cet enfer, il trinque —, une fille de pasteur, Vicky, amatrice d’anatomie et tentée par celle du beau diable (le junkie), de jolies petites garces chinoises racistes, etc. Sauf pour les insectes, vivre là est une punition. Mais il n’y a pas qu’une écriture sobre et précise dans ces pages, il y a aussi une vision du monde ou, ce qui est la même chose, une sensation d’écorchée vive. Cet aphorisme impeccable: «Je me demande si Darwin n’est pas passé à côté d’un gros morceau de l’histoire. Je me demande si la dépression, par exemple, n’est pas une espèce en soi, avec sa propre stratégie d’évolution, sa perfection, sa tension vers la survie. Un prédateur qui se sert du corps humain pour croître et pulluler en le poussant à se détruire, avant de changer d’hôte. Système de vie superposé au nôtre et dont nous serions le cheptel.» Très peu sont les écrivains femmes qui évitent le ridicule des bons sentiments comme la fausse audace du récit trash, mais s’adonnent à ce genre de conte cruel appelé aussi roman d’initiation où non seulement rien n’est enchanté, mais où les personnages déchantent à jamais. Dorothée Janin est donc une conteuse pour les amateurs de raretés romanesques. J'ose penser que leur espèce résiste encore.      

vendredi 14 août 2020

Pour un Comité d'éthique artistique


Notre démocratie ne doit pas se contenter de confier l’écriture de l’histoire aux historiens et laisser aux citoyens le soin d’en prendre connaissance par eux-mêmes. Comme bien du mal a été perpétré au cours des âges et qu’on ne peut défaire ce qui a été fait, il faut regarder le passé d’un autre œil, et ce, à travers ce qu’il en reste, à savoir les œuvres d’art, au sens large, des plus anciennes aux plus récentes, et juger si elles peuvent être destinées au public. Des exemples: sachant que la construction des pyramides causa des milliers d’accidents mortels chez les esclaves qui en empilèrent les pierres, que le Colisée fut le théâtre d’atrocités, que Molière fit preuve de sexisme dans Les Précieuses ridicules, que le marquis de Sade fut autant pervers dans ses ouvrages que dans sa vie, que John Ford montra les Indiens sous un jour détestable, que Visconti tourna un film pédophilique avec sa Mort à Venise, etc., sachant, donc, le mépris des anciens rois bâtisseurs pour la vie humaine et les turpitudes que les artistes exhibent dans leurs œuvres (quand ils ne s’y adonnent pas dans leur vie), la décence oblige de ne plus les désigner comme des références culturelles majeures. Pour que l’expression: «Plus jamais ça!» prenne tout son sens, la rigueur exige même qu’on aille jusqu’à effacer les traces matérielles de «ça»: raser les pyramides, le Colisée, mettre au rancart Molière, Sade, Ford, Visconti et tant d’autres artistes offensants. Mais notre démocratie ne doit pas simplement déboulonner la statue du passé, elle doit élever celle de l’avenir, faire en sorte que le Bien supplante le Beau dans le marbre. Il serait temps d’instituer un Comité d’éthique artistique — comme il existe un Comité d’éthique scientifique —, voué à établir une normalité du Respect et de la Compassion dans les domaines de la littérature, des arts plastiques, du théâtre, du cinéma, etc. Pareil Comité, composé de féministes, d’anti-racistes, de personnes connues pour leur sexualité saine, n’aurait pas seulement pour objectif de surveiller le contenu des œuvres pour préserver les citoyens de mauvaises pensées, mais, surtout, de se renseigner sur les mœurs de leurs auteurs — ce qui supposerait l’aide précieuse de la justice. Bien sûr, les beaux esprits ne verraient dans cette salutaire institution qu’un organisme de censure. Laissons-les ricaner et, quand cette commission verra enfin le jour nommons-la SPA: Société Protectrice des Âmes.

dimanche 2 août 2020

Apocalyspe Anglet


C’est vers 20h, le 30 juillet, que je me suis aperçu que la forêt de Chiberta brûlait. On eût dit qu’un B 52 avait largué une bombe au napalm. Je ne vais jamais me balader dans ce coin, préférant flâner en bordure des plages. Mais c’est là, au milieu des grands pins et des genêts que ma chère Arletti habite. Sa maison et son jardin ont été épargnés grâce à une volte-face du vent et au zèle des pompiers. On dirait désormais un îlot de verdure posé dans un champ carbonisé. Arletti déplore le sort affreux que les animaux ont subi. Ils avaient profité du confinement pour s’exprimer et circuler en liberté. Un prédateur sans instinct, obéissant à sa seule force élémentaire, les a anéantis. Depuis des années, tous les jours, une buse variable venant de Chiberta planait au-dessus du parc. C’était sa visite rituelle. À son approche, les autres oiseaux, même les pies, baissaient d'un ton. Dès qu’elle repartait, ce petit monde reprenait les conversations. Je ne la vois plus. Cela m’attriste. Elle manque aussi au ciel.     

lundi 27 juillet 2020

En vacances chez moi



L’ami Carlos Pardo, en villégiature estivale, m’envoie cette photographie prise sur son itinéraire. «Bien sûr, m’écrit-il, je n'ai pas suivi la direction Philosophie indiquée sur le panneau sachant qu’elle aboutit à une impasse.» Carlos est un sage. 
Personnellement, cet été, je n’irai nulle part. J’habite dans un endroit où bien des gens feraient des bassesses pour passer des vacances. J’évite la foule dans la journée. Je ne vais à la plage que tôt le matin, vers 8h, ou en début de soirée vers 20h. Je rate le spectacle des jolies en bikini, mais je profite d’un large espace, d'une gigantesque distanciation sociale. À ces deux moments de la journée, le soleil est amical. Entre-temps, je reste chez moi, à l’abri, en compagnie de mes deux ventilateurs au souffle discret mais efficace. Je lis. Je mets la dernière main à mon factum qui paraîtra en novembre. Je dors. Pour parodier mon cher Ecclésiaste, je dirais que, pour moi, il y a un temps pour me baigner et un temps pour me chauffer sur le sable, un temps pour surfer et un temps pour lézarder sur ma terrasse, un temps pour lire et un temps pour m’assoupir, un temps pour écrire et un temps pour rêvasser face au parc, un temps pour faire un tour des plages en Vespa et un temps pour faire la sieste. J’ajoute qu’il n’y a jamais rien de nouveau dans ma vie sous le soleil de la côte basque, mais que pareille routine existentielle me procure un souverain bien qui vaut mieux que la pompeuse béatitude des philosophes. Au moins est-il accessible sans ascèse. La Schiffterina me dit que les dieux me punissent de mon pessimisme en me condamnant à une dolce vita. Je sais qu'elle est dans leur secret et qu'elle me dit la vérité.