dimanche 2 août 2020

Apocalyspe Anglet


C’est vers 20h, le 30 juillet, que je me suis aperçu que la forêt de Chiberta brûlait. On eût dit qu’un B 52 avait largué une bombe au napalm. Je ne vais jamais me balader dans ce coin, préférant flâner en bordure des plages. Mais c’est là, au milieu des grands pins et des genêts que ma chère Arletti habite. Sa maison et son jardin ont été épargnés grâce à une volte-face du vent et au zèle des pompiers. On dirait désormais un îlot de verdure posé dans un champ carbonisé. Arletti déplore le sort affreux que les animaux ont subi. Ils avaient profité du confinement pour s’exprimer et circuler en liberté. Un prédateur sans instinct, obéissant à sa seule force élémentaire, les a anéantis. Depuis des années, tous les jours, une buse variable venant de Chiberta planait au-dessus du parc. C’était sa visite rituelle. À son approche, les autres oiseaux, même les pies, baissaient d'un ton. Dès qu’elle repartait, ce petit monde reprenait les conversations. Je ne la vois plus. Cela m’attriste. Elle manque aussi au ciel.     

lundi 27 juillet 2020

En vacances chez moi



L’ami Carlos Pardo, en villégiature estivale, m’envoie cette photographie prise sur son itinéraire. «Bien sûr, m’écrit-il, je n'ai pas suivi la direction Philosophie indiquée sur le panneau sachant qu’elle aboutit à une impasse.» Carlos est un sage. 
Personnellement, cet été, je n’irai nulle part. J’habite dans un endroit où bien des gens feraient des bassesses pour passer des vacances. J’évite la foule dans la journée. Je ne vais à la plage que tôt le matin, vers 8h, ou en début de soirée vers 20h. Je rate le spectacle des jolies en bikini, mais je profite d’un large espace, d'une gigantesque distanciation sociale. À ces deux moments de la journée, le soleil est amical. Entre-temps, je reste chez moi, à l’abri, en compagnie de mes deux ventilateurs au souffle discret mais efficace. Je lis. Je mets la dernière main à mon factum qui paraîtra en novembre. Je dors. Pour parodier mon cher Ecclésiaste, je dirais que, pour moi, il y a un temps pour me baigner et un temps pour me chauffer sur le sable, un temps pour surfer et un temps pour lézarder sur ma terrasse, un temps pour lire et un temps pour m’assoupir, un temps pour écrire et un temps pour rêvasser face au parc, un temps pour faire un tour des plages en Vespa et un temps pour faire la sieste. J’ajouterais qu’il n’y a jamais rien de nouveau dans ma vie sous le soleil de la côte basque, mais que pareille routine existentielle me procure un souverain bien qui vaut mieux que la pompeuse béatitude des philosophes. Au moins est-il accessible sans ascèse. La Schiffterina me dit que les dieux me punissent de mon pessimisme en me condamnant à une dolce vita. Je sais qu'elle est dans leur secret et qu'elle me dit la vérité. 

samedi 4 juillet 2020

L'à-quoi-bonisme, philosophie indépassable de tous les temps


Chers visiteurs de notre page. Nous vous rappelons que notre édition de L’Ecclésiaste se trouve dans les bonnes librairies de France et, bien sûr, de Biarritz et de Bayonne. On peut aussi commander l'ouvrage directement chez Louise Bottu (clic). En cliquant sur CLAC, on lira la chronique que Roland Jaccard consacre à ce chef-d’œuvre d’à-quoi-bonisme.  

