vendredi 14 juin 2019

Le Voluptueux inquiet sera présent demain, samedi 15 juin, à la médiathèque de Biarritz dès 15h


Mon éditeur, Jean-Michel Martinez, me fait parvenir à l’instant cette photo de groupe du Voluptueux inquiet qui sort des presses. Les historiens de la philosophie ne pensaient pas que Ménécée avait répondu à Épicure. Ils se sont trompés. Ménécée nous offre ici, dans cette lettre qui reprend point par point la doctrine morale de son maître, un bref traité de scepticisme à l’égard de l’idéal de sagesse — qu'il définit comme un asile de l'illusion. Je rappelle que l’ouvrage, de belle facture, sera en vente demain, samedi 15 juin, à l’issue de ma conférence sur Martin Heidegger qui aura lieu à 15h à la médiathèque de Biarritz. C’est avec plaisir que je dédicacerai au nom de Ménécée des exemplaires de son Voluptueux inquiet(clic).          

dimanche 9 juin 2019

Conférence du samedi 15 juin, à 15h, à la médiathèque de Biarritz


Gérard Granel et Martin Heidegger

En 1976, au mois de mai, Martin Heidegger meurt. En septembre, je m’inscris à l’université de Toulouse-le-Mirail pour y redoubler ma première année de philosophie passée à Bordeaux. D’emblée, en mettant les pieds à l’Unité d’Études et de Recherches Philosophiques et Politiques (UERPP), je me rends compte que j’entre dans un repaire heideggerien. Le grand manitou qui y officie n’est autre que Gérard Granel, un physique à la Rock Hudson, grand fumeur, une vaste culture livresque et picturale, et, surtout, à l’époque, un esprit essentiellement tourné vers l’œuvre de Martin Heidegger et du maître d’icelui, Edmund Husserl. Plus tard, sans cesser de déclarer sa fidélité à la pensée de l’auteur de Être et Temps, il deviendra gramscien, puis wittgensteinien. Mais, là, à la fin des années 70, la phénoménologie, l’herméneutique, l’ontologie, sont les seules réjouissances qu’il offre à ses étudiants. Dans les couloirs de la faculté, on peut entendre une étrange peuplade de jeunes gens et de jeunes filles parler un dialecte mi-français, mi-je-ne-sais-quoi, où il est question de Dasein — prononcé, avec l’accent toulousain, dazaill’neu —, d’historialité, d’existentiaux, de dévalement, d’ustentialité, etc. Par chance, l’UER possède un département de philosophie hispanique. Je découvre alors Miguel de Unamuno, et, surtout, José Ortega y Gasset — auquel je consacrerai une petite thèse de 3ecycle. Pendant trente ans je n’ai pas rouvert un livre de Heidegger, même quand, dans les années 80—90, certains universitaires français firent mine de découvrir l’engagement nazi de leur mentor. Je suis resté indifférent aux polémiques qui ne manquèrent pas, alors, d’éclater. Je n’ai remis les yeux dans quelques ouvrages de Heidegger que pour les besoins de la conférence que je donnerai samedi prochain, le 15 juin, à 15h. Sans jargonner, je me limiterai à l’explicitation de l’ontologie du philosophe, de sa conception de l’humanisme et de sa critique de la technique. Il sera question, au passage, de Hannah Arendt. Cette conférence me rappellera ma jeunesse. 

Nota bene : Les habitués de mes causeries à la médiathèque de Biarritz trouveront samedi à l’entrée de l’auditorium une table de vente où ils pourront acheter pour eux et leurs amis (8€) Le Voluptueux inquiet ou la Réponse à Épicure de Ménécée. Ce texte traduit par moi-même — et publié aux éditions Louise Bottu (clic)—, est un petit traité de scepticisme à l’égard de la sagesse en général et de celle du maître du Jardin en particulier. Opus mince et élégant à glisser dans les poches de veste ou les sacs à main.     

vendredi 31 mai 2019

Prochainement dans votre bibliothèque




Bientôt, les éditions Louise Bottu (clic) publieront Le Voluptueux inquiet — la réponse jusque-là introuvable que Ménécée écrivit à son maître et ami Épicure. Traduit du grec par mes soins, ce texte, découvert il y a quelques années par une équipe d’archéologues sur un site antique proche d'Ankara, exprime un scepticisme de bon aloi à l'égard de la médecine de l'âme — et de son "quadruple remède" — enseignée à l'école du Jardin. Il est évident que l’honnête homme n’y trouvera pas seulement un intérêt philosophique majeur, mais qu'il y goûtera aussi un vif plaisir de l’esprit.      

