mercredi 27 mai 2020

Très bientôt, aux éditions Louise Bottu


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« Jour et nuit, jusqu’à en perdre toute quiétude, j’ai appliqué mon esprit à trouver un sens à tout ce qui agite les hommes sous le soleil, et je me suis dit que nul ne peut pénétrer les œuvres de Dieu. Si un sage, comme j’ai désiré l’être, prétend savoir, il ne comprendra jamais rien. » 


lundi 27 avril 2020

Souvenir — 3


Choses vues lors de la promenade permise

À force d’entendre des finauds brocarder les bobos, j’avais jeté cette note — en 2015 — dans un carnet que je viens de sauver du désordre de mon bureau. «Le bobo, le ”bourgeois-bohème” est le double symétriquement inversé, mais uniquement sur le plan fantasmatique, du boubour, le ”bourgeois-bourrin”. L’un et l’autre adhèrent de facto au libéralisme, habitent les mêmes quartiers "gentrifiés" des villes, vont déjeuner ou dîner dans des bouchons réputés pour leur bonne carte. Tous deux ne jurent que par l’authenticité. Ils se séparent sur un point: tandis que le premier prise les divertissements de son temps — les séries de Netflix —, le second cultive par snobisme le folklore du capitalisme des Trente Glorieuses — dont il aperçoit les vestiges dans les films de Claude Sautet et de Georges Lautner. Ce narcissisme des petites différences dont parlait Freud suffit au boubour pour se penser au-dessus du bobo. Il faudrait demander aux fanatiques mahométans qui mitraillent ces deux mécréants à la terrasse des cafés s’ils font la nuance.» Je crois que j’insérerai, texto, cette réflexion dans le factum que je suis en train d’écrire.     


vendredi 24 avril 2020

Souvenir — 2


Le Dôme, juin 2016,
en compagnie de l'Infâme R.J.

Mon ami et éditeur Roland Jaccard me confia un jour que, grâce au succès commercial du Petit Traité des grandes vertus d'André Comte-Sponville qu'il publia dans la collection Perspectives critiques, il put financer la réfection de sa garçonnière parisienne. Je suis retombé sur une lettre que le philosophe m’avait écrite à l’époque sachant que je traversais une passe difficile. «On ne parle plus guère des vertus. Cela signifie-t-il que les gens n’en aient plus besoin ou qu’ils doivent y renoncer? Sans donner des leçons de morale, pourquoi ne feriez-vous pas comme moi, pourquoi n’aideriez-vous pas chacun de vos proches à devenir son propre maître et son unique juge pour qu’il soit plus humain, plus heureux, et vous, par cet enseignement, de même?»  Son mot est resté sans réponse. Qu’aurais-je pu dire, sinon que, pour ma part, chaque fois que je feuillette un livre d’éthique, ancien ou actuel, je me demande ce que j’ai bien pu faire de répréhensible à son auteur pour qu’il me souhaite, selon les mots de mon correspondant, plus vertueux ou plus humain?   


mercredi 22 avril 2020

Souvenir


Choses vues lors de la promenade permise

Un matin de l’été dernier, un grand dadais d’une trentaine d’années tente de passer devant moi à la caisse du magasin d’alimentation. Je lui demande posément de bien vouloir prendre sa place dans la file d’attente. Tout en obtempérant, il me traite de vieux con. Je paye. Je sors. Je l’attends dehors. Il apparaît avec ses courses entre les bras. Je lui balance une superbe beigne et, aussitôt, je tape par-dessous dans ses paquets qui valdinguent sur le bitume. Je vois un camembert qui roule sous une voiture. Je me marre. « T’en veux une autre, minable ? » Le type est sidéré. Je lis la trouille sur sa face. Il doit voir ma détermination. « Je vais appeler les flics », dit-il en rentrant dans le magasin. Je reprends mon petit sac que j’avais pris soin de déposer dans un coin pour avoir les mains libres. Le vieux con s’en va en donnant un coup de pied dans une pomme.  

