Philosophie sentimentale traduite en coréen. Avec un peu de chance, elle deviendra du chinois.
En traînant l'autre soir sur la petite corniche qui domine la Chambre d'amour, tandis que j'admirais une lumière biblique qui éclairait le sud, je repensais à la formule d'Amiel. «Un paysage est un état d'âme»... «Un état d'âme est un paysage», aurais-je suggéré au diariste qui, lui, traînait souvent au bord du lac Léman. Entre traîneurs, nous nous serions entendus sur ce chiasme.
En traînant au-dessus de la Chambre d'amour, l'autre soir, j'avais en moi un goût amer tandis que je méditais sur le sentiment qui attache un être à un autre. Une considération de Benjamin Constant m'est revenue: «Il y a entre les autres et soi une barrière invisible. L'illusion seule de la jeunesse peut croire à la possibilité de la voir disparaître. Elle se relève toujours.» Je me demandais si j'avais été jeune...
En traînant, hier, du côté des Sables d’or, je ne me perdais dans aucune réflexion. Je traînais idiot comme on dit «bronzer idiot». Puis, apercevant des jolies disputer des parties de beach-volley devant le Rayon vert, je me suis assis sur un banc. C’est dans un esprit masculiniste balnéaire décomplexé que j’ai regardé une bonne heure ce charmant et bondissant spectacle fessu.
Dans l’élégante revue de Frédéric Pajak, on regardera de magnifiques illustrations, on lira de très bons textes, on se délectera de mon excellent petit essai: Comment je suis devenu honnête homme ou Plaidoyer pour une belle vie
En traînant entre Biarritz et Anglet, j’ai croisé des couples avec enfants et j’ai ressenti cette forme d’inquiétude qu’on appelle l’insécurité culturelle. En entendant les parents héler leurs gamins qui jouaient loin d’eux, j’ai compris ce que d’aucuns «déclinistes» nomment la perte de l’identité française. «Kévin! ne t’éloigne pas!», «Steve, où tu vas?», «Joy! Surveille Allison!», criaient mes compatriotes. Pourquoi choisir des prénoms américains? Cela ne leur suffit pas, à ces familles, de se nourrir dans des fast foods, de se baffrer d’hamburgers, de hot-dogs, de nuggets, arrosés de ketch up en buvant du Coca-Cola? Alors, ai-je pensé, seraient-ce les «bobos», tant décriés par les déclinistes, qui défendraient le trésor de nos prénoms en baptisant leurs têtes blondes Louise, Adèle, Jeanne, Constance, Joseph, Aurélien, Gaston, Victor, etc.? Formeraient-ils, contre ce remplacement onomastique anglo-saxon, le vrai parti de la reconquête des prénoms de chez nous? Un peu las de ma déambulation, je n’ai pas poussé cette réflexion plus loin. Je me suis assis à la terrasse du Lieu, face à l’océan, et j’ai commandé un Perrier tranche.
Pascal Bruckner possède une paire de rangers qu’il ressort du placard chaque fois qu’il y a une guerre du Bien contre le Mal. Il n’a jamais hésité à les chausser dans son salon pour se battre virtuellement contre la Serbie de Milosevic, l’Irak de Sadam et, à présent, la Russie de Poutine. Il publie ces jours-ci Le Sacre des pantoufles, un essai sur la sédentarisation des Européens ayant renoncé à l’aventure de l’engagement, au combat pour les valeurs de l’Occident, ou, pire, aux joies du travail. «La pantoufle et la robe de chambre seront-elles les nouveaux emblèmes du monde d’après?», se demande avec anxiété l’intellectuel guerrier en treillis d'intérieur, stratégiquement éloigné des champs de bataille. Pour ma part, concernant mon propre renoncement au monde, mon uniforme depuis des années est la smoking jacket et les slippers en velours lisse bleu nuit.
