mardi 19 mars 2019

La retraite est un sport de combat

Gabriela Manzoni 

Cela fait six mois que je suis à la retraite, comme on dit. Pendant quarante ans je fus payé à ne pas faire grand-chose; désormais, je suis moins bien payé à ne plus rien faire. Pas de grand changement. Si je devais résumer les décennies écoulées, je dirais qu’elles furent placées sous le signe de la nonchalance. La vocation «du loisir et de la culture générale», pour parodier Baudelaire, m’ayant saisi au milieu de l’adolescence, je ne l’ai jamais trahie. Dédaignant toute ambition de carrière, j’ai néanmoins enseigné la philosophie comme le métier l’exige, en mariant la rigueur à la plaisanterie. Et, bien sûr, dans le même temps, je me suis adonné à mon inclination pour la lecture et l’écriture, là encore indolent et pointilleux — considérant que les idées étaient choses trop peu sérieuses pour ne pas les renforcer avec un rien de style. En écrivant ces mots, je me rends compte que ce passe-temps a occupé ma vie et, même, réussi, avec d’autres agréments, à la remplir.  

samedi 16 février 2019

L'Illusion révolutionnaire guidant la "gauche radicale"


Mes amis de la «gauche radicale», 
Vous êtes écrivains, universitaires, chercheurs, journalistes. Vous gagnez entre 3000 € et 6000 € par mois, parfois plus. Votre cher Bourdieu vous aurait qualifiés d’héritiers. Vous avez entre quarante et cinquante ans. À la mort de vos vieux parents, vous paierez l’IFI. On peut donc vous ranger dans la catégorie des élites, non pas économiques et financières, mais culturelles. Comme si vous étiez honteux de votre condition — tout en ne voulant pas, pour rien au monde, en déchoir — vous soutenez les gilets jaunes. À vos yeux, ces derniers représenteraient un mouvement révolutionnaire. C’est que vous communiez dans le culte de la Révolution, non comme réalité sociale, mais comme mythe. Tout se passe comme si vous étiez affligés d’une amnésie historique et d’une berlue romantique. Vous oubliez que les révolutions réelles ayant triomphé furent fomentées non par des pauvres, mais par une classe économiquement puissante, décidée à s’emparer du pouvoir par tous les moyens, légaux ou illégaux. Un manuel d’histoire de France vous rappellerait que les soulèvements de 1789, de 1830, de 1848, permirent à la grande bourgeoisie manufacturière — puis industrielle —, commerçante, financière, de détruire les vieux cadres politiques et juridiques de la monarchie absolue afin de se doter de nouvelles institutions propices à son mode économique: une monarchie parlementaire, une république autoritaire ou libérale, et, même, parfois, social-démocrate. Le même manuel d’histoire vous rappellerait aussi que les sans-culottes furent thermidorisés, que le petit peuple parisien des Trois Glorieuses servit de chair à canon à une bourgeoisie encore plus dominatrice, que les journées insurrectionnelles de 1848 assirent le Parti de l’Ordre et Louis-Napoléon Bonaparte — lequel, plébiscité par le peuple, devint le garant dictatorial du capitalisme naissant. Toujours ce manuel d’histoire sous les yeux, vous verriez qu’après le bref épisode de la Commune la IIIe république fut pour les ploutocrates français un âge d’or — notamment colonial. Mais, outre ce manuel d’histoire, vous feriez bien de relire les premières pages du Manifeste du parti communiste dans lesquelles Marx et Engels soulignent que seule la bourgeoisie est la grande classe révolutionnaire de l’Histoire. Non pas seulement parce qu’elle a renversé les vieilles structures féodales, mais parce qu’elle subvertit elle-même en permanence ses propres rapports de production, parce qu’elle saisit toute contestation, même violente, comme une aubaine. Moderniste, progressiste, novatrice, elle ne combat pas uniquement sur le plan idéologique les conservateurs et les réactionnaires en son sein, elle les balaye. Mais il est vrai que cette dimension révolutionnaire de la