jeudi 9 avril 2020

Le philistinisme proudhonien de George Orwell

Rainy Taxi
 (Mannequin en putréfaction dans un taxi)
Salvador Dalí (1938)


Pour les besoins d’un factum que je suis en train d’écrire, j’ai lu Benefit of ClergyLes Privilèges des clercs, un article indigné que George Orwell donna au Gardian en 1944 à propos de La Vie secrète de Salvador Dalí — une autobiographie du peintre. ”C’est un livre qui pue”, déclare Orwell. Non seulement Dalí prend un malin plaisir à représenter dans ses toiles, ou ses installations, le cadavre, la décomposition, la finitude de tout, l’excrémentiel, la pornographie, mais là, dans le récit de sa vie, il récidive dans l’horreur avec les mots. Le livre empeste par son contenu et, aussi, parce qu’il a trouvé un éditeur complaisant, s'étrangle Orwell. Sa pestilence ne se répand qu’à la faveur du privilège que la bourgeoisie décadente accorde à des artistes de bafouer la moralité ordinaire. Tout se passe comme si une œuvre n’était reconnue géniale qu’en fonction des mœurs vicieuses de son auteur. Considère-t-on Dalí comme un ”sale petit scélérat” dont les déviations sexuelles et le nihilisme clownesque s’ajoutent aux bassesses politiques — c'est ainsi que le juge Orwell —?, on passera dans les milieux chics pour un barbare, déplore le chantre de la ”décence ordinaire”. Et de s’interroger: qui peut, de bonne foi, trouver souhaitable qu’une société laisse à Dalí, au ”talent du reste incontestable”, la liberté de s’exprimer? Qui croira que les gens du peuple, animés d’une pudeur naturelle, ne soient pas choqués par ce goût artistique dépravé, snob, de la bourgeoisie? Dans le monde égalitaire et policé qu’Orwell appelle de ses vœux, il n’y a pas de place pour Dalí. 
En lisant cet article, je me rappelai la bigoterie esthétique de Joseph Proudhon exposée dans Du Principe de l’art et de sa destination sociale. Invité par Courbet à défendre Le retour de la conférence, son tableau anticlérical interdit d’exposition, l’anarchiste, pris d’une ivresse doctrinale, se lança dans la rédaction d’un catéchisme d’art populaire à l’usage des peintres, des sculpteurs, des musiciens et des écrivains et dont l’essentiel se résume à cette phrase: ”Je définis donc l’art: Une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce”. Dans ces pages censées défendre la toile de son ami Courbet, Proudhon, à mots couverts, en censurait la fantaisie et la férocité subversives. Quelle eût été sa réaction devant le Rainy Taxi de Dalí, œuvre qui répugnait tant à la sensibilité socialiste d’Orwell? 
Comme Le Privilège des clercs m’a fait songer au pensum de Proudhon, je relus aussi la réponse qu'il inspira à Zola, cet écrivain que les honnêtes gens jugeaient indécent: ”Eh bien, [Monsieur Proudhon], tuez l'artiste! Votre monde sera plus calme![…] Moi je pose en principe que l’œuvre ne vit que par l’originalité.[…]Je sacrifie carrément l’humanité à l’artiste. Ma définition d’une œuvre d’art serait, si je la formulais: […] Un coin de la Création vu par un tempérament.” Une réponse que Dalí aurait pu adresser à Orwell.  

