mercredi 14 novembre 2018

Pourquoi je suis cartésien


René Descartes

Quand on me demande si je suis cartésien, je réponds par l’affirmative. Non tant parce que je me recommande de l’héritage rationaliste du philosophe, mais parce que je partage l’inclination qui fut longtemps la sienne pour les grasses matinées. Le Père Baillet, son biographe, écrit: «Descartes qui, à son réveil, trouvait toutes les forces de son esprit recueillies, et tous les sens rassis par le repos de la nuit, profitait de ces favorables conjonctures pour méditer. Cette pratique lui tourna tellement en habitude, qu’il s’en fit une manière d’étudier pour toute sa vie; et l’on peut dire que c’est aux matinées de son lit que nous sommes redevables de ce que son esprit a produit de plus important dans la philosophie et dans les mathématiques». 
J’ai conscience que les essais que j’ai écrits dans mon lit n’auront pas la même postérité que le Discours de la Méthode ou Les Méditations métaphysiques. Mais, aussi modestes soient-ils, ils viendront témoigner que les grandes idées, contrairement à la vulgate nietzschéenne, ne viennent pas qu’en marchant. Tout cela pour dire que samedi prochain, le 17 novembre, à 15h, à la Médiathèque de Biarritz, je donnerai une conférence sur René Descartes. L’entrée sera libre.  

dimanche 28 octobre 2018

Pawlikowski, documentariste de l'âme





Parfois, dans l’insignifiance cinématographique, paraît un vrai film qui décrasse nos yeux. Cold War en est un, comme l’était, il y a deux ans, Ida du même Pawel Pawlikowski. J’appelle vrai film une œuvre qui réussit à transposer en images les ombres d’une âme seule. En apparence, sur l’écran, les personnages Wiktor et Zula appartiennent à une société prise dans l’Histoire, vont de part et d’autre du rideau de fer, passent des chants folkloriques au jazz, souffrent les brimades de la bureaucratie soviétique, côtoient la bohême parisienne, tentent l’amour, le trahissent, le vivent jusqu’à son paroxysme, mais en réalité ils émanent tous deux de la nuit intime de Pawlikowski. Ils incarnent les spectres de ses parents qui choisirent de disparaître ensemble avant d’entrer dans le jour blême de la vieillesse. Dès lors, le parti pris du noir et blanc ne répond pas chez Pawlikowski à une vieille habitude de documentariste, à une affectation d’esthète, au désir d’une photogénie de ses acteurs et du décor. La couleur aurait dénaturé les paysages de l’est enneigés et boueux qui furent les états d’âme du cinéaste, comme elle aurait affadi l’évocation de la guerre froide. Le cinéma est un art poétique. Dans sa jeunesse, Pawlikowski consacra une étude à Georg Trakl. À l’évidence, les vers du poète de la solitude suicidaire résonnent encore dans le cœur de l’orphelin. Cold War est un vrai film parce qu’il a été tourné dans la lumière du soleil noir de la mélancolie.       