samedi 4 mai 2019

Pourquoi le peuple ne m'aime pas et réciproquement


Quand j’exprime ma tiédeur à l’égard du mouvement des gilets jaunes et quand je me moque de l’imbécillité et de l’inculture de leurs porte-parole, les démagogues d’extrême-gauche et d’extrême-droite m’accusent de faire preuve de «mépris de classe». Je me demande de quel mépris de classe je me rends coupable quand je ricane de même des larbins de la macronie. «Quand on est con, on est con, le temps ne fait rien à l’affaire», chantait Brassens. «Quand on est méprisable, on est méprisable, la classe sociale ne fait rien à l’affaire», chanterais-je quant à moi. Qu’irais-je faire dans un meeting de cadres en marche vers le progrès ou parmi des péri-urbains ruminant leur doléances sur un rond-point, tous ces lieux populeux où on milite c’est-à-dire où on communie dans la même haine de ce que j’aime: la littérature, les jolies, la philosophie, le cinéma, les vagues en été, les embruns en automne. Je prête attention aux discours des uns comme des autres, et cette haine s’entend. Je regarde leurs visages à tous et cette haine se voit. Sans doute ne suis-je pas l’ami du peuple. Mais c’est lui qui a commencé.

samedi 20 avril 2019

La retraite est un sport de combat — 2


«Tout le monde désire vivre longtemps, mais personne ne veut être vieux», écrivit Cicéron. «La vieillesse est la punition d’avoir vécu», ajoutera Cioran. Maintenant que je suis à la retraite, je me détourne un peu des philosophes. De toute manière, les exercices spirituels n’ont jamais été mon truc, comme on dit.  Je n’écoute plus que Nathalie, mon coach de boxe de salon. Ses maximes — «direct-direct, uppercut-uppercut, crochet-crochet, revers-revers» — répétées deux heures par semaine et auxquelles je me conforme sans réfléchir, me semblent plus sages pour retarder les coups bas du Temps.    

mercredi 10 avril 2019

AVIS ! Je donnerai une conférence sur Montaigne à la Médiathèque de Biarritz le samedi 13 avril à 15 h


Montaigne

"Kant a formulé les questions que se posent la plupart des philosophes: 

    1) Que puis-je savoir ? 
    2) Que dois-je faire ? 
    3) Que m’est-il permis d’espérer? 
    4) Qu’est-ce que l’homme? 

    Si ces questions sont aussi celles de Montaigne, ses réponses se résument à une seule: rien. C’est donc défigurer Montaigne que d’en faire le précurseur des Lumières. Montaigne est un penseur tragique. La lucidité le retient d’éclairer les hommes."

Montaigne 
ou penser dans le désastre 
in Philosophie sentimentale

mardi 19 mars 2019

La retraite est un sport de combat

Gabriela Manzoni 

Cela fait six mois que je suis à la retraite, comme on dit. Pendant quarante ans je fus payé à ne pas faire grand-chose; désormais, je suis moins bien payé à ne plus rien faire. Pas de grand changement. Si je devais résumer les décennies écoulées, je dirais qu’elles furent placées sous le signe de la nonchalance. La vocation «du loisir et de la culture générale», pour parodier Baudelaire, m’ayant saisi au milieu de l’adolescence, je ne l’ai jamais trahie. Dédaignant toute ambition de carrière, j’ai néanmoins enseigné la philosophie comme le métier l’exige, en mariant la rigueur à la plaisanterie. Et, bien sûr, dans le même temps, je me suis adonné à mon inclination pour la lecture et l’écriture, là encore indolent et pointilleux — considérant que les idées étaient choses trop peu sérieuses pour ne pas les renforcer avec un rien de style. En écrivant ces mots, je me rends compte que ce passe-temps a occupé ma vie et, même, réussi, avec d’autres agréments, à la remplir.  

samedi 16 février 2019

L'Illusion révolutionnaire guidant la "gauche radicale"


