samedi 14 janvier 2017

Otium cum litteris — II


Depuis que j’ai muré la fenêtre des commentaires au bas de mes billets, je m’aperçois que deux ou trois rats de blog vont chercher de l’affection chez des voisins. J’en suis désolé pour ces derniers, mais cela était prévisible. Le problème, avec les rats qui hantent les blogs philosophiques, c’est qu’ils s’imaginent capables d’exprimer une pensée ou entamer un dialogue avec l’auteur de la page. Ils savent, pourtant, qu’ils n’ont pas le niveau, comme on dit. Mais, au lieu de s’abstenir de tout commentaire, ils ne peuvent se garder de déposer un petit tas de mots insignifiants, confus, mal écrits, précédés de quelques compliments au propriétaire du lieu afin que ce dernier soit prévenu favorablement à leur égard. Maintenant, il est vrai que la misère intellectuelle des rats de blog affecte quantité de gens qui se piquent de philosophie. Elle serait digne de compassion comme la misère matérielle si elle n’était arrogante. Je conçois qu’on puisse être curieux de philosophie, consulter tel ou tel ouvrage d’introduction, assister à des conférences, se lancer, même, dans la lecture d’un auteur antique ou moderne, mais cela ne donne aucune légitimité à philosopher. Dans la préface à La phénoménologie de l’esprit (Aubier, p.p. 57—58), Hegel écrivait à ce sujet: «Pour toutes les sciences, les arts, les talents, les métiers, prévaut la conviction qu'on ne les possède pas sans se donner de la peine et faire l'effort de les apprendre et de les pratiquer. Quand on en vient à la philosophie, c'est un tout autre préjugé qui paraît régner aujourd'hui: si quiconque ayant des yeux et des doigts, à qui on fournit du cuir et un instrument, n'est pas pour cela en mesure de faire des souliers, on croit que chacun s'entend pourtant à philosopher et à apprécier la philosophie, puisqu'il possède pour cela la mesure dans sa raison naturelle, comme s'il ne possédait pas également dans son pied la mesure d'un soulier.» Et, ayant anticipé l’irruption démocratique de la prétention à philosopher sans moyens ni culture: «II semble que la possession de la philosophie soit posée précisément dans le manque de connaissance et d'étude et que celles-ci cessent quand la philosophie commence.» Hegel avait noté cette remarque désireux que l’on fît de la philosophie une affaire sérieuse. On m’objectera que citer Hegel pour défendre pareille conception de la philosophie détonne avec les propos habituels d’un dilettante dans mon genre. Je répondrai qu’on ne m’a jamais bien lu. Le dilettantisme est l’élégance de l’ascèse.             


lundi 9 janvier 2017

Incipit sans suite — 13


J’aurais bien poursuivi avec elle cette conversation si je ne m’étais pas senti très vite fatigué de la regarder…

mardi 3 janvier 2017

Otium cum litteris — I


Vauvenargues 
(1715-1747)

Il m’aura fallu deux petites heures pour lire, non sans plaisir, le Traité sur le libre-arbitre de Vauvenargues, publié en format poche-de-blazer aux éditions Mille et une Nuits. Une attaque sans ambages, brève et alerte, de l’idée selon quoi les humains peuvent changer leur conduite par choix — ou par le pouvoir de la volonté obéissant à leur raison. «S’il est vrai que cette volonté [raisonnable] soit en nous le premier principe, tout ne doit-il pas dériver de ce fonds et de cette cause? Cependant combien de pensées qui ne sont pas volontaires! Combien même de volontés opposées les unes aux autres! Quel chaos! Quelle confusion!» L’étonnant n’est pas de retrouver dans cet opuscule des accents spinozistes, mais de fines considérations pré-schopenhaueriennes, pré-freudiennes même, sur les ressorts psychiques profonds qui figent les individus dans leur caractère et annihilent en eux toute possibilité de liberté. Sans qu’il en ait conscience, chacun de nous est déterminé par un mécanisme affectif qui lui est propre et dont le fonctionnement demeure immuable. Une névrose, en somme. Si, au verrouillage des âmes, nous ajoutons les décrets tyranniques que Dieu, unique Volonté digne de ce nom, impose à la Création, nous ne pouvons que nous résigner à notre condition d’automates pensants, résignation en quoi consiste notre seule dignité. Le moment le plus délectable du Traité se trouve à la fin. Conscient que la doctrine de l’église donne plein droit à la conception du libre-arbitre à l’exclusion de tout autre jugée impie — sous l’impulsion des jésuites —, Vauvenargues écrit: «Si l’on peut me faire voir [que mes vues] sont contraires [à la théorie officielle], j’y renonce de tout mon cœur sachant combien notre esprit, sur de semblables matières, est sujet à l’illusion et que la vérité ne peut pas se trouver en dehors de l’Église catholique et du Pape qui en est le chef». L’ironie, politesse de l’hérétique.   

