jeudi 15 mars 2012

Lettre à Alain Jugnon, et autres nietzschéens de gauche, sur le refus de voir en Nietzsche un penseur réactionnaire

Nietzsche en tenue dionysiaque
Dessin de Frédéric Pajak


Jugnon,

Afin de parfaire le nettoyage sémantique appliqué à la notion extravagante — ou divagante — de "nietzschéisme de gauche" que vous empruntez à Onfray, il est temps que je dégaine un gros mot: réactionnaire.

Eh oui, Jugnon. Nietzsche fut un penseur réactionnaire.


On reconnaît un penseur réactionnaire essentiellement au dégoût que lui inspire la modernité — à savoir : l’avènement de la science, des techniques, de l’industrie, de la finance, des bureaucraties étatiques qui ont anéanti depuis le XVIIIe siècle et les siècles suivants des structures sociales, politiques et religieuses hautement hiérarchisées qui conféraient un ordre au monde des humains et l’enchantaient. En dissolvant les liens féodaux et en émancipant les consciences de la tutelle du sacré, des visions mythiques païennes et des dogmes monothéistes, en pulvérisant les corporations, la Révolution française, exécutrice du programme rationaliste et positiviste des Lumières a suscité aux yeux du réactionnaire les fléaux qui dévastent la civilisation tels l’humanisme, l’égalitarisme, le mercantilisme, l’irruption des masses, le grégarisme, le féminisme, etc. — bref, la catastrophe de l’"américanisation" de la vie.

Là où le Moderne loue l’égalité des droits entre les classes, les castes, les races, les sexes, les générations comme un progrès de l’humanité, le Réactionnaire déplore une dégénérescence. Là où le Moderne revendique un combat pour le Bien commun, le réactionnaire fustige un vandalisme généralisé contre le Beau. Ce qui distingue le Moderne du Réactionnaire, c’est que le premier est un militant, le second un esthète. Le Moderne ne jure que par l’Homme, le Réactionnaire ne vit que pour le style.   

À cet égard, pour reprendre l’expression du philosophe marxiste italien Domenico Losurdo, Nietzsche fut bien au XIXe siècle, comme en témoignent les trois quarts de ses écrits consacrés à la question de la Kultur, "le plus grand penseur parmi les réactionnaires et le plus grand réactionnaire parmi les penseurs".

Au lendemain de la Commune de Paris, bien qu’il se félicitât de l’écrasement de l’insurrection, Nietzsche crut urgent de renouer philosophiquement avec l’idéal de la culture antique grecque. Le nihilisme chrétien ayant déjà infecté en profondeur de sa morale compassionnelle et égalitaire les peuples européens dominés par les "forts", il fallait résister à ses avatars laïques et modernistes à savoir les forces du ressentiment démocratiques, anarchistes, socialistes, communistes, syndicalistes — ce que l’on commençait à appeler alors les mouvements de "gauche". Et c’est ainsi que les outrances d’un Joseph de Maistre passent pour des propos modérantistes quand on les compare à bon nombre des considérations "intempestives" de Nietzsche qui suivront La Naissance de la tragédie — ouvrage publié en 1872. Pour en prendre toute la mesure, encore faut-il le lire — lire Nietzsche lui-même et non ses interprètes fabulateurs.


Ce qui empêche le "nietzschéen de gauche" de voir Nietzsche comme un penseur réactionnaire, c’est, outre le fait qu'il n'a lu aucune de ses œuvres, la confusion qu'il opère entre le qualificatif de “réactionnaire” et celui de "penseur de droite", notion qu'il décline en "penseur conservateur" et, bien sûr, très vite, en “penseur fasciste” ou “nazi”.

Évidemment, si Nietzsche exécrait les démocrates de son temps, ce n’était pas parce qu’il s’engageait politiquement à droite, mais parce que les démocrates étaient pour lui les pions serviles et bêlants de la modernité. Le mot "conservateur" lui aurait ébouriffé la moustache. Quant aux termes de "fasciste" et de "nazi", il les ignorait. Mussolini naquit l’année où Nietzsche commença son Zarathoustra, en 1883, et Hitler en 1889 — l’année où il sombra dans l’aphasie. En revanche, Mussolini et Hitler furent bel et bien de fervents lecteurs du philosophe, et ce, dans ses œuvres originales — et non, comme le prétend une légende, dans la compilation truandée publiée par sa sœur.

Pour définir Nietzsche, Jugnon, la moindre des choses est de s’en tenir à ses termes quand il parlait de lui-même. Il se désignait comme un immoraliste : en philosophant "par-delà bien et mal", il en appelait à une culture du Beau et à une Grande Politique de la puissance vitale — telles que les anciens Grecs, esclavagistes, guerriers, civilisateurs, législateurs, artistes, en donnèrent jadis les modèles et qu’il fallait restaurer. Voilà pourquoi se voulait-il "inactuel" — autre manière, plus élégante, peut-être plus dandy, de se dire réactionnaire.

