jeudi 1 décembre 2016

Supériorité de l'ennui — 11



Dimanche 27, anniversaire de la Schiffterina qui en veut à ses parents de l’avoir mise au monde en novembre. Mais ce jour-là les dieux ont été cléments. Beau temps, température douce, presque printanière. Balade le long des plages de Biarritz. Mer calme et lisse. Déjeuner au Bar Jean, plein de monde en ce jour de marché. Comme c’est le cas, je suppose, dans bien des villes, le quartier des halles est le fief des bobos, engeance haïe conjointement par les boubours, les bourgeois-bourrins, qui leur imputent à crime leur goût pour les produits bio, et les islamistes, qui envient leur habitude de l’apéritif vespéral dans les bars branchés en compagnie de filles de classes aisées, jolies et insouciantes. 

À propos de boubours, la droite française est fière de s’être donné pour chef un paillasson orné d’une raie sur le côté sur quoi Nicolas Sarkozy a essuyé ses talonnettes pendant cinq ans.

Dans son dernier ouvrage sur Einstein, Etienne Klein aurait pillé des écrivains et des philosophes qu’il cite sans guillemets. Curieux ce snobisme chez les scientifiques de vouloir passer pour des auteurs ou des penseurs. De quel complexe d’infériorité souffrent-ils par rapport aux gens de lettres ? Klein s’est construit une célébrité en racontant à la radio «les grandes énigmes de l’univers». Je n’ai guère d’estime pour les vulgarisateurs quelle que soit leur discipline. Si les gens s’entichent d’un savoir complexe, qu’ils fassent des études supérieures. Ce n’est pas aux spécialistes à leur distribuer des connaissances au rabais. D’ailleurs, ce que les amateurs cherchent dans les ouvrages de vulgarisation scientifique n’est pas un remède à leur ignorance mais la confirmation de leurs croyances ou de leur athéisme. Les premiers lisent Trinh Xuan Thuan, les seconds Etienne Klein ou, peut-être, Hubert Reeves. Dans les deux cas ils ne dépassent pas le niveau des frères Bogdanov.

samedi 26 novembre 2016

Supériorité de l'ennui — 10


Gina Lolo Brigida et Fidel Castro

Depuis les primaires américaines et celles de la droite française, une puanteur plébéienne sature l’atmosphère. Avec les primaires de la gauche qui approchent, suivies des élections présidentielles et législatives, l’air n’est pas près de se purifier. Comme lors des grandes et interminables messes mondiales du sport, je tremble pour mon art de vivre. Les clameurs partisanes vandalisent l’ennui douillet de mes journées. La politique est une tyrannie du blabla. Blabla des tribuns, blabla des journalistes, blabla du populo. Difficile de se soustraire à ce tapage. Je me fais l’effet d’un chat qu’on veut enfermer dans une basse-cour afin qu’il s’intéresse aux caquètements, aux grognements et aux beuglements ambiants.

Néanmoins, un chat ça observe. Les primaires américaines  n’avaient pas d’enjeu politique mais esthétique. En élisant Trump, ce n’est pas Hillary Clinton que les Américains ont voulu éliminer. Ils ont exprimé leur haine de Woody Allen. D’ailleurs ce qui me gêne chez les gens qui n’apprécient pas Woody Allen, c’est leur côté Trump. Le nihilisme élégant, il est vrai, n’est pas populaire.

Fidel Castro est mort. J’aimais bien son personnage, son côté boy-scout latino, un rien bling-bling quand il arborait ses deux Rolex au poignet. Bien sûr, il me faisait penser au général Alcazar, non pas tel qu’il apparaît dans L’Oreille cassée mais dans Tintin et les Picaros. On dit qu’au début de son règne il aimait bien faire fusiller ses ennemis et ses amis mais qu’avec l’âge il préférait les abandonner à la mort en prison. On dit aussi que le dictateur se laissait dominer par le charme des femmes. On lui attribue plus de trois mille conquêtes. Fidel était un impérialiste des cœurs.






mardi 15 novembre 2016

Supériorité de l'ennui — 9




Des barbares appelés plus communément «jardiniers» ont envahi le parc. Équipés de machines tranchantes et pétaradantes, ils attaquent dans un vacarme de fin du monde les platanes, les magnolias, les arbousiers. Derrière mes fenêtres, je regarde, impuissant, le terrible spectacle de ces exactions. 