Étudiée au lycée, La Lettre à Ménécée d’Épicure, n’a, dit-on, jamais eu de réponse. C’est faux. Les éditions Louise Bottu (clic) en ont publié une, celle de Ménécée lui-même. Le lecteur découvre que si le disciple a bien compris la doctrine de son maître, il n’y adhère plus: Ce ne sont pas les dieux qui sont à craindre, mais les humains qui y croient. Il est faux de prétendre que la mort ne compte pas pour nous, c’est nous qui ne comptons pas pour la mort. Rien n’est aussi perturbant que de chercher la sérénité. Le hasard conduit le monde et nous n’avons aucun pouvoir sur le désordre de nos passions.
Brève mais argumentée, cette épître d’un voluptueux inquiet désabusera peut-être les esprits en proie à la superstition de la sagesse.
En traînant à la Chambre d’amour, je pensais aux avancées culturelles auxquelles nous assistions grâce aux néo-féministes — elles-mêmes à l’avant-garde du mouvement de l’Éveil des consciences. Tout en restant modeste dans ma réflexion, car je sais bien qu’au fond de moi stagnent des préjugés sexistes, je me suis posé la question de savoir pourquoi notre société tolère la vente, et même l’étude, de romans tels que La Fille aux yeux d’or, Madame Bovary, Une vie, Nana, que sais-je encore, œuvres écrites par des hommes sans scrupules sur des femmes. Avant eux, Molière et ses Femmes savantes ou ses Précieuses ridicules, n’avait-il pas atteint la limite de la violence faite à ce sexe? Les femmes forment un peuple soumis à des structures patriarcales. La dignité de ces indigènes d’une nation opprimée a été bafouée par ces écrivains coupables de captation sexuelle. En effet: de quel droit ces hommes, impudemment enracinés dans leur genre, ont-ils raconté des vies de femmes? Confiant dans le progrès où nous mène le combat néo-féministe, je ne doute pas de l’émancipatrice émasculinisation de ce prétendu patrimoine littéraire.
Mon opuscule, Contre le peuple — éditions Séguier — devrait être publié en langue espagnole en janvier 2023. Je me suis rendu compte, qu’en dehors d’une ou deux têtes plates qui s’essaient à la critique sans en avoir les moyens littéraires, ni le niveau philosophique, mon propos a été compris des happy few. Comme l’Homme, le peuple n’existe pas. Ce qui existe, c’est une population d’individus appartenant à des classes, des catégories sociales, des groupes, des troupeaux identitaires, étrangers ou hostiles les uns aux autres, et qui, de ce fait, ne peuvent constituer le peuple ou un peuple. Ce qui existe, c’est un corps électoral où se retrouvent ces factions, pour parler comme Machiavel. Quant à ce qu’on appelle les élites, elles n’ont rien d’une élite. C’est la plèbe d’en haut, pour parler comme Nietzsche. Ainsi, quand fascistes, identitaires, gauchistes, démocrates ceci ou cela, disent «le peuple», ils évoquent avec grandiloquence un fantôme politique. C’est un vent de bouche que tous ces démagogues rotent aux narines peu délicates des naïfs. ¿A propósito, como se dice «vent de bouche», en castellano?
En traînant à la Chambre d’amour, aux abords de la plage de Marinella, je songeais aux discours débités dans les médias au sujet de l’Ukraine. Selon les péroreurs stipendiés, l’opération militaire spéciale russe menacerait nos valeurs occidentales. J’ignorais qu’icelles étaient enracinées dans le Donbass. La géographie indique plutôt que cette région, où orthodoxes et mahométans parlent russe, recèle des ressources minières et une puissante centrale nucléaire. Mais peut-être les experts en guerrologie ont-ils raison, ai-je pensé en m’asseyant sur le sable et en calant mon dos contre un rocher. Pourquoi l’Occident aussi culturellement élevé soit-il, dédaignerait un enjeu économique? J’allais pousser ma réflexion plus loin, chercher à savoir s’il y avait de beaux coins où traîner dans le Donbass si riches en valeurs occidentales, quand je me suis mis à somnoler. Mais, finalement, je ne crois pas que j’examinerai à nouveau cette question.
