mercredi 16 février 2011

Mes vacances aliénées à Tenerife - 2


Ce mercredi 16 février 2011

10 H. Au bar de la piscine, je bois un café solo mélangé à de la poudre à canon — spécialité locale. Il fait beau temps, mais il est tôt. Trop tôt pour le bikinisme — qui ne se produit que vers onze heures-midi. En attendant, le spectacle de l’affairement du garçon de piscine, Alfonso, me plonge dans la méditation. Je me rappelle l’analyse sartrienne de la mauvaise foi — version existentialiste du concept d’aliénation défini par Lukács. Observant la gestuelle stéréotypée d’Alfonso, jeune et solide gaillard aux mollets de foutebaleur, je me demande, comme Sartre à propos du garçon du Flore, si je suis le témoin d’une auto-réification. Si Alfonso sait ce qu’il n’est pas — un garçon de piscine —, à l’évidence, cela ne l’empêche pas, le temps de son travail, de n’être pas ce qu’il est — un être humain authentique. Mais si, après tout, Alfonso considérait de bonne foi qu’il était bel et bien en pleine possession de son humanitas quand il rangeait les robots de nettoyage, balayait les abords des bassins et installait les transats ? Car le zèle que met Alfonso à exécuter sa tâche est tel qu’on peut se poser légitimement la question de savoir s’il n’y a pas là, chez ce jeune humain coiffé d’une casquette rouge, une totale identification à son « être-garçon-de-piscine ». En tout cas, si Alfonso est aliéné, ce n’est pas moi qui irait le lui révéler ni l’inciter à s’élever à la conscience de classe à la faveur de laquelle, en s’unissant à tous les garçons de piscine de tous les pays, il voudrait cesser d’être garçon de piscine. À la fin de mon séjour, peut-être. Jusque-là, j’ai besoin de ses services. Moyennant quelques pourboires, il me réserve le coin le plus ensoleillé de la piscine chauffée, le plus abrité du vent — y también le plus bikinisé.