lundi 19 septembre 2016

Supériorité de l'ennui — 5


Après Sur le Blabla et le Chichi des philosophes, les Presses Universitaires de Berlin (BUP) viennent de publier le Bluff éthique, avec, en sous-titre, Contre les marchands de sagesse. Cela donne: Der ethische Bluff — Gegen die Händler der Weisheit. Étrange sensation d’avoir en main l’un de ses livres traduit en allemand (par les soins de Corina Popp). Cette langue est impressionnante. Surtout quand, et c’est mon cas, on n’y comprend goutte. Certes, il existe une traduction slovaque de La Beauté et une autre coréenne de Philosophie sentimentale, mais, aussi exotiques soient-elles, ces éditions en imposent moins que des titres en allemand. Même le Blabla: Über das Blabla und das Chichi der Philosophen. Cela sonne comme un manuel de métaphysique prussienne.
À propos de philosophie allemande, j’apprends qu’un dénommé Emmanuel Faye vient de commettre un pensum pour montrer que Hannah Arendt est coupable d’avoir contribué plus que tout autre intellectuel, après 1945, à la diffusion planétaire de la pensée de Martin Heidegger. Outre l’amour que, jeune étudiante, elle eut pour son professeur nazi, Hannah Arendt, selon Faye, demeura d’une coupable indulgence à son égard. Il lui fait non seulement procès d’avoir été la maîtresse juive d’un professeur nazi, mais de ne l’avoir jamais ni condamné ni renié, pis, même, de n’avoir élaboré son interprétation du national-socialisme et son concept de «banalité du mal» que dans l’optique d’exonérer Heidegger de toute responsabilité dans ses fonctions universitaires sous le IIIe Reich. Ainsi apprenons-nous que le CNRS recrute des procureurs en les coiffant du titre de chercheurs. Que Heidegger fut nazi et que Hannah Arendt fut fidèle à la mémoire de son amant, nul besoin d’être au CNRS pour le savoir. De même, nul besoin d’être un chercheur mais seulement un lecteur de bonne foi de Heidegger et de Hannah Arendt pour savoir que l’une n’était pas la disciple de l’autre. Les Origines du totalitarisme, la Condition de l’homme moderne, la Crise de la culture et même Eichmann à Jésuralem ne sont en rien des ouvrages qui font écho à Être et Temps. Aucun des développements arendtiens sur le travail, la politique, l’éducation, la violence, la désobéissance civile, le mensonge, l’amitié, etc., ne s’apparente à un thème heideggerien. Le Heimat, l’Historial, l’Authenticité, l’Être-pour-la-mort, etc., ne se retrouvent pas dans l’œuvre de Hannah Arendt. Les auteurs qu’elle invoque le plus souvent sont Platon, Aristote, Augustin, Machiavel, Marx, Weber. L’ontologie ne l’intéresse pas. C’est une philosophe politique et un auteur de kulturkritik. Il n’y a que dans le recueil Vies politiques où, parmi les portraits de Rosa Luxembourg, Karl Jaspers, Walter Benjamin, Bertolt Brecht, et d’autres, il est question, in fine, de Heidegger. Ce n’est donc pas par cet article d’une quinzaine de pages, écrit en 1969, que Hannah Arendt a forgé la «célébrité mondiale» de Heidegger — laquelle, notamment en France, était établie dès les années 1940 par Sartre. Quant à accuser Hannah Arendt d’avoir conçu la notion de «banalité du mal» pour «exonérer» Heidegger de sa soumission à la bureaucratie nazie, cela relève d’une mauvaise foi totale. Pour Hannah Arendt, le mal originel d’où procède et par quoi se maintient la coercition totalitaire est de ne pas penser. En adhérant au nazisme, Heidegger, en sa qualité de penseur, se montra, aux yeux d’Arendt, plus coupable que tout autre Allemand ayant abdiqué cette première qualité humaine-là. Elle fut sévère à son égard sans pour autant oublier que, malgré cet épisode peu glorieux, Heidegger fut le temps de sa prime jeunesse son amour et son maître — mémoire sentimentale que Faye, tout à sa volonté de nuisance scientifique, ignore.     

vendredi 16 septembre 2016

Incipit sans suite — 11


En flânant sur le promenoir de la Grande plage, je regardais la mer et je remarquai une surfeuse en bikini, mince comme une biche, faisant des cabrioles sur des vagues irrégulières.   