Personnellement, peu me chaut que Nietzsche ne fût pas un intellectuel de gauche et moins encore qu’il ne fût pas de droite. Je le trouve souvent fumeux et grandiloquent. Je ne cesse de répéter que son chef d’œuvre aura été son destin fait d’échecs, de déboires et de souffrances physiques — comble de l’ironie pour le chantre de la volonté de puissance.

Néanmoins, j’ai une affection pour les "inactuels" de tout poil. Quand ils cultivent avec brio et humour l’art du bousillage, je me sens leur contemporain.

mardi 13 mars 2012

La séduction nihiliste


Que ce soit dans ses essais, ses recueils d’aphorismes ou ses écrits intimes, Roland Jaccard manie comme personne une ironie fine et coupante qui est la marque d’un esprit à la fois érudit et allergique à toute scolastique. S’il arrive que son nombril lui flanque des vertiges, il les dissipe aussitôt par des exercices d’autodénigrement — un remède que lui a transmis son ami Cioran. Inutile de préciser que les doctes de tout poil snobent cet universitaire buissonnier titulaire à vie d’une chaire de nihilisme à l’étage du café de Flore. Mais inutile de dire également qu’il fait les délices des amateurs de sarcasmes et de style. Abonné depuis toujours à ses livres, j’en ai fait quant à moi un maître de désinvolture.
Les Presses Universitaires de France viennent de rééditer en un volume La Tentation nihiliste et Le Cimetière de la morale.
Publiés à six ans d’écart — 1989-1995 — les deux essais se suivent dans le propos et l’intention. Roland Jaccard nous munit d’un guide grâce auquel nous pouvons flâner dans la galerie du Néant où sont accrochés les portraits de Schopenhauer, Leopardi, Stirner, Amiel, Freud, Schnitzler, Rabbe, Challemel-Lacour, Panizza, Nietzsche, Rée, Lou Salomé, Sissi, Barbelion, Bierce, Altenberg, Klima, Dazaï, Zweig, Hedayat, Connolly, Giauque, Zorn, Louise Brooks, Cioran. En nous posant devant chacun d’eux, le charme opère sans tarder — ce charme puissant propre aux « destructeurs d’illusions » selon le mot de Wittgenstein et qui vous inocule la manie de ricaner des idéaux.  
Bien sûr, tout le monde ne peut pas lire les livres de Roland Jaccard. « On refuse au nihiliste le titre de philosophe […], écrit-il: le philosophe doit être le phare de l’humanité, et l’on ne conçoit pas que ce phare puisse éclairer un charnier ou, pis, une mer d’insignifiance. » Restent ceux que la tyrannie morale de l’indignation déprime. Ils trouveront un vif plaisir et, donc, un réconfort dans ce dictionnaire amoureux et élégant de la négation. 

dimanche 11 mars 2012

Nettoyage sémantique (suite)


Même si le négationnisme philosophique qui assiège mon blogue résiste à toute épreuve de lecture de Nietzsche en raison de je ne sais quelle forme de berlue appelée nietzschéisme de gauche, je produis néanmoins ci-dessous le cruel § 34 du Crépuscule des idoles.

«  Chrétien et anarchiste. Lorsque l’anarchiste, comme porte-parole des couches sociales dégénérées, réclame dans une belle indignation, le ”droit”, la ”justice”, les ”droits égaux”, il se trouve sous la pression de sa propre inculture qui l’empêche de comprendre pourquoi au fond il souffre — en quoi il est pauvre en vie… Il y a en lui un instinct de causalité qui le pousse à raisonner: il faut que ce soit la faute à quelqu’un s’il vit mal à l’aise… Cette ”belle indignation” lui fait déjà du bien par elle-même, c’est un vrai plaisir pour un pauvre type de pouvoir injurier : il y trouve une petite ivresse de puissance. Déjà la plainte, rien que le fait de se plaindre peut donner à la vie un attrait qui la rend supportable: dans toute plainte il y a une dose raffinée de vengeance, on reproche son malaise, dans certains cas même sa bassesse, comme une injustice, comme un privilège inique, à ceux qui se trouvent dans d’autres conditions. ”Puisque je suis une canaille tu dois en être une aussi”: c’est avec cette logique qu’on fait les révolutions. Les doléances ne valent jamais rien : elles proviennent toujours de la faiblesse. Que l’on attribue son malaise aux autres ou à soi-même — aux autres, le socialiste, à soi-même le chrétien — il n’y a là proprement aucune différence. Dans les deux cas quelqu’un doit être coupable et c’est là ce qu’il y a d’indigne, celui qui souffre prescrit contre sa souffrance le miel de la vengeance. Les objets de ce besoin de vengeance naissent, comme des besoins de plaisir, par des causes occasionnelles: celui qui souffre trouve partout des raisons pour rafraîchir sa haine mesquine […] Le chrétien et l’anarchiste — tous deux sont des dégénérés. — Quand le chrétien condamne, diffame et noircit le monde, il le fait par le même instinct qui pousse l’ouvrier socialiste à condamner à diffamer et à noircir la Société : Le  ”Jugement dernier” reste la plus douce consolation de la vengeance, — c’est la révolution telle que l’attend le travailleur socialiste, mais conçue dans des temps quelque peu plus éloignés... L’ ”au-delà” lui-même — à quoi servirait cet au-delà, si ce n’est à salir l’ ”en-deçà” de cette terre ?»