J’ai vu hier soir la fin de l’excellent feuilleton Un village français sous l’occupation. L’Histoire, ses aléas et ses fatalités, y est montrée à l’œuvre au-dedans des personnages. Elle s’incorpore si bien en eux qu’elle apparaît dans toute son absurdité tragique. Le tour de force des scénaristes est d’avoir fait de Heinrich Müller, le chef du SD morphinomane, la figure la plus intéressante de tous ces héros. L’officier SS qui, juste après la Libération, devient un indispensable agent de l’OSS, écrase de son charisme les résistants staliniens et gaullistes — les premiers empêtrés dans la ligne du Parti et les seconds obsédés par l'instauration de leur futur pouvoir. Pour ce rôle de beau salaud, il n’y avait d’autre choix que de le confier à l’acteur Richard Sammel.   

Ayant à élire un escroc en jupons du parti démocrate ou un escroc bouffi du parti républicain, les Américains ont préféré le second, une sorte de Berlusconi à la mode locale. En France, les intellectuels de gauche s’étouffent d’indignation, tandis que des plumitifs populistes exultent en remuant du croupion comme des guenons devant un mâle dominant.

Si Sénèque examinait mes lectures du moment — des mémoires de chroniqueurs mondains, des biographies de stars ou d’écrivains pipole — il serait consterné de voir combien mon esprit se dissipe, lui qui écrivait à Lucilius: «Avise toi que de passer du temps à lire des auteurs nombreux et des livres de toutes sortes est la meilleure manière pour ton âme de s’égarer. À voyager sans se poser jamais, on a beaucoup de chambres d’hôtes, mais aucune amitié. C’est ce qui t’arrivera. En parcourant avec hâte et sans discernement quantité de petits ouvrages, tu ne te lieras intimement à aucun génie». 


Depuis le jour anniversaire de mes soixante ans, le 22 octobre dernier, je m’observe afin de repérer les signes de la vieillesse qui arrive. Le premier auquel j’apporte une attention particulière est bien entendu la fonction priapique. Or l’âge ne l’a pas encore affectée. Tout va bien.

samedi 5 novembre 2016

Supériorité de l'ennui — 8


Le jury du Renaudot s’est honoré en décernant son prix à Aude Lancelin pour Le monde libre, un pamphlet drôle et vache contre le larbinat en milieu journalistique de gauche. J’imagine la mine dévastée des pauvres types qui voulaient sa si jolie tête… 

J’ai laissé tomber Le Royaume, d’Emmanuel Carrère. Les premiers chrétiens me rasent. Des rabat-joie plus pénibles encore que les sermonneurs stoïciens — qui les méprisaient. Marc Aurèle en jeta bon nombre aux lions. L’idée fut contre-productive mais légitime. 

Prélevé chez Antoine de Courtin : «Ce que nous pensons de ces gens si acharnés à la lecture qu’ils en quittent toutes leurs affaires […], qui sont sans cesse non seulement sur les livres mais à faire des livres, ces songes creux toujours distraits et qui vous répondent non quand il faut répondre oui, qui se mordent les ongles et mangent les bouts de leurs gants pour trouver quelque belle pensée? Ces sortes de gens ne sont bons à rien car ne lire que pour s’amuser et ne faire des livres que pour la vanité d’être auteur, laissant cependant des emplois qui sont d’obligation, c’est être inutile et c’est encore prendre beaucoup de peine pour l’être car il n’y a rien qui coûte autant que l’étude ni qui donne autant de peine de faire des livres. […] L’étude est quelque chose de bon si on en fait bon usage. Mais de se mordre les ongles et manger ses gants pour empoisonner le monde de fables et de romans qui ne servent qu’à allumer des passions criminelles dans l’âme, qui ne servent qu’à corrompre l’esprit au lieu de l’instruire, qui ne servent enfin qu’à faire perdre le temps après que l’auteur l’a perdu le premier en s’amusant à cette espèce de magie, au lieu de s’occuper à quelque chose de solide et d’utile[…], c’est se rendre coupable non seulement de sa propre paresse mais encore de la paresse des autres et c’est ce que nous détestons ici.» Traité de la paresse ou de l’art de bien employer son temps (1673).

Cicéron:« La vieillesse… on est tous désireux d’y parvenir, et, quand on y est, on a contre elle quantité de griefs». Le philosophe — dont les vieux jours furent avortés puisqu’il a fini assassiné, décapité et les mains tranchées sur ordre de Marc Antoine — loue la vieillesse de nous débarrasser de l’obsession des plaisirs. Il oublie la nostalgie de nos péchés de jeunesse. Une hantise du jamais plus qui empoisonne la prétendue sérénité de l’ancêtre.