Mes amis de la «gauche radicale», 
Vous êtes écrivains, universitaires, chercheurs, journalistes. Vous gagnez entre 3000 € et 6000 € par mois, parfois plus. Votre cher Bourdieu vous aurait qualifiés d’héritiers. Vous avez entre quarante et cinquante ans. À la mort de vos vieux parents, vous paierez l’IFI. On peut donc vous ranger dans la catégorie des élites, non pas économiques et financières, mais culturelles. Comme si vous étiez honteux de votre condition — tout en ne voulant pas, pour rien au monde, en déchoir — vous soutenez les gilets jaunes. À vos yeux, ces derniers représenteraient un mouvement révolutionnaire. C’est que vous communiez dans le culte de la Révolution, non comme réalité sociale, mais comme mythe. Tout se passe comme si vous étiez affligés d’une amnésie historique et d’une berlue romantique. Vous oubliez que les révolutions réelles ayant triomphé furent fomentées non par des pauvres, mais par une classe économiquement puissante, décidée à s’emparer du pouvoir par tous les moyens, légaux ou illégaux. Un manuel d’histoire de France vous rappellerait que les soulèvements de 1789, de 1830, de 1848, permirent à la grande bourgeoisie manufacturière — puis industrielle —, commerçante, financière, de détruire les vieux cadres politiques et juridiques de la monarchie absolue afin de se doter de nouvelles institutions propices à son mode économique: une monarchie parlementaire, une république autoritaire ou libérale, et, même, parfois, social-démocrate. Le même manuel d’histoire vous rappellerait aussi que les sans-culottes furent thermidorisés, que le petit peuple parisien des Trois Glorieuses servit de chair à canon à une bourgeoisie encore plus dominatrice, que les journées insurrectionnelles de 1848 assirent le Parti de l’Ordre et Louis-Napoléon Bonaparte — lequel, plébiscité par le peuple, devint le garant dictatorial du capitalisme naissant. Toujours ce manuel d’histoire sous les yeux, vous verriez qu’après le bref épisode de la Commune la IIIe république fut pour les ploutocrates français un âge d’or — notamment colonial. Mais, outre ce manuel d’histoire, vous feriez bien de relire les premières pages du Manifeste du parti communiste dans lesquelles Marx et Engels soulignent que seule la bourgeoisie est la grande classe révolutionnaire de l’Histoire. Non pas seulement parce qu’elle a renversé les vieilles structures féodales, mais parce qu’elle subvertit elle-même en permanence ses propres rapports de production, parce qu’elle saisit toute contestation, même violente, comme une aubaine. Moderniste, progressiste, novatrice, elle ne combat pas uniquement sur le plan idéologique les conservateurs et les réactionnaires en son sein, elle les balaye. Mais il est vrai que cette dimension révolutionnaire de la bourgeoisie vous dérange, mes amis de la «gauche radicale», alors que c’est à elle, à ses investissements dans les sphères du savoir, que vous devez vos places de cadres dans la société. Pour satisfaire à votre narcissisme romanesque, endosser le rôle chic de «traîtres à votre classe» comme disait Jean-Paul Sartre, vous voudriez une bourgeoisie bigote, autoritaire, xénophobe, avec son État policier, ses CRS-SS, ses ministres et ses députés fascistes. Cela collerait à votre fantasme de gilets jaunes révolutionnaires — qui ne sont que des hommes du ressentiment, peureux devant la grève, politiquement analphabètes, menés par des leaders incultes et imbéciles, gobant de fausses informations, allant chercher des idées de revendication sur BFM, la chaîne de télévision qu'ils prétendent détester, se menaçant de mort entre eux, tournant en rond mus par leur impuissante colère, cassant ici et là du mobilier urbain, des voitures, incendiant des maisons de parlementaires, criant, sans y croire, qu'ils vont destituer le prince. Ce folklore émeutier vous plaît, mes amis de la «gauche radicale», ainsi que, même si vous n’osez le dire, les violences policières qui complètent le tableau et enflamment votre belle indignation. Ah! Mes amis de la «gauche radicale», qui, sans craindre les clichés, transformez des rouspéteurs du samedi en nouveaux Communards, les membres du gouvernement en Versaillais, vous vous feriez bien passer vous-mêmes pour des Jules Vallès, des Auguste Blanqui, des Louise Michel ! Il est vrai que dans une démocratie dérèglementée et mondialiste, de quels dissidents avez-vous l’air ? Comment vous distinguer des larbins intellectuels de la macronie et autres notables de l’Opinion avec lesquels vous jouissez du même statut social, des mêmes libertés, des mêmes privilèges ? En soutenant les protestations des gilets jaunes vous pensez tracer une frontière entre vous et ce personnel complaisant à l’égard du pouvoir — souvent d’anciens gauchistes — mais, au fond de vous-mêmes, vous savez qu’il s’agit d’une frontière imaginaire ou symbolique. Mes amis de la «gauche radicale», vous n'aimez donc pas les gilets jaunes parce que ceux-ci seraient révolutionnaires, les gilets jaunes seraient révolutionnaires parce que vous, mes amis de la «gauche radicale», aimeriez qu’ils vous donnassent l’occasion d’apparaître sur la scène médiatique comme des intellectuels, des vrais, de type sartrien ou bourdieusien, engagés aux côtés des humiliés, des offensés et des estropiés. Fondamentalement, vous n’en avez cure des gilets jaunes. Vous ne les idéalisez que pour vous idéaliser — pareils en cela aux intellectuels de la droite radicale qui, eux aussi, applaudissent avec ferveur les sans-culottes du week-end. Je sais bien que revenant sur le conseil que je vous donne de relire Marx,  vous m'objecterez que le Manifeste se termine sur l’idée que les prolétaires, n’ayant rien à perdre que leurs chaînes, seront nécessairement contraints de faire leur révolution. Mais, là encore, vous oubliez que la bourgeoisie a entretemps transformé le prolétariat en grande masse d’employés avec des comptes en banques, des assurances, des crédits à la consommation, des allocations sociales de toutes sortes, des retraites, des congés annuels, et que, ne constituant en rien une force économique conquérante, ils sont condamnés à user leurs semelles avec l'espoir que l’État entende leurs doléances — mot qui en dit long sur leur sentiment d'être, depuis le début, des vaincus.