jeudi 8 mars 2012

La dolce vita philosophique


La question n’a jamais été pour moi de mettre ma vie en conformité avec mes idées, mais de faire l’inverse. En réalité cela ne fut jamais une question. C’est sans effort, sans ascèse, sans exercices spirituels, tout naturellement, que ma foi dans le chaos, mon dogmatisme en matière de flemme, mon jusqu’au-boutisme sur le chapitre de la sieste, mon rejet des plaisirs grégaires ont trouvé dans le nihilisme une formulation philosophique adéquate. Sans doute est-ce ce ton mineur qui a séduit Freddy Téllez pour qu’il me fasse figurer dans son petit panthéon de «libres penseurs» — par opposition aux faiseurs de système — au côté de Ladislav Klíma, de Cioran et de Roland Jaccard. Certes, être associé à de pareils desperados métaphysiques n’arrange pas ma réputation. Mais l’honneur et le plaisir de rester impopulaire sont saufs.     

dimanche 4 mars 2012

Mon nihilisme


N'ayant rien d’autre à faire ce dimanche matin, je vais tenter d’expliquer pourquoi je suis nihiliste et ce que ce terme signifie pour moi — depuis la mort de mon père survenue quand j’avais neuf ans. Comme je suis flemmard, je vais extraire des passages du chapitre IX de ma Philosophie sentimentale
[…] « Puisque le mot prête à confusion, je nommerai mon nihilisme un "acosmisme" et le définirai non pas comme une négation intellectuelle du monde mais comme l’incapacité à me représenter la réalité sous la forme d’un monde — kosmos. On pourrait déceler là le symptôme de ”déréalisation” tel que la psychiatrie le diagnostique dans des cas de fortes dépressions flirtant avec la psychose. Or, en ce qui me concerne, ce n’est pas le monde qui se "déréalise" mais la réalité qui ne se "mondialise" pas — et persiste à m’apparaître comme réalité et rien d’autre. Peut-être mon réalisme aigu présente-t-il une pathologie non moins inquiétante que celle du psychotique, mais, pourtant, je crois l’expérience de "non-mondialisation", ou, d’abord, de "dé-mondialisation", assez banale: on l’éprouve sitôt qu’un repère habituel, la présence d’un être cher, ou d’un lieu, disparaît soudain ou assez vite de sa vie alors que l’on s’imaginait cet élément de la réalité inscrit dans un état durable et presque éternel. L'existence apparaît alors dans toute son insignifiance : inconsistante et absurde — en toute sa nihilité, dirait Montaigne. Ainsi, le corps. On jouissait d’un organisme en bonne santé. Tout, en ce microcosme, semblait fonctionner dûment. Mais voilà qu’il est accidenté, miné par un virus, ravagé par un mal chronique. Les mouvements s’avèrent impossibles ou pénibles. Le rapport à l’extériorité se rétrécit. Vivre devient un exploit. De même, la nature. Insouciant des forces telluriques et des tourbillons atmosphériques, on vaquait, dans sa ville ou son village, à son travail, à sa vie de famille ou amicale. Or, en quelques instants, les maisons, les édifices, les monuments, sont détruits par un séisme, rasés par un ouragan, engloutis sous un raz-de-marée, ensevelis sous la lave d’un volcan, noyés sous les flots de pluies diluviennes. L’environnement social, enfin. En mil neuf cent quarante, Hélène Berr avait vingt et un ans. Pour cette agrégative d’anglais, grande connaisseuse de Shakespeare, tout tournait rond. La marche des planètes, le cycle des saisons, le rythme des années scolaires suivaient un cours stable et harmonieux. C’est à peine si le fracas des guerres qui explosaient partout en Europe et ailleurs traversait les murs de sa chambre de jeune parisienne de bonne famille. Les œuvres de Bach, de Mozart, de Schumann, qu’elle passait sur des disques ou qu’elle jouait avec des amis, en couvraient les éclats lointains. La seule nouveauté qui bousculait sa quiétude avait le visage d’un beau garçon, Jean Morawiecki, mélomane, et comme elle, passionné de littérature. Puis vinrent les nazis. L’occupation imposa d’abord le couvre-feu aux plaisirs et aux nuits. La violence devint légale, la délation un devoir. Les parents, les amis, les relations disparurent. L’amour s’exila. En deux ans, le Paris d’Hélène cessa d’être le décor du flirt, le théâtre d’une haute culture, le lieu des flâneries d’une rêveuse solitaire, pour se transfigurer chaque jour qui passait en labyrinthe de la peur.[…]