jeudi 18 octobre 2018

Réédition de LA BEAUTÉ, UNE ÉDUCATION ESTHÉTIQUE


Les premières pages: 
"Dans Éthique et Infini, Emmanuel Levinas affirme que si nous nous attardons à détailler les traits d’un prochain, nous frôlons le meurtre: en contemplant sa physionomie, nous ne lisons pas le «Tu ne tueras point!» que Dieu, selon lui, aurait inscrit sur la partie la plus nue de son corps. «La peau du visage est celle qui reste la plus nue […] bien que d’une nudité décente. Il y a dans le visage une exposition sans défense. Une pauvreté essentielle… La preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance.» En ne prenant pas garde à la «nudité» du visage de l’autre, nous oublions le devoir de nous en rendre responsables. «Lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire […] vous vous tournez vers autrui comme vers un objet.» Aussi, dit Levinas, quand nous rencontrons quelqu’un, l’unique attitude éthique à tenir à son égard «est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux».
Le propos de Levinas est d’une subtilité telle que je ne l’ai jamais lu qu’en ayant le sentiment d’avoir affaire à une supercherie. N’est-ce pas par le visage que l’autre me signale d’emblée sa singulière altérité? Qu’est-ce qu’un visage dépourvu de nez, de front, de menton, d’yeux, sinon celui d’un fantôme, d’une musulmane recouverte de sa burqa, d’un militant du Ku-Klux-Klan affublé d’une cagoule, d’un futur pendu dont on a caché la tête sous un sac? Ne pas prêter attention au visage de quelqu’un, n’en être pas curieux, qu’est-ce d’autre sinon une marque d’indifférence ou de mépris? Étrange éthique qui exige que l’on commence par adresser une fin de non-percevoir à la singularité charnelle de son prochain.
Comment perçoit-on la «nudité» d’un visage, surtout s’il est un beau visage de femme? Car, en ce cas, c’est la beauté qui trouble le contemplateur, à tel point que, se sentant dans ce dénuement qu’on appelle la timidité, le voilà en lutte contre lui-même pour garder une contenance. C’est pour cette raison même que je ne donne pas davantage raison à Spinoza quand il déclare que la beauté n’existe que par la grâce d’un désir: on ne désire pas une femme parce qu’elle est belle, dit-il, mais une femme est belle parce qu’on la désire. De là, on sait, sourd la fameuse théorie de la cristallisation — reprise par Stendhal mais que Spinoza emprunta lui-même à Lucrèce — selon quoi, aiguisée par le désir, l’imagination en embellit l’objet. Difficile de ne pas entendre-là, dans ce discours qui réduit la beauté à une hallucination excitée et excitante, l’aveu d’une détresse sexuelle. Surtout, le propos spinoziste manque son but à mêler désir et regard. Sur ce point, Kant s’avère d’une plus grande perspicacité que Spinoza. Pour le solitaire de Königsberg, la question n’est pas de savoir si une femme est attirante parce qu’elle est belle ou belle parce qu’elle est attirante, mais de constater qu’une belle femme n’est pas désirable. Dans la mesure où le beau suscite un plaisir de contemplation, une belle femme relègue un homme à une distance respectueuse, nécessaire au seul désir qui s’impose en cet instant: le désir désintéressé — détaché (provisoirement, du moins) d’une finalité sexuelle — de regarder sa beauté."

dimanche 16 septembre 2018

Matthias Bouchenot, héros antifasciste

Goodie antifa


Cher Matthias,
Le vendredi 14 septembre Rémi Crosson du Cormier, avocat général de la cour d’assises de Paris, ne cache pas sa fierté. Son réquisitoire de l’avant-veille a été suivi. Sur sa demande, le jury a décidé d’envoyer en prison deux jeunes prolétaires, Esteban Morillo et Samuel Dufour — le premier pour onze ans, le second pour sept ans. Rémi Crosson du Cormier jubile parce qu’il n’a pas seulement fait condamner des êtres nuisibles pour la société mais des ennemis de la démocratie: des néo-nazis arborant des tatouages. «Je vais entrer dans l’histoire», téléphone-t-il à son épouse. Son nom figurera sur la glorieuse liste des magistrats qui ont résisté au fascisme. Après l’annonce du verdict châtiant les sauvages assassins de Clément Méric, quand la foule se disperse, Rémi Crosson du Cormier va voir Xavière Simeoni, l'autre magistrat qui présida la même cour d’assises. Il la félicite d’avoir usé de son autorité pour éviter, lors des délibérations, que le jury prît en considération tous les éléments du dossier de l’instruction, ainsi que les témoignages à la barre, pouvant alléger la peine des inculpés. «S’en tenir aux faits, rien qu’aux faits, aurait nui, lui dit-il, au combat moral que ce tribunal avait le devoir, inflexible, de mener». Quand Rémi Crosson du Cormier fait l’accolade à Xavière Simeoni derrière une colonne du palais, tous deux ne peuvent réprimer des larmes où le sentiment d’avoir courageusement défendu la République se mêle à la joie de devenir désormais des références pour vous, les antifas.