mercredi 1 juillet 2020

Un été sans Antoine Compagnon



Toujours pour les besoins de mon libelle à paraître en novembre, je lis les Souvenirs de Tocqueville qui retracent les tumultes de 1848 dont il fut le témoin direct. Il n’y a pas une page qui ne me fasse penser aux passages de L’Éducation sentimentale, quand Flaubert y décrit les journées de février — ou de juin, j’ai oublié. De Tocqueville j’avais lu, au temps de mes années de flâneries universitaires, De la Démocratie en Amérique. L’ouvrage m’avait grandement intéressé mais j’en avais surtout retiré un grand plaisir de lecture, comme on dit. Tocqueville mêlait avec maestria les genres du récit de voyage, du journal, de l’observation sociologique, de la remarque philosophique. En lisant les Souvenirs, je découvre un satiriste de haute volée. Il y dépeint Lamartine en ambitieux en butte à la bêtise et à la brutalité des factieux, les poussées et les coups de mou de la fièvre révolutionnaire, la grandiloquence des orateurs qui veulent rejouer 1789, l’indécision des prolétaires, les volte-face des gardes nationaux, bref, la tragicomédie du désordre. Aux abonnés de mon blog qui se trouvent en panne de lecture pour la période à venir mais en ont leur claque de passer un été de plus avec Antoine Compagnon, je conseille donc ce livre d’une grande puissance romanesque et politique. En voici un échantillon: «Je fus abordé, au milieu de ce tumulte, par Trélat, révolutionnaire du genre sentimental et rêveur qui avait conspiré en faveur de la République pendant tout le temps de la monarchie, du reste, médecin de mérite qui dirigeait alors un des principaux hôpitaux de fous de Paris, quoiqu'il fût un peu timbré lui-même. Il me prit les mains avec effusion et, les larmes aux yeux: ”Ah ! monsieur, me dit-il, quel malheur et qu'il est étrange de penser que ce sont des fous, des fous véritables qui ont amené ceci! [Trélat parle de la dissolution de l’Assemblée décrétée par l’extrême-gauche quelques minutes plus tôt] Je les ai tous pratiqués ou traités. Blanqui est un fou, Barbès est un fou, Sobrier est un fou, Huber surtout est un fou, tous fous, monsieur, qui devraient être à ma Salpêtrière et non ici.” Il se serait assurément ajouté lui-même à la liste, s'il se fût aussi bien connu qu'il connaissait ses anciens amis. J'ai toujours pensé que dans les révolutions et surtout dans les révolutions démocratiques, les fous, non pas ceux auxquels on donne ce nom par courtoisie, mais les véritables, ont joué un rôle politique très considérable. Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'une demi-folie ne messied pas dans ces temps-là et sert même souvent au succès.» Un livre qui décrotte l'esprit et rafraîchit la mémoire. 

dimanche 28 juin 2020

Profession de foi du glandeur balnéaire


Henry Miller 



Dimanche d’élections. 
Je n’ai pas la tête politique, encore moins le cœur. Dès que je croise un militant, un candidat, un sympathisant, un pétitionnaire, une porteuse de pancarte, un encarmagnolé, un brailleur à mégaphone, je fuis. Les lideurs et les suiveurs m’effraient. Ce ne sont pas mes semblables. Ils transpirent l’ambition et la servilité. Les dieux m’ont privé de ces passions propres aux arrivistes, aux affairistes, aux jobards. Je ne me connais que des inclinations adoucies par la flemme. Elles m’ont conduit à une vie sans «miracle et sans extravagance», selon la formule de mon cher Montaigne, une vie durant laquelle j’ai goûté aux plaisirs des jolies, de la plage, des livres, de l’amitié. À propos d’amitié, je retranscris ici ce propos d’Henry Miller que ma chère Arletti m’a adressé hier: «Ne pas dire un mot de toute une journée, ne pas lire de journal, ne pas écouter la radio, se boucher les oreilles aux commérages, se laisser aller sans retenue à la paresse, être absolument indifférent au sort du monde, voilà la plus belle médecine qu’on puisse s’administrer.» Tout un programme auquel j’adhère en fanatique.    


vendredi 19 juin 2020

Spinoza, philosophe pour tristes sires


La joie de Spinoza 
en train de se relire

Je n’ai jamais rien retiré de la fréquentation des œuvres de Spinoza. Ni plaisir de lecture, ni profit pour ma jugeote. Passe encore qu’il donne à la nature le sobriquet de Dieu. Mais quand, après un enchaînement d’axiomes, de définitions, de scolies, dans lesquels il rappelle que nous sommes déterminés par nos affects, il annonce in fine que nous pouvons accéder à la sagesse, ce gros morceau intitulé l’Éthique me semble dur à avaler. Or, j’ai toujours été étonné que des amis philosophes puissent en faire leurs délices et en gober les incohérences. En fait de géomètre des passions, Spinoza reste pour moi un as de l’obscurité et de la confusion, surtout un platonicien qui s’ignore — vérité que ne veulent pas voir non plus les spinozistes. Car enfin, quelle est cette figure du sage qui apparaît au livre V de l’Éthique, sinon celle de l’Homme idéal ne pouvant loger ailleurs que dans le monde intelligible de Platon et, son amour intellectuel de Dieu, ni plus ni moins qu’une resucée de la vision bienheureuse du Vrai en soi. On sait que pareil phantasme d’un sage se baladant parmi les mortels sur le petit nuage du Souverain Bien, existait déjà chez Épicure. Hédoniste blasé, l’Ecclésiaste (clic) eût dit à ces deux professeurs de béatitude: «Ne soyez pas plus sages qu’il n’est besoin de peur que vous en deveniez risibles».              