bourgeoisie vous dérange, mes amis de la «gauche radicale», alors que c’est à elle, à ses investissements dans les sphères du savoir, que vous devez vos places de cadres dans la société. Pour satisfaire à votre narcissisme romanesque, endosser le rôle chic de «traîtres à votre classe» comme disait Jean-Paul Sartre, vous voudriez une bourgeoisie bigote, autoritaire, xénophobe, avec son État policier, ses CRS-SS, ses ministres et ses députés fascistes. Cela collerait à votre fantasme de gilets jaunes révolutionnaires — qui ne sont que des hommes du ressentiment, peureux devant la grève, politiquement analphabètes, menés par des leaders incultes et imbéciles, gobant de fausses informations, allant chercher des idées de revendication sur BFM, la chaîne de télévision qu'ils prétendent détester, se menaçant de mort entre eux, tournant en rond mus par leur impuissante colère, cassant ici et là du mobilier urbain, des voitures, incendiant des maisons de parlementaires, criant, sans y croire, qu'ils vont destituer le prince. Ce folklore émeutier vous plaît, mes amis de la «gauche radicale», ainsi que, même si vous n’osez le dire, les violences policières qui complètent le tableau et enflamment votre belle indignation. Ah! Mes amis de la «gauche radicale», qui, sans craindre les clichés, transformez des rouspéteurs du samedi en nouveaux Communards, les membres du gouvernement en Versaillais, vous vous feriez bien passer vous-mêmes pour des Jules Vallès, des Auguste Blanqui, des Louise Michel ! Il est vrai que dans une démocratie dérèglementée et mondialiste, de quels dissidents avez-vous l’air ? Comment vous distinguer des larbins intellectuels de la macronie et autres notables de l’Opinion avec lesquels vous jouissez du même statut social, des mêmes libertés, des mêmes privilèges ? En soutenant les protestations des gilets jaunes vous pensez tracer une frontière entre vous et ce personnel complaisant à l’égard du pouvoir — souvent d’anciens gauchistes — mais, au fond de vous-mêmes, vous savez qu’il s’agit d’une frontière imaginaire ou symbolique. Mes amis de la «gauche radicale», vous n'aimez donc pas les gilets jaunes parce que ceux-ci seraient révolutionnaires, les gilets jaunes seraient révolutionnaires parce que vous, mes amis de la «gauche radicale», aimeriez qu’ils vous donnassent l’occasion d’apparaître sur la scène médiatique comme des intellectuels, des vrais, de type sartrien ou bourdieusien, engagés aux côtés des humiliés, des offensés et des estropiés. Fondamentalement, vous n’en avez cure des gilets jaunes. Vous ne les idéalisez que pour vous idéaliser — pareils en cela aux intellectuels de la droite radicale qui, eux aussi, applaudissent avec ferveur les sans-culottes du week-end. Je sais bien que revenant sur le conseil que je vous donne de relire Marx,  vous m'objecterez que le Manifeste se termine sur l’idée que les prolétaires, n’ayant rien à perdre que leurs chaînes, seront nécessairement contraints de faire leur révolution. Mais, là encore, vous oubliez que la bourgeoisie a entretemps transformé le prolétariat en grande masse d’employés avec des comptes en banques, des assurances, des crédits à la consommation, des allocations sociales de toutes sortes, des retraites, des congés annuels, et que, ne constituant en rien une force économique conquérante, ils sont condamnés à user leurs semelles avec l'espoir que l’État entende leurs doléances — mot qui en dit long sur leur sentiment d'être, depuis le début, des vaincus.

lundi 21 janvier 2019

Conférence

Gabriela Manzoni

Que peut-on attendre de la philosophie ? C’est à cette question que nous essaierons de répondre jeudi prochain, le 24 janvier, à 16h15, à la Maison des Associations de Biarritz. Entrée libre. 

mercredi 16 janvier 2019

Le samedi 19 janvier à 11h, à la médiathèque de Biarritz, nous donnerons une conférence dont voici le titre: Épicure, les atomes, le vide et le plaisir.