Comme une bonne majorité de mes concitoyens qui se sentent menacés par le retour imminent du nazisme, je ne peux que me réjouir de l’issue de ce procès. D’abord parce que l’idée que ces deux criminels végèteront en prison me rassure, ensuite parce que, enfin, l’État vient de reconnaître à ton mouvement une légitimité politique. Vous, les antifas, cœurs purs appartenant à des familles aisées — ton grand-père est notaire — vous pouvez désormais à bon droit nous défendre contre des gens qui ne vous plaisent pas. Non seulement contre des skinheads ou des représentants des forces de l'ordre bourgeois, mais contre des individus plus dangereux encore pour la liberté de l’esprit: des libraires — tel, à Paris, François Bousquet qui, paraît-il, surgit brutalement hors de son magasin pour attraper de paisibles passants qu’il attache à une chaise et auxquels il lit durant des heures des ouvrages de Céline ou de Rebatet.

J’applaudis surtout au verdict de ce procès, mon cher Matthias, car il rend hommage à ta vaillance et à ton honneur, toi qui avais pris place, en tant que héros et martyr, sur le banc des parties civiles.

Ayant été longtemps l’ami de tes parents, je te connais bien. Je t’ai vu naître. Je suis témoin de tes premiers pas sur le sol et, si j’ose dire, sur les vagues. Nous avons surfé ensemble à Guéthary, et, quand tu étais lycéen puis tout jeune étudiant en histoire, à chacun de tes anniversaires je t’offrais des livres. Peut-être as-tu encore les œuvres complètes de Bakounine parues en belle édition chez Champ libre, d’autres classiques de l’anarchie, Les Thibaud de Roger Martin du Gard, Makhno et sa juive de Joseph Kessel. Tu désirais parler avec moi de ton idéal. Du moins tu essayais. Tu souffrais à l’époque d’un défaut d’élocution. Tu marmonnais. Toutefois, quand je saisissais des bouts de phrase, comme «les bouffons de la bourgeoisie», «la lepénisation des esprits», «tenir la rue», j’avais le sentiment d’avoir affaire à une intelligence percutante, celle que requiert la rédaction de tracts et de slogans sur des banderoles. Je mettais ce brio sur le compte de l’éducation de gauche que ton papa, intrépide journaliste à France bleu Orléans en butte aux lobbyistes de la betterave, et ta maman, institutrice adepte d’une pédagogie d’avant-garde, t’avaient transmise. Tous deux aimaient raconter leur rencontre dans les années 70 dans un camping libertaire sans toilettes où on disait le plus grand mal de l’exploitation capitaliste. 
Quand j’appris que tu étais devenu un militant antifasciste je ne fus pas étonné. Outre que tu possédais de précoces dispositions intellectuelles pour ce combat, tu montrais surtout des aptitudes physiques. «Mon chéri, t’a dit un jour ta maman tandis qu’elle repassait ton linge, quand on milite dans le camp du Bien, il faut savoir aussi se servir de ses poings». Ainsi devins-tu un redoutable boxeur chasseur de skinheads, avide de se frotter un jour, pour de bon, à la bête immonde.
Ce jour vint en juin 2013. Deux skinheads, accompagnés de leurs petites amies, feignent d’acheter des chemisettes de la marque Fred Perry dans une boutique de la rue Caumartin — chemisettes que vous, les antifas, portez aussi. Que ces salauds débarquent dans cette vente privée, au moment même où vous y êtes… Il n’y a pas de hasard. À l’évidence, la présence de ces tatoués est une agression. Vous répliquez d’abord pacifiquement par des mots d’esprit puis par des invites à la bagarre, car il est temps de passer activement à la résistance. Clément, malade d’une leucémie, frêle, veut en découdre lui aussi. Tu as vingt-quatre ans, il en a dix-huit. Tu pourrais l’en dissuader. Il suffirait que tu dises à tes comparses que de vous battre mettrait en danger la vie de Clément, que vous ferez barrage au fascisme une autre fois. Mais je connais ton caractère. Tu ne te laisses pas envahir par la sensiblerie bourgeoise qui consiste à se penser responsable d'un plus faible, à le raisonner, à le protéger, ne serait-ce que contre lui-même. Tu es l'aîné de Clément mais après tout tu n'es pas son maître. Et puis, tu as tellement attendu cette occasion historique de mettre en pièces l’ennemi. Alors, devant la boutique, le contact a lieu, les coups partent. Morillo est à un contre deux. Clément s’en mêle. Morillo sait se battre. En sept secondes, Clément tombe K.O. Il décède plus tard à l’hôpital. Les faits ont donné raison à la morale: le fascisme tue. 
Je voulais donc par ces mots exprimer mon admiration pour la lutte que tu livres, inlassable, parallèlement à ta carrière de professeur et à tes entraînements à la salle de boxe. Grâce à ce procès, plus personne ne peut ignorer que tu ne milites pas comme n’importe quel démocrate dans le seul but de protéger nos confortables libertés, mais que tu voues ta vie à l’avènement d’un monde juste et beau à ton image — sauf l’été, et c’est bien normal, quand tu viens en vacances au Pays basque à bord du 4X4 de ton papa.
Toi et les antifas vous êtes le sel de l’Histoire.