lundi 21 janvier 2019

Conférence

Gabriela Manzoni

Que peut-on attendre de la philosophie ? C’est à cette question que nous essaierons de répondre jeudi prochain, le 24 janvier, à 16h15, à la Maison des Associations de Biarritz. Entrée libre. 

mercredi 16 janvier 2019

Le samedi 19 janvier à 11h, à la médiathèque de Biarritz, nous donnerons une conférence dont voici le titre: Épicure, les atomes, le vide et le plaisir.


Quand on lui demandait de définir l’être des choses, Épicure répondait: des atomes et du vide. Quand on lui demandait s’il fallait craindre les dieux, il répondait que les dieux ne se souciaient pas des hommes. Quand on lui demandait s’il fallait craindre la mort, il répondait que la mort était une anesthésie radicale. Quand on lui demandait quel était le but de la vie, il répondait: le plaisir. Quand on lui demandait s’il fallait croire au destin, il répondait qu’il convenait de savoir conduire sa vie au cœur du hasard. 
L’avantage de la sagesse d’Épicure est de tenir dans une lettre, destinée à son ami Ménécée, lettre que vous, Madame, pouvez glisser dans votre sac-à-main, ou vous, Monsieur, pouvez glisser dans une poche de votre blazer. 

mercredi 2 janvier 2019

Barnaba !


Jean-François Barnaba


J’aurais aimé dire à quel point le Gilet Jaune Éric Drouet exerçait sur moi une fascination. Jean-Luc Mélenchon m’a pris de court. L’Insoumis vient de donner la raison pour laquelle ce jeune barbu opère sur lui — comme sur moi — une puissante attraction, à savoir son homonymie avec Jean-Baptiste Drouet, le chef de poste de Varennes qui, en 1791, dénonça à la Garde Nationale le roi Louis XVI en fuite. Porter le patronyme d’un délateur ne peut être que le signe d’une élection. On est appelé par l’Histoire. 
Heureusement, le mouvement des Gilets Jaunes ne manque pas de figures fascinantes. Pour ma part, quand je vois Jean-François Barnaba, mon cœur bat. J’en ferais presque une chanson. Un hymne. Je ne parlerai pas de ses discours radicaux qui font trembler le régime. J’évoquerai son génie. Car réussir comme Jean-François Barnaba à ne pas travailler pendant dix ans, tout en touchant de la part de la collectivité un double SMIC, relève d’un sens supérieur de la planque devant quoi je m’incline. Moi qui me pensais doué en ce domaine, j’ai trouvé chez ce rebelle un maître, une idole. S’il constitue une liste électorale en vue des prochaines élections européennes et s’il en prend la direction, il aura mon ardent soutien. Le barnabisme est une idée novatrice en Europe.      