Quand on lui demandait de définir l’être des choses, Épicure répondait: des atomes et du vide. Quand on lui demandait s’il fallait craindre les dieux, il répondait que les dieux ne se souciaient pas des hommes. Quand on lui demandait s’il fallait craindre la mort, il répondait que la mort était une anesthésie radicale. Quand on lui demandait quel était le but de la vie, il répondait: le plaisir. Quand on lui demandait s’il fallait croire au destin, il répondait qu’il convenait de savoir conduire sa vie au cœur du hasard. 
L’avantage de la sagesse d’Épicure est de tenir dans une lettre, destinée à son ami Ménécée, lettre que vous, Madame, pouvez glisser dans votre sac-à-main, ou vous, Monsieur, pouvez glisser dans une poche de votre blazer. 

mercredi 2 janvier 2019

Barnaba !


Jean-François Barnaba


J’aurais aimé dire à quel point le Gilet Jaune Éric Drouet exerçait sur moi une fascination. Jean-Luc Mélenchon m’a pris de court. L’Insoumis vient de donner la raison pour laquelle ce jeune barbu opère sur lui — comme sur moi — une puissante attraction, à savoir son homonymie avec Jean-Baptiste Drouet, le chef de poste de Varennes qui, en 1791, dénonça à la Garde Nationale le roi Louis XVI en fuite. Porter le patronyme d’un délateur ne peut être que le signe d’une élection. On est appelé par l’Histoire. 
Heureusement, le mouvement des Gilets Jaunes ne manque pas de figures fascinantes. Pour ma part, quand je vois Jean-François Barnaba, mon cœur bat. J’en ferais presque une chanson. Un hymne. Je ne parlerai pas de ses discours radicaux qui font trembler le régime. J’évoquerai son génie. Car réussir comme Jean-François Barnaba à ne pas travailler pendant dix ans, tout en touchant de la part de la collectivité un double SMIC, relève d’un sens supérieur de la planque devant quoi je m’incline. Moi qui me pensais doué en ce domaine, j’ai trouvé chez ce rebelle un maître, une idole. S’il constitue une liste électorale en vue des prochaines élections européennes et s’il en prend la direction, il aura mon ardent soutien. Le barnabisme est une idée novatrice en Europe.      

