vendredi 9 décembre 2011

La mélancolie avec une frange


Quand Lotte H. Eisner rencontre pour la première fois Louise Brooks, c’est en 1928, sur le tournage de Journal d’une fille perdue de Pabst. « J’arrivai au moment où on changeait la place des éclairages. Pabst me présenta avec une certaine fierté sa protagoniste : une fille d’une beauté fascinante, qui était en train de lire. Et, chose incroyable, cette belle fille tenait en main une traduction des Aphorismes de Schopenhauer. »
Une cinquantaine d’années plus tard, pour remercier le dessinateur Guido Crepax d’avoir inventé Valentina — une jeune fille brune coiffée d'une frange, provocante, inspirée par Lulu, la tragique héroïne qu’elle incarna à l’écran —, Louise lui envoya cette lettre :
« […] Ortega y Gasset écrivait que “nous sommes tous égarés“ et que “c’est seulement lorsque nous nous sommes avoués cela que nous avons une chance de pouvoir nous trouver et de vivre dans la vérité“. Je savais que j’étais de la sorte égarée dès le temps où j’étais petite fille ; ma mère ne pouvait comprendre la raison de mes sanglots solitaires. Si j’ai entrepris de faire du cinéma à New York, c’est parce qu’il s’agissait d’apprendre bien des choses. […] Par la suite, en 1927, je fus envoyée à Hollywood pour jouer dans différents films. Personne ne pouvait comprendre pourquoi je haïssais à ce point ce lieu destructeur. […] Je vivais une sorte de cauchemar. J’étais perdue dans le couloir d’un grand hôtel, incapable de retrouver ma chambre. Des gens me frôlaient, mais j’avais l’impression qu’ils ne pouvaient ni me voir ni m’entendre. Aussi me suis-je enfuie d’Hollywood, et depuis ce temps, je ne cesse de m’échapper. À présent, à soixante-neuf ans, j’ai renoncé à me trouver. Ma vie ne fut rien. […]»

Source :
Louise Brooks, portrait d’une anti-star
Sous la direction de Roland Jaccard
Ramsay-Poche-Cinéma