vendredi 27 mars 2020

De la distanciation sociale des écrivains


Choses vues hier lors de la promenade permise

Je lis ici et là des attaques visant des «journaux de confinement» publiés dans la presse, comme ceux de Leila Slimani ou de Marie Darrieussecq, accusées d'y étaler «leurs privilèges de classe». Je n’ai jamais lu ces romancières. Par curiosité, j’ai jeté un coup d’œil dans les pages de Marie Darrieusecq parues dans Le Point. En quelques lignes ma doctrine à son sujet était arrêtée. Je pensais que cette auteuse n’avait pas de talent or, maintenant, c’est différent, j’en suis convaincu. Cependant, à propos des critiques adressées à ces deux bas-bleus, on notera qu’elles viennent de gens appartenant soit, comme elles, au milieu de l’édition, soit à la classe moyenne semi-cultivée toujours prompte à se scandaliser à propos de tel ou tel sujet pour étaler sa belle moralité — comme on l'a vu lors de l'attribution du César à Roman Polanski. On notera aussi que ce sont des cadres du secteur culturel, de la gauche radicale à la droite populiste, qui font grand usage du grief de «mépris de classe» à l’encontre de leurs homologues, comme si, dans cette catégorie sociale bien rémunérée et subventionnée, d’aucuns éprouvaient la mauvaise conscience de n’avoir pas campé avec les Gilets Jaunes sur les ronds-points périurbains. À mes yeux, la critique d’un texte littéraire ne peut être que littéraire, non morale ou politique. J’ajouterai qu’un écrivain au travail n’est solidaire de personne, qu’il observe de lui-même une distanciation sociale radicale à l’égard de ses concitoyens en se claquemurant dans sa tour d’ivoire fût-elle dans un immeuble ou une thébaïde. Pour évoquer Montaigne, on ne peut que se réjouir qu’il ait fui sa bonne ville de Bordeaux en pleine épidémie de peste, car ainsi, confiné dans son château, il eut tout loisir d’écrire les Essais, modèle de journal de bord en temps de catastrophe.    

dimanche 22 mars 2020

Considération, vite, sur la crise actuelle


Mon parc (vue partielle)

L’autre matin, j’ai été interrogé par téléphone sur France Inter à propos des changements sociaux positifs que pourrait engendrer la crise sanitaire actuelle. J’ai répondu que le comportement des gens qui fut de se ruer dans les supermarchés pour en vider les rayons, de se balader en foule dans les rues et les parcs, de prendre d’assaut les trains pour se rendre à la campagne ou à la mer, démentait la notion orwellienne de common decency dont se coiffent les jobards de la gauche radicale et, depuis peu, ceux de la droite populiste (clic). En fait de décence commune, on a assisté à une indécence générale, si bien qu’il a fallu réveiller le sens civique du peuple par la coercition policière. Encore une fois, j’eus là la confirmation de mon idée selon quoi la république sans l’ordre et l’autorité, fondée sur la vertu de fraternité, n’était qu’une baliverne. Aucune crise, aucune catastrophe, aucune guerre, n’a jamais amélioré la nature humaine qui, en toute circonstance, comme nous l’enseigne la doctrine irréfutable du péché originel, demeure tarée. En observant le peuple auquel ses amis politiques trouvent tant de moralité, j’ai pensé à la sage formule de Michel Houellebecq : « La gendarmerie est un humanisme ». Ce que je n’ai pas eu le temps de dire à l'antenne, c’est que je voyais deux bons aspects à ce malaise social. Le premier étant, pour faire vite, que le président redécouvrait la nécessité de rétablir les fonctions de l’État-providence qu’il s’appliquait à détruire conformément à la mission que lui avaient assignée les puissances financières ; le second, non moins conséquent, étant que les néo-féministes ont été réduites au silence. Pour un anarchiste réactionnaire dans mon genre, dont la misanthropie et la misogynie s’aggravent avec le temps, voilà deux raisons valables de se réjouir quelque peu.

mercredi 18 mars 2020

Ce que je fais de mieux


Mon parc (vue partielle)

En ce deuxième jour de confinement forcé, je cherche un thème à creuser, une anecdote à raconter. Je suis écrivain. Je devrais savoir tirer profit de cette situation particulière pour exposer les pensées ou les sentiments qu’elle suscite en moi. Or, elle ne m’inspire rien. Pas la moindre considération sur le spectacle d’une société soumise à une sorte de couvre-feu. Mon inquiétude, réelle, demeure à l’état d’émotion stérile. J’ai la sensation que mes facultés intellectuelles se sont confinées d’elles-mêmes à l’intérieur de mon crâne. Pour tenter de les dégourdir, je prends un roman lu autrefois mais mon attention flanche au bout de quelques pages. Je me résigne donc à l’idée que je ne suis ni un écrivain ni un lecteur. Je ne m’en blâme pas pour autant. Aujourd’hui comme hier, je vais prendre un bain en écoutant une émission de France Culture. J’aime bien somnoler dans l’eau chaude avec les voix de gens doctes en fond sonore. Cependant, je ne me raserai pas. Me laisser pousser la barbe, c’est ce que je fais de mieux.


















