dimanche 9 décembre 2018

La bandaison des clercs


Pour certains professeurs, universitaires, chercheurs, une agitation populaire se présente toujours comme une aubaine. Délaissant alors leur chaire et leurs travaux, les clercs, tout émoustillés, la plume en érection, s’empressent de publier ici et là des analyses bien senties sur la nature et les causes de la misère du peuple. En cette période de fièvre jaune, ils ont leur mot à dire. Ils ne peuvent abandonner le champ des commentaires aux éditorialistes ou aux experts des médias. De Michel Onfray à Jean-Claude Michéa — qui portent tous deux le même type de lunettes atroces — en passant par Alain Finkielkraut, Frédéric Lordon, Emmanuel Todd — d'autres, de droite comme de gauche — chacun pense qu’il serait dommage qu'il n'élaborât pas pour les gilets jaunes une doctrine au sujet de leur échauffement. Personnellement, je ne trouve au remue-ménage ambiant d’autre intérêt que de nuire au chef de l’État, à son gouvernement, à sa majorité parlementaire. Emmanuel Macron mène une guerre contre les pauvres et les moyens-pauvres depuis qu'il a été élu et ceux-ci, je m'en réjouis, se rebiffent. Je me réjouis aussi que les télévisions — notamment BFM.TV qui a promu l'image corporate de l'insurgé avec le gilet jaune — offrent un quart d’heure de célébrité à des sans-grade péri-urbains. Cela dit, ma sympathie pour ce mouvement n’égale pas l’enthousiasme qu’il suscite chez les intellectuels précités. Je crains d’être privé de cette tendance qui leur est propre à se laisser aller à une idéalisation de ce qu’ils appellent le peuple. Qu'est-ce que le peuple? Un ensemble national d'individus appartenant à des catégories sociales aux intérêts divergents et qui entrent en conflit les unes avec les autres — fussent-elles, pour certaines, semblablement dominées. Pour cela même, le peuple n’a d’autre réalité que d’être une idée, un mot, un vent de bouche(clic). Quand ils se réunissent pour protester contre la hausse des taxes, les chauffeurs VTC, les petits patrons artisans et commerçants, les retraités, les chômeurs, les salariés pauvres, etc., qui forment les rangs des gilets jaunes, mettent en sourdine leur détestation réciproque le temps de la reporter sur la figure du pouvoir. Il suffit de les observer, de prêter attention à leurs discours, pour comprendre que dans ces bacchanales de la frustration, de la plainte et de la revendication où personne ne sait rester sobre, s’exprime non seulement une haine d'Emmanuel Macron — et des politiciens — mais une suspicion de tous à l’égard de tous. Entre eux surgissent des querelles de ronds-points comme on parle de querelles de clochers. Crispés sur leur principe d'horizontalité, animés de cette belle décence commune que George Orwell prête aux déshérités(clic), ces rebelles citoyens se menacent même de mort — rappelant ainsi la manière dont Nicolas de Chamfort traduisait le slogan des Sans-Culottes, La fraternité ou la mort!, par: Sois mon frère ou je te tue!. Mais, pour Michel Onfray, Jean-Claude Michéa, Alain Finkielkraut, Frédéric Lordon, Emmanuel Todd, qu’importe que le peuple ne soit qu'une fiction dès lors qu’elle leur permet d'inventer un sujet historique et de s’adonner, en dehors de leur magistère, à la critique sociale — genre littéraire prisé par les cadres semi-cultivés, mais dont les subtilités théoriques demeurent inaccessibles aux mal-lotis du concept. Et, bien sûr, si d’aventure il prend l’envie à un sceptique de ricaner de leur démophilie, le voilà coupable de «mépris de classe», utile élément de langage fait pour le réduire au silence et le ranger dans le camp des petits-bourgeois nihilistes — i.e. des salauds. Raison pourquoi pour n’être pas suspect de pareille infamie, Finkielkraut déclare préférer — dixit — «les ploucs et les beaufs» aux «bobos»; pourquoi Michéa et Onfray disent de même; pourquoi Lordon avoue son faible pour les émeutiers dont la violence lui procure un exquis frisson qu’il n’éprouvait pas dans la chaleur humaine nuitdeboutiste; pourquoi Todd trompète que sans les gilets jaunes il eût perdu sa fierté d’être Français. En lisant et en entendant les déclarations d’amour au «peuple» de ces intellectuels, je me demande si, en retour, les jeunes des cités «kiffent» Finkielkraut, si les agriculteurs et les retraités trouvent les lunettes d’Onfray et de Michéa à leur goût, si la racaille vole les livres de Lordon, s'il y a des chômeurs pour constituer un fan-club de Todd. Je serais marri d’apprendre que le bon peuple des gilets jaunes ne connaisse pas ces figures de l’Intelligentsia qui louent son soulèvement et ne se réjouisse que du soutien que lui apportent Cyril Hanouna, Patrick Sébastien, Jean-Marie Bigard, Franck Dubosc, Francis Lalanne. Je ne verserai pas dans le mépris de classe en avançant pareille hypothèse. 