Passe le bonjour chez toi.


mercredi 12 septembre 2018

Lisez-moi, y a qu'ça qui m'intéresse...

Comme j’accepte de bon cœur les éloges qui me sont destinés — même s’ils sont sincères, comme disait Jules Barbey d’Aurevilly —, voici ceux de Cyril de la librairie Sauramps de Montpellier.

"Journées perdues
Journal littéraire d’un «philosophe sans qualités» (comme l’auteur se présente lui-même). Une merveille d’écriture d’un dandysme mordant et éclairé, illuminée par le soleil Basque.
Frédéric Schiffter, bikiniste convaincu et convainquant, nous promène doucement sur les rivages acérés de sa pensée."

vendredi 31 août 2018

Roland Jaccard, meilleur romancier de la rentrée


Roland Jaccard me confia un jour qu’il fallut qu’il atteignît l’âge d’homme pour succomber au charme du style — «parfois tarabiscoté» — d’Henri-Frédéric Amiel. Ce fut son père qui lui fit découvrir le Journal de cet égotiste pétri du calvinisme genevois et du pessimisme de Schopenhauer, mort en 1881 à 59 ans, inlassable explorateur de ce «vaste pays» qu’est l’âme humaine. Connaissant Roland Jaccard, je gage qu’il n’en lut pas les douze tomes. Mais il en dévora suffisamment de passages pour que naquît en lui une vocation de diariste — soucieux, quant à lui, d’une écriture sobre et directe inspirée par son ami Cioran.
Ni journal romancé, ni essai, Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel, est un roman — le premier, selon moi, de Roland Jaccard — fidèle au titre.
Amiel approche de la soixantaine, il devine qu’il ne vivra pas au-delà. Depuis quelques années, il se fait l’effet d’une «momie» qui regarde «la marche du temps». «J’assiste à mon ultime métamorphose», écrit-il, «je ne sais plus ce que j’étais». Au reste, il ne fut jamais doué pour être. Il demanda à la vie de «se laisser effleurer par elle sans la sentir passer», à l’amour «de rester toujours un rêve lointain». Il eût été heureux si le hasard, qui prend trop souvent des grands airs de Destin, ne se fût pas ingénié à déranger sa douillette neurasthénie en plaçant trois jeunes femmes sur son chemin bien tracé qui, de ses études, le mena au professorat. Cécile, l’adolescente qui poussa le sens du romanesque jusqu’au suicide; Louise, la petite garce parisienne, d’origine modeste, éprise de revanche sociale — «Les miséreux ne lâchent rien, note Amiel. Toutes ces œuvres charitables qui pullulent à Paris ne sont que des laboratoires de lâcheté: on y cultive le pauvre»—; Marie, enfin, la jeune admiratrice dévote qui sacrifiera son amour pour respecter le vœu de célibat de son amant et maître.
En lisant ces chapitres sur les amours ratées d’Amiel, je ne pus m’empêcher de penser à Adolphe le chef-d’œuvre de Benjamin Constant. Même conscience des impasses du désir et des illusions du cœur. Même brièveté du récit, également. Roland Jaccard parvient à concentrer en cent trente pages le bilan d’une vie d’un écrivain qui aura été tout aussi incertain de la qualité de son œuvre que de la réalité de son existence et auquel il ne prête qu’une satisfaction, celle d’être enterré au cimetière de Clarens, non loin de la tombe de Nabokov. Tous deux iront au lever du jour à la chasse aux papillons, les échecs les aideront à passer le temps. «Je lui parlerai de Cécile, lui de Lolita, espère Amiel. Et quand nous n’aurons plus rien à nous dire et que personne ne viendra plus fleurir nos tombes, c’est alors que nous connaîtrons la mort, la vraie mort».
Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel paraîtront le 13 septembre. Je ne lirai pas les autres romans de la saison, toujours trop longs. «Un ouvrage court et bon est deux fois bon», notait Baltasar Gracián. Puisse la critique se rappeler la remarque du philosophe et reconnaître que Roland Jaccard sera le meilleur romancier de la rentrée.