dimanche 1 mars 2020

lundi 24 février 2020

Facebook et moi





«L’expérience la plus ordinaire que nous faisons de nos semblables est une hostilité d’autant plus désarmante qu'elle repose sur de fausses raisons», écrit Sénèque à Lucilius. L’Ancien ne croit pas si bien dire. Un ami m’apprend que, sur Facebook, des loquedus bavent sur moi. En fait, ils se sont monté le bourrichon. Sur la foi d’un ragot émanant de je ne sais quelle cervelle malveillante, ils pensent que, sur ce réseau social, je serais quelqu’un d’autre — notamment une demoiselle dont Séguier, mon éditeur, a publié un album de dessins humoristiques. Il paraîtrait que, dans un premier temps, mes prétendus "posts", les faisaient frétiller d’hilarité, mais, dans un deuxième temps, qu’ils les rabaissaient ou encore heurtaient leur moralité. Une histoire de cornecul. La particularité de ce petit lynchage entre amis est qu'il coagule les haines à mon égard de professeurs de philosophie qui ne me connaissent pas et que je ne connais pas. Intrigué, je suis allé voir leur face sur le net. Le premier, Pierre Dupuis, qu’on pourrait surnommer Dugland, en raison de la morphologie de son crâne, me rappelle le charcutier de mon quartier. Le deuxième, Marc Alpozzo, qui édite ses chefs-d’œuvre à compte d’auteur, arbore une tête de déterré. Le troisième, Noé Roland, alias Noé Clectic, poéteux poussif, désireux de briser "mon" "jouet" (sic), lui dont le drame est justement de ne rien casser dans la vie, ni des briques, ni trois pattes à un canard, ne quitte pas ses pantacourts de randonneur. Le quatrième, Bruce Bégout, connu pour ses pensums orwelliens, fait penser à un vieux curé sale. Un cinquième, affublé du pseudonyme de Grégory Filo, se laisse pousser les joues. Mon ami m’a signalé d’autres lyncheurs, mais un regard sur ces cinq-là suffit pour que je me fasse une idée de la réelle cause du ressentiment qu'ils me vouent. Je ne leur en tiens pas rigueur tellement ce doit être un calvaire pour eux de se fader depuis leur naissance des physionomies aussi contrefaites. Je retiens le conseil que Sénèque prodigue à Lucilius: «La nature n’est pas également généreuse pour tous, aussi montre-toi indulgent envers ceux qui veulent se venger sur toi de sa parcimonie». 

jeudi 20 février 2020

La belleza nace del flirteo intimo entre el mundo y la imaginación



Je croise parfois des personnes qui m’arrêtent pour me dire qu’elles ont eu plaisir à lire tel ou tel de mes opus. Pareils témoignages ont pour effet à la fois de me ravir et de me figer dans l’incrédulité. Pour paraphraser Proust, je dirais que mes idées sont les succédanés de mes humeurs. Aussi suis-je étonné qu’on s’y intéresse. Comme mon embarras semble, peut-être, de l’indifférence, je dois perdre aussitôt un de mes rares lecteurs. Néanmoins, c’est non sans une pointe de contentement que j’ai reçu hier la version espagnole de La Beauté, une éducation esthétique, publiée par les éditions Siruela de Madrid —— traduction de Susana Prieto Mori. Par son petit format, sa couverture, sa typographie, le volume a tout pour me plaire. Barbey appelait ses écrits brefs des «babioles». En voilà une bien mignonne. J’espère que des señoritas férues de divagations philosophiques la glisseront dans leur sac à main.