Quand, donc, la réalité familière change brusquement de tournure; quand le "tour" qui semble la façonner, tel une providence, se brise; quand le corps lâche, les éléments se déchaînent et les autres se montrent hostiles et s’enivrent de carnage, on dit alors que "le monde s’écroule" — découvrant que cela même qui s’écroule ne constituait pas un monde ni ne faisait partie d’un monde. Ce qui s’écroule n’est autre que l’illusion cosmique à travers laquelle on se représentait la nature des choses. On se rend compte qu’il n’y avait non pas rien, mais que, ce qu’il y avait, n’était rien de pensable comme monde. Car un monde, ce que les Grecs appelaient kosmos et que les Romains traduisirent par mundus, suppose un ordre, une architecture, une harmonie et, partant, une régularité, une stabilité, une consistance de telle sorte que tout cet ordonnancement répondrait au désir d’une finalité : le monde serait là pour nous, les humains. Or, l’expérience douloureuse de la perte révèle une cruelle vérité, à savoir que la vie humaine n’est qu’un phénomène parmi d’autres voué au hasard et à la mort. […] De l’hébétude de la perte on glisse au vertige de la perdition. En soi comme hors de soi l’on est égaré, à la dérive et au bord du naufrage.
[…] Je n’érige pas mon [nihilisme] uniquement en connaissance empirique — de par l'expérience de la perte —, mais le définis aussi comme connaissance objective. De même que c’est par le "cœur", dit Pascal, que l’on a la notion de l’espace et de ses trois dimensions, de l'écoulement du temps, des nombres et de leur quantité illimitée, c'est par cet identique "instinct" infaillible que je saisis avec évidence le hasard et la mort comme "principes" de l'insignifiance de tout. Rien de moins rationnelle ou rationaliste que ma pensée. Puisque c'est par le "cœur" que je vois la réalité comme l'ensemble infini et chaotique des choses et des êtres qui apparaissent et, plus ou moins vite, disparaissent, pourquoi me donnerais-je la peine de démontrer que leur passage ne répond à aucune nécessité — hormis le hasard — ni à aucune finalité — hormis la mort ? Là réside aux yeux de certains philosophes mon "terrorisme" : dans la négation injustifiée, simplement au nom du cœur, de l’idée de monde, et, facteur aggravant, dans mon silence qui la suit — perçu comme refus de ma part de la remplacer par une autre idée de monde ou par l’idée d’un autre monde. Nier le monde passe encore, mais n’en concevoir aucune version de rechange leur est intolérable. […] [Or] voilà encore un trait condamnable prêté à mon nihilisme. Mon cœur, par quoi je ressens que tout est hasardeux et mortel, serait sec. Rien, pour moi, n’aurait de valeur. Préjugé et calomnie. Car, plus, peut-être, que tout autre humain, je m'attache à ce qui n'a pas de raison d'être et qui doit être anéanti. En cela, rien ne me semble plus cruelle — si elle n’était vaine — qu’une sagesse exhortant à l'indifférence à l’égard des êtres et des choses. Au contraire, je ne manque jamais d'en appeler, en raison même de leur vie si fragile et de leur beauté si éphémère, à leur jouissance et à leur amour fût-ce au prix d’une ravageuse mélancolie […] ».

Pourquoi, quand je me présente comme nihiliste, je rajoute « balnéaire »? Simplement parce que je vis depuis longtemps à Biarritz, poste privilégié pour contempler le khaos océanique sur lequel il m’arrive de surfer à la belle et bien courte saison. 

jeudi 1 mars 2012

Nettoyage sémantique (avec, en annexe, un extrait du § 202 de Par-delà Bien et Mal de Nietzsche)



Il est temps de procéder ici au nettoyage sémantique des termes de ressentiment et de nihilisme utilisés à tort et à travers par les béotiens qui se piquent de nietzschéisme.

C’est principalement dans la Généalogie de la Morale (1887) que Nietzsche développe la notion de ressentiment et explicite celle de nihilisme.