lundi 26 décembre 2016

Supériorité de l'ennui — 14


Les éditions de l’Herne publient prochainement un numéro de leurs Cahiers consacré à Michel Houellebecq et, en parallèle, dans leur jolie collection — les Carnets — un opuscule de Houellebecq lui-même intitulé En présence de Schopenhauer. Dès les premières pages, on apprend que c’est à l’âge de vingt-cinq ans que le jeune poète et le futur romancier découvre par hasard, en bibliothèque, les Aphorismes sur la sagesse, ouvrage qui suscite aussitôt chez lui le désir de trouver Le Monde comme volonté et comme représentation. En quelques semaines, Houellebecq sera guéri de Nietzsche. Passé trente ans, il est indigne de ne pas se dégriser de l’auteur du Zarathoustra, de ses ingénuités, de son emphase, de ses élucubrations dionysiaques. Si Schopenhauer est un excellent remède pour garder la tête froide, en ce qui me concerne, ce fut Cioran qui me délesta une bonne fois pour toute du pataquès nietzschéen. Je relisais il y a quelques jours De l’inconvénient d’être né. Cioran y note la raison pour laquelle, penseur pour penseur, il préfère Marc Aurèle à Nietzsche: «Je trouve plus de réconfort, et même plus d’espoir, auprès d’un empereur fatigué qu’auprès d’un prophète fulgurant».

mercredi 14 décembre 2016

Supériorité de l'ennui — 13


Elisabeth Montgomery 
Ma sorcière bien-aimée 

En lisant Contre les Galiléens, je me demandais si j’étais, comme l’empereur Julien, un apostat. Élevé dans la religion catholique, je m’en suis dégagé le lendemain même de ma communion solennelle. C’était au mois de juin 1968, à Biarritz. Il faisait très beau. C’était un temps béni et j’allais sur les plages. Je découvrais mes petites camarades dans leur bikini, leurs grandes sœurs en minijupe. Vénus avait profité du printemps pour se glisser sous mon aube, m’entraînant vers ses mystères. Bien que n’étant plus très catholique depuis longtemps, je ne me définirais pas comme un apostat, car cela supposerait, si j’en étais un, que j’aurais renié la religion de mon baptême pour me convertir à une autre. Non seulement mon athéisme m’a empêché de changer de camp, mais, malgré le dégoût que m’inspire le pharisaïsme des cathos, je conserve un fond de catholicisme. Je ne parle pas de ma culture augustinienne nourrie de la lecture des écrivains jansénistes. Je parle d’une intolérance instinctive et toujours vivace à l’égard des Juifs et des Mahométans, ennemis en adoration mais frères en circoncision, des suppôts du luthérianisme, des Orthodoxes et de leur clergé sodomite, des bouddhistes tibétains en méditation. Une bonne éducation et un scepticisme précoce ont étouffé en moi l’inquisiteur. Mais la sincérité m’oblige à confesser que, parfois, à la vue d’un de ces hérétiques, je restaure aussitôt en imagination le tribunal du Saint-Office afin d’y prononcer des condamnations sévères, et, bien sûr, sans appel. Il va sans dire que mon zèle épargne les sorcières.    

vendredi 9 décembre 2016

Supériorité de l'ennui — 12


Julien, l’empereur romain, l’auteur de Contre les Galiléens, a raison de rappeler que le dieu dont se coiffent les Hébreux n’est qu’une divinité nationale et non l’unique créateur du monde. Les Hébreux sont peut-être les chéris de leur dieu, mais cela ne les autorise pas à affirmer que leur dieu est Dieu. Julien a aussi raison quand il juge Yahvé vicieux. Ce passage de l’Exode (20, 5) lui reste en travers de la gorge: «Je suis un Dieu jaloux! Je punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent!». Avec sa manie de pardonner, Jésus, «le mort» comme l’appelle Julien, ne vaut pas mieux. La rancune comme la miséricorde sont des faiblesses. Au milieu se tient la magnanimité, la vertu des grands rois.

Quand il m’arrive de regarder les émissions de télévision consacrées à l’actualité politique, je remarque que parmi les journalistes qui ont l’habitude d’y venir pontifier, d’aucuns, qui ont une petite soixantaine, se teignent les cheveux. Sous les éclairages du studio, le dessus de leur tête ressemble à une auréole aplatie brunâtre ou blondâtre — ou alors à une sorte de pizza calzone ratée. Ayant commencé à grisonner à la quarantaine, il ne m’est jamais venu à l’esprit de recourir à cet artifice capillaire pour donner l’impression que j’étais encore dans la trentaine. Aujourd’hui, toute ma chevelure est grise et je m’en accommode. Le drame, pour moi, eût été de perdre mes cheveux précocement. Or ils tiennent encore sur mon crâne, coiffés comme je l’étais dans les années 70. Je n’aime pas ma physionomie, mais je crois que si on a pu lui trouver de l’agrément cela vient de ce que j’ai été un chevelu.

«Créatif». Non pas l’adjectif mais le nom. Quel mot risible! Il désigne le premier venu qui s’essaie à une «expression artistique», principalement la photographie. Le drame est que le progrès technique dans le domaine de l’image suscite chaque jour des vocations. Mais pareille fièvre concerne tous les «arts». À commencer, hélas, par l’écriture. Les gendelettreux, les poèteux, les philosopheux, combien de divisions! Le talent ne devient pas seulement la chose au monde la plus répandue, mais un droit. Quel philistin ne revendique pas son «potentiel créatif»? Hé quoi!, n’est-ce pas une façon de retrouver l’enfant qu’on a été, riche de sa spontanéité imaginaire — et gnagnagna ? Heureusement, le nom de «créatif» n’existe pas au féminin. Enfin, je l’espère.