lundi 12 septembre 2016

Supériorité de l'ennui — 4


Il y a pire que lire un mauvais livre, c’est d’en lire un médiocre. Le mauvais livre, on l’abandonne dès les premières pages. On le range dans un coin et on le donnera plus tard à une bibliothèque où il pourra trouver un amateur. Le livre médiocre, avant de subir le même sort, parvient à vous attendrir quelque temps. Alors qu’on s'apprête à le refermer une fois pour toute, il offre un passage intéressant qui laisse penser à une amélioration. On en reprend la lecture avec l’espoir de s’accrocher enfin au récit. Mais rien de tel ne se produit. On s’en veut d’avoir perdu des heures précieuses. C’est ce que j’ai ressenti avec les Visages pâles (Stock) de Solange Bied-Charreton que les gazettes présentaient comme une sorte de Michel Houellebecq au féminin. L’histoire de cette famille catholique française prise dans l’adversité de la mondialisation et des remous culturels —  «sociétaux» — qui en découlent aurait pu donner un bon roman, objectif et incisif. Il y avait de l’idée, comme on dit. Mais ne tresse pas ensemble la sociologie et le style qui veut. Souvent, enfin, trop souvent à mon goût, Solange Bied-Charreton édulcore le tableau qu’elle veut peindre. Il manque un rien de cruauté qu’elle ne s’autorise jamais.
En revanche, Les Lois de l’apogée (Robert Laffont), le roman de Jean Le Gall, garde un ton désenchanté et élégant de bout en bout. Il y est question du milieu de l’édition, des affaires, de la politique. Mais c’est avant tout une parabole sur la fausseté des sentiments, la fausseté des convictions, la fausseté de la littérature, et ce, sans que l'on sente la moindre indignation ni le moindre cynisme. D’ailleurs, le personnage central, Jérôme Vatrigan, en est lui-même incapable, lui dont le meilleur moment de l’existence consiste à prendre place dans son fauteuil cabriolet avec un verre de «scotch de basse extraction» mélangé à un jus de citron vert, et, ainsi, légèrement enivré de ce cocktail, à «s’ébrouer dans les eaux douces de la divagation». Jean Le Gall évite la satire. C’est le roman d’un moraliste, c'est-à-dire d’un spectateur avisé du manège des apparences. Un autre personnage, celui du détective Max Kemper, m'a fait penser, élégance vestimentaire en moins, au Plilip Marlowe de Chandler pour qui une enquête devait être menée jusqu'à son terme non pour le triomphe de la justice mais pour trouver la vérité. Là encore, pas de moraline, juste un goût du travail bien fait. Le travail bien fait, il n'y a que cela de vrai et de bon. Les Lois de l’apogée illustrent la maxime. 
Je venais à peine de terminer le roman de Jean Le Gall, que je recevais les Jours de gloire (Al Manar) de Fabien Sanchez, un recueil de nouvelles enfilées comme des perles gris sombre sur la ficelle effilochée du temps. En dehors de l’écriture romanesque, Fabien Sanchez s’essaye à celle de scénarios. Il a raison. Toutes ses histoires racontent comment de jeunes hommes captifs de leur enfance peu glorieuse voient leurs rêves se fendre puis se briser et chacune se lit comme si on visionnait un drame, parfois tragique, sous la forme d’un «court». Un style efficace et poétique. Fabien Sanchez c’est du très bon.

samedi 10 septembre 2016

Supériorité de l'ennui — 3

    

[…] La première fois que je fus témoin d’un geste élégant c’est lorsque, gamin, je regardais un épisode de Zorro à la télévision. La scène se passe dans une cave où le héros — interprété par Guy Williams —, se trouve enfermé avec une dame brune, jeune et distinguée. Tous deux sont traqués par une bande de sales types décidés à les trucider. Au désespoir, la belle supplie le cavalier masqué de l’abandonner à leurs poursuivants et, quant à lui, de s’enfuir. Zorro lui rétorque: «Désolé de vous désobéir, Señorita, mais je ne supporte pas de voir mourir une jolie femme».[…]
In Baltasar Gracián, martyr de l'élégance
La Nouvelle Revue Française (clic)
Septembre 2016

mercredi 7 septembre 2016

Supériorité de l'ennui — 2


L’hystérie balnéaire déclenchée par l’affaire du burkini m’a beaucoup diverti. On eût dit un épisode, en plus effrayant, des Dents de la mer. Les identitaires franchouillards de droite et de gauche ont pu couiner contre le musulman. C’eût été pour moi un complet régal si j’avais pu entendre, comme au bon vieux temps des ratonnades, les qualificatifs de «bicot», «bougnoule», «melon», «crouille», etc. Mais non. Les identitaires franchouillards font désormais dans le sous-entendu. «Musulman». Le mot, il est vrai, fait son petit effet. On entend moins une injure qu’une menace. Un bougnoule, on pouvait le passer à tabac et jeter son cadavre dans la Seine. Un musulman, ça vous égorge, vous mitraille, vous dynamite. Le bougnoule, on le terrorisait, tandis que le musulman, c’est lui qui terrorise. Si, donc, l’intérêt idéologique du mot «musulman» ne m’échappe pas, il n’en demeure pas moins que le discours de la stigmatisation a perdu de son pittoresque. Rien n’oblige les identitaires franchouillards à réutiliser les vieilles injures des pieds-noirs, mais eux si prompts à dénoncer le «politiquement correct» ou la «bien-pensance» manquent de courage et de talent dans l’expression de leur ressentiment. Rien de plus lâche de la part d’un journaliste, d’un intellectuel, d’un politicien, que d’invoquer la «valeur de la laïcité» pour accuser le métèque mahométan de s’attaquer à notre civilisation. D’aucuns qui se flattent d’écrire feraient mieux de prendre modèle sur Albert Caraco qui, s’il ne faisait pas mystère de haïr l’humanité en général, en vomissait des échantillons en particulier. «Je suis Raciste et Colonialiste, déclare-t-il dans Ma Confession, je crois en l’inégalité des hommes et je professe la nécessité de les réduire en servitude quand ils sont déplaisants, barbares, ignorants ou pauvres.» C’est ainsi, précise-t-il, qu’à l’égard «des Arabes et des Nègres, le meilleur argument sera toujours la trique et la meilleure philosophie le Racisme, ces gens sont des sous-hommes, pour s’en convaincre il suffit de les regarder et de les lire, ce qu’ils débitent sont des âneries sonores, ce qu’ils ont d’estimable est le produit du vol, l’Afrique est destinée à l’esclavage comme nos intestins à véhiculer nos ordures».  C’est avec plaisir que je lirai Causeur, Valeurs actuelles, Le Figaro quand ces journaux auront trouvé leur styliste de l’islamophobie.
Septembre prend ses quartiers. Le matin, la lumière, les couleurs, la fraîcheur, annoncent une ambiance estivale apaisée. Douce mélancolie de l’été vieillissant.