Le ressentiment ressortit à une pathologie ethnique y explique-t-il. Il est une passion mortelle pour les grandes civilisations fondées sur la conquête et l’esclavage, passion qui infecte le monde depuis l’antiquité. C’est la haine que vouèrent à leurs maîtres successifs les Juifs dominés, humiliés, persécutés. Comme cette haine manquait de la vitalité physique qui l’aurait mue en une saine violence, elle s’exprima sous la forme sublimée d’une morale subversive. Faute de devenir un peuple de guerriers, les Juifs, par lâcheté et par ruse, se firent prêtres. C’est ainsi que le plus vil instinct de revanche devint la plus sophistiquée des spiritualités, la culpabilisation l’arme la plus redoutable. Les forts et les nobles qui autocélébraient en toute innocence leur brutalité, leur cruauté, leur égoïsme de caste dominante, eurent à affronter, venant de leurs esclaves, des discours venimeux leur reprochant de servir le Mal et, par là, d’être, en raison même de leur supériorité sociale, humainement inférieurs aux faibles, aux difformes, aux pauvres, aux minables en qui s’incarne le Bien. Ces maîtres sans autres états d’âmes moraux que leurs désirs d’affirmer leur volonté de puissance et qui, pour cela même, se pensaient Bons, Beaux et Grands, finirent par se sentir coupables et par épouser les valeurs qu’ils méprisaient allégrement : la compassion, le souci de l’égalité, le renoncement à la violence. Ils se laissèrent enjuiver — et/ou christianiser, le christianisme étant pour Nietzsche la forme la plus toxique du judaïsme.

« Tout ce qui sur terre a été entrepris contre les "nobles", les ”puissants”, les ”maîtres”, le ”pouvoir”, n’entre pas en ligne de compte, si on le compare à ce que les Juifs ont fait : les Juifs, ce peuple sacerdotal qui a fini par ne pouvoir trouver satisfaction contre ses ennemis et ses dominateurs que par une radicale transmutation de toutes les valeurs, c’est-à-dire par un acte de vindicte essentiellement spirituel. Seul un peuple de prêtres pouvait agir ainsi, ce peuple qui vengeait d’une façon sacerdotale sa haine rentrée. Ce sont les Juifs, qui, avec une formidable logique, ont osé le renversement de l’aristocratique équation des valeurs (bon, noble, puissant, beau, heureux, aimé de Dieu.) Ils ont maintenu ce renversement avec l’acharnement d’une haine sans borne (la haine de l’impuissance) et ils ont affirmé : ”Les misérables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les petits seuls sont les bons ; ceux qui souffrent, les nécessiteux, les malades, les difformes sont aussi les seuls pieux, les seuls bénis de Dieu; c’est à eux seuls qu’appartiendra la béatitude — par contre, vous autres, vous qui êtes nobles et puissants, vous êtes de toute éternité les mauvais, les cruels, les avides, les insatiables, les impies, et, éternellement, vous demeurerez aussi les réprouvés, les maudits, les damnés !”»[GM, I, 7].

« On sait qui a recueilli l’héritage de cette dépréciation judaïque […] », poursuit Nietzsche, désignant par là la philosophie des Lumières et la Révolution française, les mouvements démocratiques, égalitaristes, socialistes, anarchistes. Je rappelle au passage que le sous-titre de la Généalogie de la morale est: Écrit polémique.

Or, c’est « […] à propos de l’initiative monstrueuse et néfaste au-delà de toute expression que les Juifs ont prise par cette déclaration de guerre radicale entre toutes », que Nietzsche forge sa notion de nihilisme.

Nihiliste, pour Nietzsche, est toute forme de pensée charitable, solidaire, éprise de justice et d’égalité, féministe, compassionnelle, en un mot humaniste qui, par ressentiment, ou au nom du Bien — c’est la même chose —, nie et condamne la volonté de puissance telle que, précisément, la concevaient et l’exerçaient joyeusement et sans remords les « fauves », les « prédateurs », les «brutes blondes», bref, les races appelées à commander et fonder des civilisations.

Telle est la conception du ressentiment et du nihilisme selon Nietzsche et il n’en a jamais eu une autre — ce fut même son thème obsessionnel. En faire un penseur de la démocratie, un intellectuel de gauche avant l’heure, relève purement et simplement de la confusion mentale ou de l’escroquerie — l’une n’empêchant pas l’autre. 


Post-scriptum ajouté ce jour — le 2 mars 2012.