mardi 16 juin 2020

Du nouveau sous le soleil


L’Ecclésiaste, publié par les éditions Louise Bottu, vient de paraître. Tout est remarquable dans cet opuscule. Le texte, la préface — de votre serviteur —, la traduction, l’objet lui-même. Il faut le commander toute affaire cessante ici (clic). En prenant connaissance de cette œuvre, il y a quelques années, je me suis dit qu’il frappait de vanité tout autre pensée philosophique. Maintenant, c’est différent, j’en suis convaincu.  

mercredi 27 mai 2020

Très bientôt, aux éditions Louise Bottu


cliquer sur l'image pour l'agrandir

« Jour et nuit, jusqu’à en perdre toute quiétude, j’ai appliqué mon esprit à trouver un sens à tout ce qui agite les hommes sous le soleil, et je me suis dit que nul ne peut pénétrer les œuvres de Dieu. Si un sage, comme j’ai désiré l’être, prétend savoir, il ne comprendra jamais rien. » 


lundi 27 avril 2020

Souvenir — 3


Choses vues lors de la promenade permise

À force d’entendre des finauds brocarder les bobos, j’avais jeté cette note — en 2015 — dans un carnet que je viens de sauver du désordre de mon bureau. «Le bobo, le ”bourgeois-bohème” est le double symétriquement inversé, mais uniquement sur le plan fantasmatique, du boubour, le ”bourgeois-bourrin”. L’un et l’autre adhèrent de facto au libéralisme, habitent les mêmes quartiers "gentrifiés" des villes, vont déjeuner ou dîner dans des bouchons réputés pour leur bonne carte. Tous deux ne jurent que par l’authenticité. Ils se séparent sur un point: tandis que le premier prise les divertissements de son temps — les séries de Netflix —, le second cultive par snobisme le folklore du capitalisme des Trente Glorieuses — dont il aperçoit les vestiges dans les films de Claude Sautet et de Georges Lautner. Ce narcissisme des petites différences dont parlait Freud suffit au boubour pour se penser au-dessus du bobo. Il faudrait demander aux fanatiques mahométans qui mitraillent ces deux mécréants à la terrasse des cafés s’ils font la nuance.» Je crois que j’insérerai, texto, cette réflexion dans le factum que je suis en train d’écrire.     


vendredi 24 avril 2020

Souvenir — 2


Le Dôme, juin 2016,
en compagnie de l'Infâme R.J.

Mon ami et éditeur Roland Jaccard me confia un jour que, grâce au succès commercial du Petit Traité des grandes vertus d'André Comte-Sponville qu'il publia dans la collection Perspectives critiques, il put financer la réfection de sa garçonnière parisienne. Je suis retombé sur une lettre que le philosophe m’avait écrite à l’époque sachant que je traversais une passe difficile. «On ne parle plus guère des vertus. Cela signifie-t-il que les gens n’en aient plus besoin ou qu’ils doivent y renoncer? Sans donner des leçons de morale, pourquoi ne feriez-vous pas comme moi, pourquoi n’aideriez-vous pas chacun de vos proches à devenir son propre maître et son unique juge pour qu’il soit plus humain, plus heureux, et vous, par cet enseignement, de même?»  Son mot est resté sans réponse. Qu’aurais-je pu dire, sinon que, pour ma part, chaque fois que je feuillette un livre d’éthique, ancien ou actuel, je me demande ce que j’ai bien pu faire de répréhensible à son auteur pour qu’il me souhaite, selon les mots de mon correspondant, plus vertueux ou plus humain?   


mercredi 22 avril 2020

Souvenir


Choses vues lors de la promenade permise

Un matin de l’été dernier, un grand dadais d’une trentaine d’années tente de passer devant moi à la caisse du magasin d’alimentation. Je lui demande posément de bien vouloir prendre sa place dans la file d’attente. Tout en obtempérant, il me traite de vieux con. Je paye. Je sors. Je l’attends dehors. Il apparaît avec ses courses entre les bras. Je lui balance une superbe beigne et, aussitôt, je tape par-dessous dans ses paquets qui valdinguent sur le bitume. Je vois un camembert qui roule sous une voiture. Je me marre. « T’en veux une autre, minable ? » Le type est sidéré. Je lis la trouille sur sa face. Il doit voir ma détermination. « Je vais appeler les flics », dit-il en rentrant dans le magasin. Je reprends mon petit sac que j’avais pris soin de déposer dans un coin pour avoir les mains libres. Le vieux con s’en va en donnant un coup de pied dans une pomme.  

