lundi 19 décembre 2011

De la promenade d'Anglet à la promenade des Anglais


Comme je l’ai déjà relaté en novembre dernier, je me suis rendu, lors de mon voyage à Nice, sur les divers lieux où Nietzsche séjourna à plusieurs reprises, solitaire et amer de constater l’insuccès total de ses livres. L’hiver 1884, n’ayant pas perdu courage pour autant, il commença, dans sa chambre délabrée de la Pension Genève, l’écriture de Par-delà bien et mal — qu’il acheva un an plus tard à Sils-Maria. Curieusement, au lieu d’être hanté par des questions existentielles que lui auraient inspirées sa condition de penseur à la dérive, ce sont les thèmes de la grandeur et de la décadence des civilisations qui le taraudaient, appelant lui-même de ses vœux l’avènement d’une société de castes — contre l’idéologie socialiste qu’il tenait pour l’avatar laïque et politique du nihilisme judéo-chrétien.
C’est notamment au § 259, qu’il définit la volonté de puissance, notion qui lui servira à reléguer dans la catégorie des esprits du ressentiment ceux qui auront la "faiblesse" et la "malhonnêteté" de la rejeter — clin d'œil aux "nietzschéens de gauche".
«Il faut aller ici jusqu'au tréfonds des choses et s'interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c'est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l'étranger, l'opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l'assimiler ou, tout au moins, c'est la solution la plus douce, l'exploiter ; mais pourquoi attache-t-on à ces mots depuis toujours un sens calomnieux ? Le corps [social] à l'intérieur duquel […] les individus se traitent en égaux, comme c'est le cas dans toute aristocratie saine, est lui-même obligé, s'il est vivant et non moribond, de faire contre d'autres corps ce que les individus dont il est composé s'abstiennent de se faire entre eux. Il sera nécessairement volonté de puissance incarnée, il voudra croître et s'étendre accaparer, conquérir la prépondérance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu'il vit et que la vie précisément, est volonté de puissance. Mais il n’est pas de domaine où la conscience collective des Européens ne répugne plus à se laisser convaincre. La mode est de s'adonner à toutes sortes de rêveries, quelques-unes parées de couleurs scientifiques, qui nous peignent l'état futur de la société, lorsqu'elle aura dépouillé tout caractère d'«exploitation ». Cela résonne à mes oreilles comme si on promettait d'inventer une forme de vie qui s'abstiendrait de toute fonction organique. L'«exploitation» n'est pas le fait d'une société corrompue, imparfaite ou primitive ; elle est inhérente à la nature même de la vie, c'est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. À supposer que ce soit là une théorie neuve, c'est en réalité le fait primordial de toute l'histoire, ayons l'honnêteté de le reconnaître.»