Concernant la filiation entre christianisme et pensée démocratique, voilà ce que Nietzsche écrit dans Par-delà bien et mal au § 202 :


"[…]La morale est aujourd’hui en Europe une morale de troupeau. Elle n’est, par conséquent, à notre avis, qu’une espèce particulière de morale humaine, à côté de laquelle, soit avant soit après, d’autres morales, surtout des morales supérieures, sont encore possibles ou devraient l’être. Mais, contre une telle « possibilité », contre un tel « devrait », cette morale emploie toutes ses forces à regimber : elle dit, avec une opiniâtreté impitoyable : « Je suis la morale même ; hors de moi, il n’y a point de morale ! » De plus, à l’aide d’une religion qui satisfait aux plus sublimes désirs du troupeau et flatte ces désirs, on en est venu à trouver, même dans les institutions politiques et sociales, une expression toujours plus visible de cette morale : le mouvement démocratique continue l’héritage du mouvement chrétien. Que son allure soit cependant trop lente et trop endormie pour les impatients, pour les malades, pour les monomanes de cet instinct, c’est ce que prouvent les hurlements toujours plus furieux, les grincements de dents toujours moins dissimulés des anarchistes, ces chiens qui rôdent aujourd’hui à travers les rues de la culture européenne, en opposition, semble-t-il, avec les démocrates pacifiques et laborieux, les idéologues révolutionnaires, plus encore avec les philosophastres maladroits, les enthousiastes de fraternité qui s’intitulent socialistes et qui veulent la «société libre », mais en réalité tous unis dans une hostilité foncière et instinctive contre toute forme de société autre que le troupeau autonome (qui va jusqu’à refuser les idées de « maître » et de « serviteur » — « ni Dieu ni maître », dit une formule socialiste —); unis dans une résistance acharnée contre toute prétention individuelle, contre tout droit particulier, contre tout privilège (c’est-à -dire, en dernier lieu, contre tous les droits : car, lorsque tous sont égaux, personne n’a plus besoin de « droits » —); unis dans la méfiance envers la justice répressive (comme si elle était une violence contre des faibles, une injustice à l’égard d’un être qui n’est que la conséquence nécessaire d’une société du passé); tout aussi unis dans la religion de la pitié, de la sympathie envers tout ce qui sent, qui vit et qui souffre (en bas jusqu’à l’animal, en haut jusqu’à « Dieu » — l’excès de « pitié pour Dieu » appartient à une époque démocratique —); tous unis encore dans le cri d’impatience de l’altruisme, dans une haine mortelle contre toute souffrance, dans une incapacité presque féminine de rester spectateurs lorsque l’on souffre, et aussi dans l’incapacité de faire souffrir; unis dans l’obscurcissement et l’amollissement involontaires qui semblent menacer l’Europe d’un nouveau bouddhisme; unis dans la foi en la morale d’une pitié universelle, comme si cette morale était la morale en soi, le sommet, le sommet que l’homme a réellement atteint, le seul espoir de l’avenir, la consolation du présent, la grande rémission de toutes les fautes des temps passés ; — tous unis dans la croyance à la solidarité rédemptrice, dans la croyance au troupeau, donc à « soi »..." 

mercredi 29 février 2012

9 SEMAINES AVANT L'ÉLECTION, journal idéal pour une indignation paresseuse et balnéaire


«[…] Ironie, élégance, désenchantement : telles sont les faibles armes qui s’exprimeront ici pour passer le temps, au moins ce temps mauvais de polémiques, de manœuvres, de revirements, de scandales — ces bons scandales qui font toujours bouillir la marmite. Un journal contre les convictions chimériques, contre la politique obligatoire, contre le pain rassis et le jeu électoral. Un journal incrédule, révolté, rêveur, ”insupportablement grave, absolument pas sérieux et irrésistiblement intelligent”».

Frédéric Pajak
Extrait de l’éditorial
de 9 semaines avant l’élection

mardi 28 février 2012

Dès aujourd'hui en kiosque, l'hebdomadaire insondable (clic-clic)


Frédéric Pajak qui lança au début des années 2000 le mensuel L’Imbécile, publie dès ce jour un hebdomadaire très chic mais très mauvais genre que l’on ne trouvera en kiosque, dans les maisons de la presse et en librairie, que durant neuf semaines — d’où son titre : 9 semaines (avant l’élection). Attention ! Mardi prochain, il s’intitulera 8 semaines ; le mardi suivant : 7 semaines, etc.

Présentation :

« Cet hebdomadaire ne connaît qu’une consigne : ne parler ni des candidats ni de leur parti. Indépendant, drôle et intelligent, il s’amuse de tous les sujets, s’enflamme, s’inquiète, réfléchit. Aucune caricature donc, aucune basse polémique, un journal enfin loin de la cacophonie électoraliste et de la complaisance des «communicants».

Pour le prix spécial de 1,50 € au premier numéro, il coûtera ensuite 2,50 € et sera disponible dans tous les kiosques en France du 29 février au 25 avril 2012, et aussi en Suisse, en Belgique et au Luxembourg.