mercredi 14 novembre 2018

Pourquoi je suis cartésien


René Descartes

Quand on me demande si je suis cartésien, je réponds par l’affirmative. Non tant parce que je me recommande de l’héritage rationaliste du philosophe, mais parce que je partage l’inclination qui fut longtemps la sienne pour les grasses matinées. Le Père Baillet, son biographe, écrit: «Descartes qui, à son réveil, trouvait toutes les forces de son esprit recueillies, et tous les sens rassis par le repos de la nuit, profitait de ces favorables conjonctures pour méditer. Cette pratique lui tourna tellement en habitude, qu’il s’en fit une manière d’étudier pour toute sa vie; et l’on peut dire que c’est aux matinées de son lit que nous sommes redevables de ce que son esprit a produit de plus important dans la philosophie et dans les mathématiques». 
J’ai conscience que les essais que j’ai écrits dans mon lit n’auront pas la même postérité que le Discours de la Méthode ou Les Méditations métaphysiques. Mais, aussi modestes soient-ils, ils viendront témoigner que les grandes idées, contrairement à la vulgate nietzschéenne, ne viennent pas qu’en marchant. Tout cela pour dire que samedi prochain, le 17 novembre, à 15h, à la Médiathèque de Biarritz, je donnerai une conférence sur René Descartes. L’entrée sera libre.  

dimanche 28 octobre 2018

Pawlikowski, documentariste de l'âme





Parfois, dans l’insignifiance cinématographique, paraît un vrai film qui décrasse nos yeux. Cold War en est un, comme l’était, il y a deux ans, Ida du même Pawel Pawlikowski. J’appelle vrai film une œuvre qui réussit à transposer en images les ombres d’une âme seule. En apparence, sur l’écran, les personnages Wiktor et Zula appartiennent à une société prise dans l’Histoire, vont de part et d’autre du rideau de fer, passent des chants folkloriques au jazz, souffrent les brimades de la bureaucratie soviétique, côtoient la bohême parisienne, tentent l’amour, le trahissent, le vivent jusqu’à son paroxysme, mais en réalité ils émanent tous deux de la nuit intime de Pawlikowski. Ils incarnent les spectres de ses parents qui choisirent de disparaître ensemble avant d’entrer dans le jour blême de la vieillesse. Dès lors, le parti pris du noir et blanc ne répond pas chez Pawlikowski à une vieille habitude de documentariste, à une affectation d’esthète, au désir d’une photogénie de ses acteurs et du décor. La couleur aurait dénaturé les paysages de l’est enneigés et boueux qui furent les états d’âme du cinéaste, comme elle aurait affadi l’évocation de la guerre froide. Le cinéma est un art poétique. Dans sa jeunesse, Pawlikowski consacra une étude à Georg Trakl. À l’évidence, les vers du poète de la solitude suicidaire résonnent encore dans le cœur de l’orphelin. Cold War est un vrai film parce qu’il a été tourné dans la lumière du soleil noir de la mélancolie.