dimanche 9 décembre 2018

La bandaison des clercs


Pour certains professeurs, universitaires, chercheurs, une agitation populaire se présente toujours comme une aubaine. Délaissant alors leur chaire et leurs travaux, les clercs, tout émoustillés, la plume en érection, s’empressent de publier ici et là des analyses bien senties sur la nature et les causes de la misère du peuple. En cette période de fièvre jaune, ils ont leur mot à dire. Ils ne peuvent abandonner le champ des commentaires aux éditorialistes ou aux experts des médias. De Michel Onfray à Jean-Claude Michéa — qui portent tous deux le même type de lunettes atroces — en passant par Alain Finkielkraut, Frédéric Lordon, Emmanuel Todd — d'autres, de droite comme de gauche — chacun pense qu’il serait dommage qu'il n'élaborât pas pour les gilets jaunes une doctrine au sujet de leur échauffement. Personnellement, je ne trouve au remue-ménage ambiant d’autre intérêt que de nuire au chef de l’État, à son gouvernement, à sa majorité parlementaire. Emmanuel Macron mène une guerre contre les pauvres et les moyens-pauvres depuis qu'il a été élu et ceux-ci, je m'en réjouis, se rebiffent. Je me réjouis aussi que les télévisions — notamment BFM.TV qui a promu l'image corporate de l'insurgé avec le gilet jaune — offrent un quart d’heure de célébrité à des sans-grade péri-urbains. Cela dit, ma sympathie pour ce mouvement n’égale pas l’enthousiasme qu’il suscite chez les intellectuels précités. Je crains d’être privé de cette tendance qui leur est propre à se laisser aller à une idéalisation de ce qu’ils appellent le peuple. Qu'est-ce que le peuple? Un ensemble national d'individus appartenant à des catégories sociales aux intérêts divergents et qui entrent en conflit les unes avec les autres — fussent-elles, pour certaines, semblablement dominées. Pour cela même, le peuple n’a d’autre réalité que d’être une idée, un mot, un vent de bouche(clic). Quand ils se réunissent pour protester contre la hausse des taxes, les chauffeurs VTC, les petits patrons artisans et commerçants, les retraités, les chômeurs, les salariés pauvres, etc., qui forment les rangs des gilets jaunes, mettent en sourdine leur détestation réciproque le temps de la reporter sur la figure du pouvoir. Il suffit de les observer, de prêter attention à leurs discours, pour comprendre que dans ces bacchanales de la frustration, de la plainte et de la revendication où personne ne sait rester sobre, s’exprime non seulement une haine d'Emmanuel Macron — et des politiciens — mais une suspicion de tous à l’égard de tous. Entre eux surgissent des querelles de ronds-points comme on parle de querelles de clochers. Crispés sur leur principe d'horizontalité, animés de cette belle décence commune que George Orwell prête aux déshérités(clic), ces rebelles citoyens se menacent même de mort — rappelant ainsi la manière dont Nicolas de Chamfort traduisait le slogan des Sans-Culottes, La fraternité ou la mort!, par: Sois mon frère ou je te tue!. Mais, pour Michel Onfray, Jean-Claude Michéa, Alain Finkielkraut, Frédéric Lordon, Emmanuel Todd, qu’importe que le peuple ne soit qu'une fiction dès lors qu’elle leur permet d'inventer un sujet historique et de s’adonner, en dehors de leur magistère, à la critique sociale — genre littéraire prisé par les cadres semi-cultivés, mais dont les subtilités théoriques demeurent inaccessibles aux mal-lotis du concept. Et, bien sûr, si d’aventure il prend l’envie à un sceptique de ricaner de leur démophilie, le voilà coupable de «mépris de classe», utile élément de langage fait pour le réduire au silence et le ranger dans le camp des petits-bourgeois nihilistes — i.e. des salauds. Raison pourquoi pour n’être pas suspect de pareille infamie, Finkielkraut déclare préférer — dixit — «les ploucs et les beaufs» aux «bobos»; pourquoi Michéa et Onfray disent de même; pourquoi Lordon avoue son faible pour les émeutiers dont la violence lui procure un exquis frisson qu’il n’éprouvait pas dans la chaleur humaine nuitdeboutiste; pourquoi Todd trompète que sans les gilets jaunes il eût perdu sa fierté d’être Français. En lisant et en entendant les déclarations d’amour au «peuple» de ces intellectuels, je me demande si, en retour, les jeunes des cités «kiffent» Finkielkraut, si les agriculteurs et les retraités trouvent les lunettes d’Onfray et de Michéa à leur goût, si la racaille vole les livres de Lordon, s'il y a des chômeurs pour constituer un fan-club de Todd. Je serais marri d’apprendre que le bon peuple des gilets jaunes ne connaisse pas ces figures de l’Intelligentsia qui louent son soulèvement et ne se réjouisse que du soutien que lui apportent Cyril Hanouna, Patrick Sébastien, Jean-Marie Bigard, Franck Dubosc, Francis Lalanne. Je ne verserai pas dans le mépris de classe en avançant pareille hypothèse. 



mercredi 14 novembre 2018

Pourquoi je suis cartésien


René Descartes

Quand on me demande si je suis cartésien, je réponds par l’affirmative. Non tant parce que je me recommande de l’héritage rationaliste du philosophe, mais parce que je partage l’inclination qui fut longtemps la sienne pour les grasses matinées. Le Père Baillet, son biographe, écrit: «Descartes qui, à son réveil, trouvait toutes les forces de son esprit recueillies, et tous les sens rassis par le repos de la nuit, profitait de ces favorables conjonctures pour méditer. Cette pratique lui tourna tellement en habitude, qu’il s’en fit une manière d’étudier pour toute sa vie; et l’on peut dire que c’est aux matinées de son lit que nous sommes redevables de ce que son esprit a produit de plus important dans la philosophie et dans les mathématiques». 
J’ai conscience que les essais que j’ai écrits dans mon lit n’auront pas la même postérité que le Discours de la Méthode ou Les Méditations métaphysiques. Mais, aussi modestes soient-ils, ils viendront témoigner que les grandes idées, contrairement à la vulgate nietzschéenne, ne viennent pas qu’en marchant. Tout cela pour dire que samedi prochain, le 17 novembre, à 15h, à la Médiathèque de Biarritz, je donnerai une conférence sur René Descartes. L’entrée sera libre.  