Douze grandes pages, et en double page centrale : un grand dessin d’humour comme une affiche. Et des romanciers, des essayistes, des philosophes, des dessinateurs… »

Voilà donc un journal éphémère et printanier que les abonnés de ce blogue se feront un plaisir d’acheter en plusieurs exemplaires afin de les offrir autour d’eux. 

vendredi 24 février 2012

Onfray-la-matraque



Une dépêche de l’A.F.P. nous apprend qu’un « homme est en garde à vue à la Sous-direction Anti-terroriste depuis jeudi 23 février dans l'affaire dite de Tarnac. Il est soupçonné d'avoir fabriqué les crochets utilisés dans les sabotages de lignes à grande vitesse à l'automne 2008 ».
En lisant plus avant la dépêche, nous apprenons aussi que ce jeune homme est ferronnier, autrement dit que son métier est de fabriquer ces crochets. Comme quoi le flair infaillible de nos gendarmes n’est plus à prouver, même si les jeunes gens qu’ils avaient arrêtés sont aujourd’hui libres faute de preuves réelles.
Nous qui ne sommes pas non plus des brèles, nous comprenons évidemment le sens électoraliste de la manœuvre de Guéant.
Au reste, il n’avait échappé à personne que c’était déjà le cas quand, au plus fort de l’« affaire », Michèle Alliot-Marie dirigeait les pandores.
Cela n’avait échappé à personne sauf à un seul : Michel Onfray (cf. document ci-dessus), qui, avec sa manie hautement névrotique de dégainer un sermon de morale plus vite que le doute, abonda dans le sens de la version policière des « faits ». C’est lorsque la thèse du complot terroriste commença à s’effondrer que, dans Libération, il justifia son erreur de jugement en incriminant — dixit — une «cabale médiatique» dont il fut la dupe.
Par Jugnon ! Nous n’osons imaginer les erreurs de jugement de ce philosophe libertaire, si sensible aux communiqués de la police, en d’autres temps où la « cabale médiatique » visait à faire accroire aux bons français la vérité effrayante d’un «complot juif et franc-maçon». 

lundi 20 février 2012

Salvador Dalí enculant André Breton





Dans son dernier livre, L’effervescence du vide (Grasset), Nicolas Grimaldi rapporte ce souvenir de Ferdinand Alquié, philosophe ami d'André Breton et compagnon de dérive du mouvement surréaliste.
« Je me rappelle une époque où Breton faisait comparaître Dalí et exigeait de lui une autocritique pour avoir peint une toile qui raillait la Révolution. Dans une plaine sous la lune, il avait peint Lénine à poil, avec un cul comme une meseta où étaient alignés des poteaux électriques. Dalí l’avait intitulée : Le grand programme prolétarien d’électrification. ”De telles peintures, avait dit Breton, cherchent à ridiculiser la Révolution. Vous devez vous en excuser, et à tout le moins vous en expliquer.” Là-dessus, Dalí qui s’en foutait pas mal, de rétorquer à Breton qu’il n’en ferait rien. ”J’avais cru comprendre, lui dit-il, que le surréalisme consistait à laisser l’inconscient prendre possession du réel, comme à laisser nos rêves se peindre sur nos toiles. Je m’interdis de censurer les rêves. Si un jour je rêve que je vous encule, je peindrai une toile de deux mètres Salvador Dalí enculant André Breton.” Breton ne goûtait pas ce genre de plaisanteries. ”Mon cher ami, lui dit-il, je ne saurais trop vous en dissuader.” » 

dimanche 19 février 2012

Cours de philosophie du dimanche


Notes prises par Lucie — artiste appliquée et néanmoins rêveuse — lors de mon cours sur la conscience abusée par l’erreur, le mensonge, l’illusion.
A) L’erreur comme défaut de méthode. B) Le mensonge comme art de cacher les faits, le réel (et non la vérité qui en est la vision lucide). C) L’illusion comme l’irrépressible tendance à prendre son désir pour la réalité.
— Remède à l’erreur : reprendre le raisonnement (Descartes).
— Remède au mensonge : le doute et l’exigence de preuves (Descartes).
— Remède à l’illusion : aucun. Aucun qui relève d’une démarche volontaire comme dans les deux cas précédents. Le désir est cause de la tromperie. Impuissance de la raison et de la volonté contre le désir. Exemples : l’illusion amoureuse (Stendhal et la cristallisation), l’illusion religieuse (Lucrèce, Feuerbach, Freud), l’illusion politique (les mêmes auteurs car l’idolâtrie des « grands hommes » résulte d’un identique besoin d’être aimé, sauvé, guidé).
 In fine, l’illusion philosophique qui consiste à croire et affirmer que la fin des erreurs, des mensonges, des illusions est possible. Naïveté des Lumières. Outrecuidance des intellectuels. Sottise de leurs suiveurs.
Seule sortie de l’illusion : l’épreuve cruelle du réel. Mais la désillusion ne vaccine pas contre d’autres illusions. Parce qu’il va mourir — seule certitude en sa possession —, l’homme est l’animal crédule.
Bientôt je vérifierai si Lucie a bien suivi.