En traînant aux Sables d’or, je me suis avisé de faire une revue sur les diverses occupations qu’ont mes pauvres frères humains en cette vie; et sans les déplorer, j’ai songé que je ne pouvais mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c’est-à-dire à traîner tous les jours. J’en éprouve de si réelles satisfactions depuis que j’ai commencé il y a des années, que je ne crois pas qu’on en peut connaître de plus douce ni de plus innocente; et comme je fais, chaque fois que je traîne soit à Biarritz soit à la Chambre d’amour, des réflexions des plus élevées pour cela même ignorées des autres hommes, et comme le plaisir que j’en ai remplit mon esprit, je parviens à cette forme de sagesse qui est de me foutre pas mal de bien des choses.
En traînant cet après-midi à Biarritz dans le but de me dégourdir les esprits animaux, je pensais à ces gens qui me reprochent de n’avoir pas d’empathie quand on évoque des victimes à la mode. Je ne doute pas des souffrances des Ukrainiens, des femmes agressées, des Chrétiens d’orient, des Français de souche — et de tant d’autres. Je n’y suis pas indifférent, mais elles ne m’obsèdent pas, de même qu’elles n’empêchent pas de vivre ceux qui se targuent d’empathie. Ce sont des tartuffes, me disais-je en admirant l’effet du soleil sur l’océan. Ils n’éprouvent pas le malheur des autres — nul ne le peut, car chacun est enfermé dans une solitude radicale. S’ils se coiffent avec bruit de cette vertu, c’est toujours à bon compte et dans le seul but de discréditer les têtes froides — suspectes de cynisme parce qu’elles raisonnent au lieu de pousser des cris d’indignation. Les empathisants forment vraiment une engeance méprisable, ai-je songé en regagnant sans me presser l’avenue du général Mac Kroskey — un militaire, au reste, inconnu à mon bataillon.
En traînant l’autre jour à Biarritz, dans le secteur du phare, je pensais sans penser — à quelque chose de précis, veux-je dire. Je ne m’arrêtais sur aucun thème de réflexion, sur aucune impression ressentie. Mes pas me portaient dans telle ou telle direction, sans que je la choisisse vraiment. J’obéissais à l’automatisme du hasard. Je ne peux dire que j’étais dans mes pensées, puisque je ne réfléchissais pas. Cela m’arrive rarement de connaître pareil état. Car, lorsque je traîne, mes pensées en profitent pour s’agiter. Extérieurement, je passerais pour un flâneur, mais intérieurement pour un exalté. Par chance, quand je traîne ainsi, c’est toujours dans la proximité de l’océan. Or, le spectacle de son immensité souligne l’insignifiance de mes cogitations désordonnées et évanescentes. La contemplation de l’océan est la secrète adoration que je voue à ce maître d’indifférence.
En traînant, hier, à la Barre, je songeais que je délaissais mon blog. Devais-je le reprendre? Depuis son ouverture, il a été visité par plus d’un million de personnes. Sous mes billets, j’avais droit à des commentaires aimables et intelligents et, bien sûr, à des mots fielleux et stupides. En longeant l’Adour, je me suis dit qu’il serait peut-être intéressant pour moi de renouer avec cette sorte de diarisme, même si je mesure la vanité de l’exercice. Tenir un blog n’a jamais répondu pour moi au désir d’adresser des messages à mes contemporains. Je ne suis pas un intellectuel — donneur de leçons, lanceur d’alertes, pétitionnaire compulsif. Je ne suis pas davantage un philosophe. Je ne fabrique pas des concepts, je bricole pour me divertir des notions à partir de mes humeurs. Peu me chaut d’être un de ces «influenceurs» qui visent un public de pauvres d’esprit. Avec mes quelques lecteurs, je ne cherche comme dirait mon cher Saint-Évremond, qu’à entretenir un «amical et honnête trafic». La fin sera-t-elle atteinte? Tant mieux. Sera-t-elle manquée? Tant mieux aussi — je rangerai sans regret cette page dans le grand tiroir de mes velléités.