dimanche 28 octobre 2018

Pawlikowski, documentariste de l'âme





Parfois, dans l’insignifiance cinématographique, paraît un vrai film qui décrasse nos yeux. Cold War en est un, comme l’était, il y a deux ans, Ida du même Pawel Pawlikowski. J’appelle vrai film une œuvre qui réussit à transposer en images les ombres d’une âme seule. En apparence, sur l’écran, les personnages Wiktor et Zula appartiennent à une société prise dans l’Histoire, vont de part et d’autre du rideau de fer, passent des chants folkloriques au jazz, souffrent les brimades de la bureaucratie soviétique, côtoient la bohême parisienne, tentent l’amour, le trahissent, le vivent jusqu’à son paroxysme, mais en réalité ils émanent tous deux de la nuit intime de Pawlikowski. Ils incarnent les spectres de ses parents qui choisirent de disparaître ensemble avant d’entrer dans le jour blême de la vieillesse. Dès lors, le parti pris du noir et blanc ne répond pas chez Pawlikowski à une vieille habitude de documentariste, à une affectation d’esthète, au désir d’une photogénie de ses acteurs et du décor. La couleur aurait dénaturé les paysages de l’est enneigés et boueux qui furent les états d’âme du cinéaste, comme elle aurait affadi l’évocation de la guerre froide. Le cinéma est un art poétique. Dans sa jeunesse, Pawlikowski consacra une étude à Georg Trakl. À l’évidence, les vers du poète de la solitude suicidaire résonnent encore dans le cœur de l’orphelin. Cold War est un vrai film parce qu’il a été tourné dans la lumière du soleil noir de la mélancolie.       

jeudi 18 octobre 2018

Réédition de LA BEAUTÉ, UNE ÉDUCATION ESTHÉTIQUE


Les premières pages: 
"Dans Éthique et Infini, Emmanuel Levinas affirme que si nous nous attardons à détailler les traits d’un prochain, nous frôlons le meurtre: en contemplant sa physionomie, nous ne lisons pas le «Tu ne tueras point!» que Dieu, selon lui, aurait inscrit sur la partie la plus nue de son corps. «La peau du visage est celle qui reste la plus nue […] bien que d’une nudité décente. Il y a dans le visage une exposition sans défense. Une pauvreté essentielle… La preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance.» En ne prenant pas garde à la «nudité» du visage de l’autre, nous oublions le devoir de nous en rendre responsables. «Lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire […] vous vous tournez vers autrui comme vers un objet.» Aussi, dit Levinas, quand nous rencontrons quelqu’un, l’unique attitude éthique à tenir à son égard «est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux».
Le propos de Levinas est d’une subtilité telle que je ne l’ai jamais lu qu’en ayant le sentiment d’avoir affaire à une supercherie. N’est-ce pas par le visage que l’autre me signale d’emblée sa singulière altérité? Qu’est-ce qu’un visage dépourvu de nez, de front, de menton, d’yeux, sinon celui d’un fantôme, d’une musulmane recouverte de sa burqa, d’un militant du Ku-Klux-Klan affublé d’une cagoule, d’un futur pendu dont on a caché la tête sous un sac? Ne pas prêter attention au visage de quelqu’un, n’en être pas curieux, qu’est-ce d’autre sinon une marque d’indifférence ou de mépris? Étrange éthique qui exige que l’on commence par adresser une fin de non-percevoir à la singularité charnelle de son prochain.
Comment perçoit-on la «nudité» d’un visage, surtout s’il est un beau visage de femme? Car, en ce cas, c’est la beauté qui trouble le contemplateur, à tel point que, se sentant dans ce dénuement qu’on appelle la timidité, le voilà en lutte contre lui-même pour garder une contenance. C’est pour cette raison même que je ne donne pas davantage raison à Spinoza quand il déclare que la beauté n’existe que par la grâce d’un désir: on ne désire pas une femme parce qu’elle est belle, dit-il, mais une femme est belle parce qu’on la désire. De là, on sait, sourd la fameuse théorie de la cristallisation — reprise par Stendhal mais que Spinoza emprunta lui-même à Lucrèce — selon quoi, aiguisée par le désir, l’imagination en embellit l’objet. Difficile de ne pas entendre-là, dans ce discours qui réduit la beauté à une hallucination excitée et excitante, l’aveu d’une détresse sexuelle. Surtout, le propos spinoziste manque son but à mêler désir et regard. Sur ce point, Kant s’avère d’une plus grande perspicacité que Spinoza. Pour le solitaire de Königsberg, la question n’est pas de savoir si une femme est attirante parce qu’elle est belle ou belle parce qu’elle est attirante, mais de constater qu’une belle femme n’est pas désirable. Dans la mesure où le beau suscite un plaisir de contemplation, une belle femme relègue un homme à une distance respectueuse, nécessaire au seul désir qui s’impose en cet instant: le désir désintéressé — détaché (provisoirement, du moins) d’une finalité sexuelle — de regarder sa beauté."