mercredi 15 février 2012

Aspect actuel et particulier du " señoritisme" (suite)


Jusqu’à ce que je regarde hier soir l’émission de Frédéric Taddéi, Alain Jugnon était pour moi un señorito de la contestation inconnu au bataillon. En cherchant dans Gougueul, j’ai découvert son sanchopancisme intellectuel à l’égard de Michel Onfray et son néo-debordisme. À ce sujet, voici une notice de présentation de son dernier ouvrage : Le Devenir Debord (Lignes).
« Le Devenir Debord, nous apprend Jugnon, n’est pas un livre de plus sur Debord, mais un livre avec Debord. Devenant Debord. Plus exactement, avec en soi un devenir Debord. Non pas par imitation. La pensée, c’est ce qui ne s’imite pas. Non pas donc pour devenir soi-même Debord après lui. Mais pour que tout devienne un peu de ce que Debord fut et pensa. Le redevienne. Le redevienne au point que lui-même revienne. »
Quelle cause sert un si redoutable libelle ? L’Homme. Car Jugnon part en guerre contre le nihilisme dont la politique sarkozienne est le nom, « nom transitoire d’une politique globale du capital, [qui] tient l’homme pour rien, le réduit à rien, au mieux le ridiculise, au pire le nie ».
C’est bien bon de la part de ce philosophe de vouloir sauver l’Homme, mais pourquoi cela doit-il passer, comme toujours chez les humanistes, par la négation du style ?

mardi 14 février 2012

Convivialité


Fabián Perez


« Eh bien ! on sera seul. Et vous pouvez le faire sonner et résonner, ce petit mot. Écoutez sa cruelle musique. Seul. Seul. Seul. Seul. Tout seul. Ça ne sonne pas faux. Ça sonne dur. »

Georges Hyvernaud

lundi 13 février 2012

Souvenir d'un été madrilène


J., ma jeune voisine, est une fervente catholique et une admiratrice de Benoît XVI. L’été dernier, elle alla à Madrid à l’occasion des Journées Mondiales de la Jeunesse en compagnie de sa petite cousine — dont on lui avait confié la responsabilité. Ne manquant jamais de m’écrire quand elle part en voyage, J. m’adressa au bout de deux jours un courriel qui donne une idée assez précise du genre de réunions qui se déroulent, la nuit, derrière les murs des collèges religieux destinés à accueillir les âmes juvéniles brûlant d’une foi ardente en Jésus Christ et d’un amour sincère pour le pape.

En voici un extrait :

« […] Alberto, l’aumônier, qui venait de foutre mon con, s'arrangea dans mon cul ; il a le vit un peu plus gros que son amant, monseigneur l’évêque de Madrid, mais, toute novice que je suis, Dieu sans doute m'a si bien créée pour ces plaisirs, que je ne souffris point de la différence. J'étais couchée à plat ventre sur sœur Ewa, la mère supérieure, une hommasse moustachue, de manière à ce que mon clitoris posât sur sa bouche, et la friponne, mollement étendue sur des carreaux, le suçait en écartant les cuisses. Entre ses jambes, courbée, ma cousine — vous savez, cher Frédéric, la petite Monica, la cheftaine de louveteaux — lui rendait ce qu'elle me faisait, et le plaisir que la coquine recevait, elle le faisait voluptueusement refluer sur Thomas et Constance, des amis rencontrés plaza de las Cibeles le soir même, qu'elle masturbait de droite et de gauche. Marc, mon copain, et bientôt mon fiancé, derrière ma cousine, se branlait légèrement sur ses fesses, mais sans y pénétrer: l'honneur de l'un et l'autre pucelage de cette petite fille ne regardait absolument que moi. Je tenais un cierge à sa disposition. […]»

Que l’on me croie ou non, ce beau témoignage de J. a ému le cœur du mécréant que je suis.  

dimanche 12 février 2012

Une pensée de Mademoiselle A.V.R rien que pour moi


Audrey Hepburn, Fred Astaire, Funny face de Stanley Donen...
Une exquise philosophe, flânant chaque jour sur les ondes radiophoniques, me fait parvenir à l'instant cette photographie. J'imagine la mine déconfite de ses fans — dont je suis — et m'en réjouis.