mardi 7 août 2018

Incipit sans suite — 17


Il se demandait pourquoi elle l’écoutait encore exprimer ses pensées fixes et fluctuantes.  


vendredi 20 juillet 2018

L'ennui estival

Gabriela Manzoni

Avec, l’an passé, l’élection de Macron, et, cette année, avec la victoire des bleus à la coupe du monde de football, j’ai la sensation d’avoir été condamné à une double peine de connerie nationale. En pareils moments, je m’exilerais bien en un séjour abrité de la stupidité et de la vulgarité plébéiennes, mais, bien sûr, nul endroit en cette terre n’en est épargné. Je n’ai jamais vécu en régime totalitaire où la coercition est telle qu’elle obtient une homogénéité des pensées et des sentiments; cependant, dans ces moments d’effervescence politique et sportive où la liesse de la foule idolâtre s’impose comme un impératif affectif, je crois qu’on en approche. En Macronie, «Unanimité» est désormais la devise gravée aux frontons de la république comme sur le front de mes concitoyens.

Je ne suis pas très satisfait de ma conférence sur Clément Rosset. J’aurais dû coller davantage à sa conception du double et ne pas tenter d’éclaircir sa notion de joie comme force majeure — notion qui m’a toujours laissé perplexe. N’étant capable, contrairement à d’autres, de n’expliquer avec clarté que ce que je comprends bien, j’ai le sentiment d’avoir cafouillé sur ce point. Maintenant, je relativise mon regret en songeant que ceux qui prétendent comprendre cette notion de joie — qu’elle soit nietzschéenne ou rossétienne — ne sont jamais guère plus intelligibles. 

Dans cette touffeur estivale qui ajoute à mon ennui, je ne trouve rien de neuf à lire. Je me rabats donc sur les deux auteurs que je vénère depuis l’enfance et l’adolescence, Hergé et Molière. L’univers de Tintin fut le refuge de mes crises de cafard quand je perdis mon père, le théâtre de Molière la consolation humoristique de la misanthropie que je contractai dès mes douze ans sans jamais en guérir. Vu l’art avec lequel Hergé dépeint ses personnages de comédie, je serais prêt à parier qu’il connaissait son Molière. Quant à moi, c’est toujours avec grande jubilation que je relis Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux. Du point de vue de l’intellect je suis Philinte, du point de vue du caractère Alceste. En moi-même comme sur la scène, l’ombrageux ne retient rien des conseils avisés et amicaux que lui prodigue l’homme prudent — tel que l’entendait Baltasar Gracián. Mais comme aimait à le répéter Clément Rosset chaque fois qu’il ruinait l’illusion d’une réforme de soi-même, «on ne se refait pas».