dimanche 16 septembre 2018

Matthias Bouchenot, héros antifasciste

Goodie antifa


Cher Matthias,
Le vendredi 14 septembre Rémi Crosson du Cormier, avocat général de la cour d’assises de Paris, ne cache pas sa fierté. Son réquisitoire de l’avant-veille a été suivi. Sur sa demande, le jury a décidé d’envoyer en prison deux jeunes prolétaires, Esteban Morillo et Samuel Dufour — le premier pour onze ans, le second pour sept ans. Rémi Crosson du Cormier jubile parce qu’il n’a pas seulement fait condamner des êtres nuisibles pour la société mais des ennemis de la démocratie: des néo-nazis arborant des tatouages. «Je vais entrer dans l’histoire», téléphone-t-il à son épouse. Son nom figurera sur la glorieuse liste des magistrats qui ont résisté au fascisme. Après l’annonce du verdict châtiant les sauvages assassins de Clément Méric, quand la foule se disperse, Rémi Crosson du Cormier va voir Xavière Simeoni, l'autre magistrat qui présida la même cour d’assises. Il la félicite d’avoir usé de son autorité pour éviter, lors des délibérations, que le jury prît en considération tous les éléments du dossier de l’instruction, ainsi que les témoignages à la barre, pouvant alléger la peine des inculpés. «S’en tenir aux faits, rien qu’aux faits, aurait nui, lui dit-il, au combat moral que ce tribunal avait le devoir, inflexible, de mener». Quand Rémi Crosson du Cormier fait l’accolade à Xavière Simeoni derrière une colonne du palais, tous deux ne peuvent réprimer des larmes où le sentiment d’avoir courageusement défendu la République se mêle à la joie de devenir désormais des références pour vous, les antifas.

Comme une bonne majorité de mes concitoyens qui se sentent menacés par le retour imminent du nazisme, je ne peux que me réjouir de l’issue de ce procès. D’abord parce que l’idée que ces deux criminels végèteront en prison me rassure, ensuite parce que, enfin, l’État vient de reconnaître à ton mouvement une légitimité politique. Vous, les antifas, cœurs purs appartenant à des familles aisées — ton grand-père est notaire — vous pouvez désormais à bon droit nous défendre contre des gens qui ne vous plaisent pas. Non seulement contre des skinheads ou des représentants des forces de l'ordre bourgeois, mais contre des individus plus dangereux encore pour la liberté de l’esprit: des libraires — tel, à Paris, François Bousquet qui, paraît-il, surgit brutalement hors de son magasin pour attraper de paisibles passants qu’il attache à une chaise et auxquels il lit durant des heures des ouvrages de Céline ou de Rebatet.

J’applaudis surtout au verdict de ce procès, mon cher Matthias, car il rend hommage à ta vaillance et à ton honneur, toi qui avais pris place, en tant que héros et martyr, sur le banc des parties civiles.