vendredi 27 mars 2020

De la distanciation sociale des écrivains


Choses vues hier lors de la promenade permise

Je lis ici et là des attaques visant des «journaux de confinement» publiés dans la presse, comme ceux de Leila Slimani ou de Marie Darrieussecq, accusées d'y étaler «leurs privilèges de classe». Je n’ai jamais lu ces romancières. Par curiosité, j’ai jeté un coup d’œil dans les pages de Marie Darrieusecq parues dans Le Point. En quelques lignes ma doctrine à son sujet était arrêtée. Je pensais que cette auteuse n’avait pas de talent or, maintenant, c’est différent, j’en suis convaincu. Cependant, à propos des critiques adressées à ces deux bas-bleus, on notera qu’elles viennent de gens appartenant soit, comme elles, au milieu de l’édition, soit à la classe moyenne semi-cultivée toujours prompte à se scandaliser à propos de tel ou tel sujet pour étaler sa belle moralité — comme on l'a vu lors de l'attribution du César à Roman Polanski. On notera aussi que ce sont des cadres du secteur culturel, de la gauche radicale à la droite populiste, qui font grand usage du grief de «mépris de classe» à l’encontre de leurs homologues, comme si, dans cette catégorie sociale bien rémunérée et subventionnée, d’aucuns éprouvaient la mauvaise conscience de n’avoir pas campé avec les Gilets Jaunes sur les ronds-points périurbains. À mes yeux, la critique d’un texte littéraire ne peut être que littéraire, non morale ou politique. J’ajouterai qu’un écrivain au travail n’est solidaire de personne, qu’il observe de lui-même une distanciation sociale radicale à l’égard de ses concitoyens en se claquemurant dans sa tour d’ivoire fût-elle dans un immeuble ou une thébaïde. Pour évoquer Montaigne, on ne peut que se réjouir qu’il ait fui sa bonne ville de Bordeaux en pleine épidémie de peste, car ainsi, confiné dans son château, il eut tout loisir d’écrire les Essais, modèle de journal de bord en temps de catastrophe.    

dimanche 22 mars 2020

Considération, vite, sur la crise actuelle


Mon parc (vue partielle)

L’autre matin, j’ai été interrogé par téléphone sur France Inter à propos des changements sociaux positifs que pourrait engendrer la crise sanitaire actuelle. J’ai répondu que le comportement des gens qui fut de se ruer dans les supermarchés pour en vider les rayons, de se balader en foule dans les rues et les parcs, de prendre d’assaut les trains pour se rendre à la campagne ou à la mer, démentait la notion orwellienne de common decency dont se coiffent les jobards de la gauche radicale et, depuis peu, ceux de la droite populiste (clic). En fait de décence commune, on a assisté à une indécence générale, si bien qu’il a fallu réveiller le sens civique du peuple par la coercition policière. Encore une fois, j’eus là la confirmation de mon idée selon quoi la république sans l’ordre et l’autorité, fondée sur la vertu de fraternité, n’était qu’une baliverne. Aucune crise, aucune catastrophe, aucune guerre, n’a jamais amélioré la nature humaine qui, en toute circonstance, comme nous l’enseigne la doctrine irréfutable du péché originel, demeure tarée. En observant le peuple auquel ses amis politiques trouvent tant de moralité, j’ai pensé à la sage formule de Michel Houellebecq : « La gendarmerie est un humanisme ». Ce que je n’ai pas eu le temps de dire à l'antenne, c’est que je voyais deux bons aspects à ce malaise social. Le premier étant, pour faire vite, que le président redécouvrait la nécessité de rétablir les fonctions de l’État-providence qu’il s’appliquait à détruire conformément à la mission que lui avaient assignée les puissances financières ; le second, non moins conséquent, étant que les néo-féministes ont été réduites au silence. Pour un anarchiste réactionnaire dans mon genre, dont la misanthropie et la misogynie s’aggravent avec le temps, voilà deux raisons valables de se réjouir quelque peu.

mercredi 18 mars 2020

Ce que je fais de mieux


Mon parc (vue partielle)

En ce deuxième jour de confinement forcé, je cherche un thème à creuser, une anecdote à raconter. Je suis écrivain. Je devrais savoir tirer profit de cette situation particulière pour exposer les pensées ou les sentiments qu’elle suscite en moi. Or, elle ne m’inspire rien. Pas la moindre considération sur le spectacle d’une société soumise à une sorte de couvre-feu. Mon inquiétude, réelle, demeure à l’état d’émotion stérile. J’ai la sensation que mes facultés intellectuelles se sont confinées d’elles-mêmes à l’intérieur de mon crâne. Pour tenter de les dégourdir, je prends un roman lu autrefois mais mon attention flanche au bout de quelques pages. Je me résigne donc à l’idée que je ne suis ni un écrivain ni un lecteur. Je ne m’en blâme pas pour autant. Aujourd’hui comme hier, je vais prendre un bain en écoutant une émission de France Culture. J’aime bien somnoler dans l’eau chaude avec les voix de gens doctes en fond sonore. Cependant, je ne me raserai pas. Me laisser pousser la barbe, c’est ce que je fais de mieux.