Nietzsche en tenue dionysiaque
Dessin de Frédéric Pajak
Jugnon,
Afin de parfaire le nettoyage sémantique appliqué à la notion extravagante — ou divagante — de "nietzschéisme de gauche" que vous empruntez à Onfray, il est temps que je dégaine un gros mot: réactionnaire.
Eh oui, Jugnon. Nietzsche fut un penseur réactionnaire.
On reconnaît un penseur réactionnaire essentiellement au dégoût que lui inspire la modernité — à savoir : l’avènement de la science, des techniques, de l’industrie, de la finance, des bureaucraties étatiques qui ont anéanti depuis le XVIIIe siècle et les siècles suivants des structures sociales, politiques et religieuses hautement hiérarchisées qui conféraient un ordre au monde des humains et l’enchantaient. En dissolvant les liens féodaux et en émancipant les consciences de la tutelle du sacré, des visions mythiques païennes et des dogmes monothéistes, en pulvérisant les corporations, la Révolution française, exécutrice du programme rationaliste et positiviste des Lumières a suscité aux yeux du réactionnaire les fléaux qui dévastent la civilisation tels l’humanisme, l’égalitarisme, le mercantilisme, l’irruption des masses, le grégarisme, le féminisme, etc. — bref, la catastrophe de l’"américanisation" de la vie.
Là où le Moderne loue l’égalité des droits entre les classes, les castes, les races, les sexes, les générations comme un progrès de l’humanité, le Réactionnaire déplore une dégénérescence. Là où le Moderne revendique un combat pour le Bien commun, le réactionnaire fustige un vandalisme généralisé contre le Beau. Ce qui distingue le Moderne du Réactionnaire, c’est que le premier est un militant, le second un esthète. Le Moderne ne jure que par l’Homme, le Réactionnaire ne vit que pour le style.
À cet égard, pour reprendre l’expression du philosophe marxiste italien Domenico Losurdo, Nietzsche fut bien au XIXe siècle, comme en témoignent les trois quarts de ses écrits consacrés à la question de la Kultur, "le plus grand penseur parmi les réactionnaires et le plus grand réactionnaire parmi les penseurs".
Au lendemain de la Commune de Paris, bien qu’il se félicitât de l’écrasement de l’insurrection, Nietzsche crut urgent de renouer philosophiquement avec l’idéal de la culture antique grecque. Le nihilisme chrétien ayant déjà infecté en profondeur de sa morale compassionnelle et égalitaire les peuples européens dominés par les "forts", il fallait résister à ses avatars laïques et modernistes à savoir les forces du ressentiment démocratiques, anarchistes, socialistes, communistes, syndicalistes — ce que l’on commençait à appeler alors les mouvements de "gauche". Et c’est ainsi que les outrances d’un Joseph de Maistre passent pour des propos modérantistes quand on les compare à bon nombre des considérations "intempestives" de Nietzsche qui suivront La Naissance de la tragédie — ouvrage publié en 1872. Pour en prendre toute la mesure, encore faut-il le lire — lire Nietzsche lui-même et non ses interprètes fabulateurs.
Ce qui empêche le "nietzschéen de gauche" de voir Nietzsche comme un penseur réactionnaire, c’est, outre le fait qu'il n'a lu aucune de ses œuvres, la confusion qu'il opère entre le qualificatif de “réactionnaire” et celui de "penseur de droite", notion qu'il décline en "penseur conservateur" et, bien sûr, très vite, en “penseur fasciste” ou “nazi”.
Évidemment, si Nietzsche exécrait les démocrates de son temps, ce n’était pas parce qu’il s’engageait politiquement à droite, mais parce que les démocrates étaient pour lui les pions serviles et bêlants de la modernité. Le mot "conservateur" lui aurait ébouriffé la moustache. Quant aux termes de "fasciste" et de "nazi", il les ignorait. Mussolini naquit l’année où Nietzsche commença son Zarathoustra, en 1883, et Hitler en 1889 — l’année où il sombra dans l’aphasie. En revanche, Mussolini et Hitler furent bel et bien de fervents lecteurs du philosophe, et ce, dans ses œuvres originales — et non, comme le prétend une légende, dans la compilation truandée publiée par sa sœur.
Pour définir Nietzsche, Jugnon, la moindre des choses est de s’en tenir à ses termes quand il parlait de lui-même. Il se désignait comme un immoraliste : en philosophant "par-delà bien et mal", il en appelait à une culture du Beau et à une Grande Politique de la puissance vitale — telles que les anciens Grecs, esclavagistes, guerriers, civilisateurs, législateurs, artistes, en donnèrent jadis les modèles et qu’il fallait restaurer. Voilà pourquoi se voulait-il "inactuel" — autre manière, plus élégante, peut-être plus dandy, de se dire réactionnaire.
Personnellement, peu me chaut que Nietzsche ne fût pas un intellectuel de gauche et moins encore qu’il ne fût pas de droite. Je le trouve souvent fumeux et grandiloquent. Je ne cesse de répéter que son chef d’œuvre aura été son destin fait d’échecs, de déboires et de souffrances physiques — comble de l’ironie pour le chantre de la volonté de puissance.
Néanmoins, j’ai une affection pour les "inactuels" de tout poil. Quand ils cultivent avec brio et humour l’art du bousillage, je me sens leur contemporain.





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