Ayant été longtemps l’ami de tes parents, je te connais bien. Je t’ai vu naître. Je suis témoin de tes premiers pas sur le sol et, si j’ose dire, sur les vagues. Nous avons surfé ensemble à Guéthary, et, quand tu étais lycéen puis tout jeune étudiant en histoire, à chacun de tes anniversaires je t’offrais des livres. Peut-être as-tu encore les œuvres complètes de Bakounine parues en belle édition chez Champ libre, d’autres classiques de l’anarchie, Les Thibaud de Roger Martin du Gard, Makhno et sa juive de Joseph Kessel. Tu désirais parler avec moi de ton idéal. Du moins tu essayais. Tu souffrais à l’époque d’un défaut d’élocution. Tu marmonnais. Toutefois, quand je saisissais des bouts de phrase, comme «les bouffons de la bourgeoisie», «la lepénisation des esprits», «tenir la rue», j’avais le sentiment d’avoir affaire à une intelligence percutante, celle que requiert la rédaction de tracts et de slogans sur des banderoles. Je mettais ce brio sur le compte de l’éducation de gauche que ton papa, intrépide journaliste à France bleu Orléans en butte aux lobbyistes de la betterave, et ta maman, institutrice adepte d’une pédagogie d’avant-garde, t’avaient transmise. Tous deux aimaient raconter leur rencontre dans les années 70 dans un camping libertaire sans toilettes où on disait le plus grand mal de l’exploitation capitaliste. 
Quand j’appris que tu étais devenu un militant antifasciste je ne fus pas étonné. Outre que tu possédais de précoces dispositions intellectuelles pour ce combat, tu montrais surtout des aptitudes physiques. «Mon chéri, t’a dit un jour ta maman tandis qu’elle repassait ton linge, quand on milite dans le camp du Bien, il faut savoir aussi se servir de ses poings». Ainsi devins-tu un redoutable boxeur chasseur de skinheads, avide de se frotter un jour, pour de bon, à la bête immonde.
Ce jour vint en juin 2013. Deux skinheads, accompagnés de leurs petites amies, feignent d’acheter des chemisettes de la marque Fred Perry dans une boutique de la rue Caumartin — chemisettes que vous, les antifas, portez aussi. Que ces salauds débarquent dans cette vente privée, au moment même où vous y êtes… Il n’y a pas de hasard. À l’évidence, la présence de ces tatoués est une agression. Vous répliquez d’abord pacifiquement par des mots d’esprit puis par des invites à la bagarre, car il est temps de passer activement à la résistance. Clément, malade d’une leucémie, frêle, veut en découdre lui aussi. Tu as vingt-quatre ans, il en a dix-huit. Tu pourrais l’en dissuader. Il suffirait que tu dises à tes comparses que de vous battre mettrait en danger la vie de Clément, que vous ferez barrage au fascisme une autre fois. Mais je connais ton caractère. Tu ne te laisses pas envahir par la sensiblerie bourgeoise qui consiste à se penser responsable d'un plus faible, à le raisonner, à le protéger, ne serait-ce que contre lui-même. Tu es l'aîné de Clément mais après tout tu n'es pas son maître. Et puis, tu as tellement attendu cette occasion historique de mettre en pièces l’ennemi. Alors, devant la boutique, le contact a lieu, les coups partent. Morillo est à un contre deux. Clément s’en mêle. Morillo sait se battre. En sept secondes, Clément tombe K.O. Il décède plus tard à l’hôpital. Les faits ont donné raison à la morale: le fascisme tue. 
Je voulais donc par ces mots exprimer mon admiration pour la lutte que tu livres, inlassable, parallèlement à ta carrière de professeur et à tes entraînements de boxe. Grâce à ce procès, plus personne ne peut ignorer que tu ne milites pas comme n’importe quel démocrate dans le seul but de protéger nos confortables libertés, mais que tu voues ta vie à l’avènement d’un monde juste et beau à ton image — sauf l’été, et c’est bien normal, quand tu viens en vacances au Pays basque à bord du 4X4 de ton papa.
Toi et les antifas vous êtes le sel de l’Histoire.

Passe le bonjour chez toi.


mercredi 12 septembre 2018

Lisez-moi, y a qu'ça qui m'intéresse...

Comme j’accepte de bon cœur les éloges qui me sont destinés — même s’ils sont sincères, comme disait Jules Barbey d’Aurevilly —, voici ceux de Cyril de la librairie Sauramps de Montpellier.

"Journées perdues
Journal littéraire d’un «philosophe sans qualités» (comme l’auteur se présente lui-même). Une merveille d’écriture d’un dandysme mordant et éclairé, illuminée par le soleil Basque.
Frédéric Schiffter, bikiniste convaincu et convainquant, nous promène doucement sur les rivages acérés de sa pensée."

vendredi 31 août 2018

Roland Jaccard, meilleur romancier de la rentrée


Roland Jaccard me confia un jour qu’il fallut qu’il atteignît l’âge d’homme pour succomber au charme du style — «parfois tarabiscoté» — d’Henri-Frédéric Amiel. Ce fut son père qui lui fit découvrir le Journal de cet égotiste pétri du calvinisme genevois et du pessimisme de Schopenhauer, mort en 1881 à 59 ans, inlassable explorateur de ce «vaste pays» qu’est l’âme humaine. Connaissant Roland Jaccard, je gage qu’il n’en lut pas les douze tomes. Mais il en dévora suffisamment de passages pour que naquît en lui une vocation de diariste — soucieux, quant à lui, d’une écriture sobre et directe inspirée par son ami Cioran.
Ni journal romancé, ni essai, Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel, est un roman — le premier, selon moi, de Roland Jaccard — fidèle au titre.
Amiel approche de la soixantaine, il devine qu’il ne vivra pas au-delà. Depuis quelques années, il se fait l’effet d’une «momie» qui regarde «la marche du temps». «J’assiste à mon ultime métamorphose», écrit-il, «je ne sais plus ce que j’étais». Au reste, il ne fut jamais doué pour être. Il demanda à la vie de «se laisser effleurer par elle sans la sentir passer», à l’amour «de rester toujours un rêve lointain». Il eût été heureux si le hasard, qui prend trop souvent des grands airs de Destin, ne se fût pas ingénié à déranger sa douillette neurasthénie en plaçant trois jeunes femmes sur son chemin bien tracé qui, de ses études, le mena au professorat. Cécile, l’adolescente qui poussa le sens du romanesque jusqu’au suicide; Louise, la petite garce parisienne, d’origine modeste, éprise de revanche sociale — «Les miséreux ne lâchent rien, note Amiel. Toutes ces œuvres charitables qui pullulent à Paris ne sont que des laboratoires de lâcheté: on y cultive le pauvre»—; Marie, enfin, la jeune admiratrice dévote qui sacrifiera son amour pour respecter le vœu de célibat de son amant et maître.
En lisant ces chapitres sur les amours ratées d’Amiel, je ne pus m’empêcher de penser à Adolphe le chef-d’œuvre de Benjamin Constant. Même conscience des impasses du désir et des illusions du cœur. Même brièveté du récit, également. Roland Jaccard parvient à concentrer en cent trente pages le bilan d’une vie d’un écrivain qui aura été tout aussi incertain de la qualité de son œuvre que de la réalité de son existence et auquel il ne prête qu’une satisfaction, celle d’être enterré au cimetière de Clarens, non loin de la tombe de Nabokov. Tous deux iront au lever du jour à la chasse aux papillons, les échecs les aideront à passer le temps. «Je lui parlerai de Cécile, lui de Lolita, espère Amiel. Et quand nous n’aurons plus rien à nous dire et que personne ne viendra plus fleurir nos tombes, c’est alors que nous connaîtrons la mort, la vraie mort».
Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel paraîtront le 13 septembre. Je ne lirai pas les autres romans de la saison, toujours trop longs. «Un ouvrage court et bon est deux fois bon», notait Baltasar Gracián. Puisse la critique se rappeler la remarque du philosophe et reconnaître que Roland Jaccard sera le meilleur romancier de la rentrée.