lundi 26 décembre 2016

Supériorité de l'ennui — 14


Les éditions de l’Herne publient prochainement un numéro de leurs Cahiers consacré à Michel Houellebecq et, en parallèle, dans leur jolie collection — les Carnets — un opuscule de Houellebecq lui-même intitulé En présence de Schopenhauer. Dès les premières pages, on apprend que c’est à l’âge de vingt-cinq ans que le jeune poète et le futur romancier découvre par hasard, en bibliothèque, les Aphorismes sur la sagesse, ouvrage qui suscite aussitôt chez lui le désir de trouver Le Monde comme volonté et comme représentation. En quelques semaines, Houellebecq sera guéri de Nietzsche. Passé trente ans, il est indigne de ne pas se dégriser de l’auteur du Zarathoustra, de ses ingénuités, de son emphase, de ses élucubrations dionysiaques. Si Schopenhauer est un excellent remède pour garder la tête froide, en ce qui me concerne, ce fut Cioran qui me délesta une bonne fois pour toute du pataquès nietzschéen. Je relisais il y a quelques jours De l’inconvénient d’être né. Cioran y note la raison pour laquelle, penseur pour penseur, il préfère Marc Aurèle à Nietzsche: «Je trouve plus de réconfort, et même plus d’espoir, auprès d’un empereur fatigué qu’auprès d’un prophète fulgurant».

vendredi 9 décembre 2016

Supériorité de l'ennui — 12


Julien, l’empereur romain, l’auteur de Contre les Galiléens, a raison de rappeler que le dieu dont se coiffent les Hébreux n’est qu’une divinité nationale et non l’unique créateur du monde. Les Hébreux sont peut-être les chéris de leur dieu, mais cela ne les autorise pas à affirmer que leur dieu est Dieu. Julien a aussi raison quand il juge Yahvé vicieux. Ce passage de l’Exode (20, 5) lui reste en travers de la gorge: «Je suis un Dieu jaloux! Je punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent!». Avec sa manie de pardonner, Jésus, «le mort» comme l’appelle Julien, ne vaut pas mieux. La rancune comme la miséricorde sont des faiblesses. Au milieu se tient la magnanimité, la vertu des grands rois.

Quand il m’arrive de regarder les émissions de télévision consacrées à l’actualité politique, je remarque que parmi les journalistes qui ont l’habitude d’y venir pontifier, d’aucuns, qui ont une petite soixantaine, se teignent les cheveux. Sous les éclairages du studio, le dessus de leur tête ressemble à une auréole aplatie brunâtre ou blondâtre — ou alors à une sorte de pizza calzone ratée. Ayant commencé à grisonner à la quarantaine, il ne m’est jamais venu à l’esprit de recourir à cet artifice capillaire pour donner l’impression que j’étais encore dans la trentaine. Aujourd’hui, toute ma chevelure est grise et je m’en accommode. Le drame, pour moi, eût été de perdre mes cheveux précocement. Or ils tiennent encore sur mon crâne, coiffés comme je l’étais dans les années 70. Je n’aime pas ma physionomie, mais je crois que si on a pu lui trouver de l’agrément cela vient de ce que j’ai été un chevelu.

«Créatif». Non pas l’adjectif mais le nom. Quel mot risible! Il désigne le premier venu qui s’essaie à une «expression artistique», principalement la photographie. Le drame est que le progrès technique dans le domaine de l’image suscite chaque jour des vocations. Mais pareille fièvre concerne tous les «arts». À commencer, hélas, par l’écriture. Les gendelettreux, les poèteux, les philosopheux, combien de divisions! Le talent ne devient pas seulement la chose au monde la plus répandue, mais un droit. Quel philistin ne revendique pas son «potentiel créatif»? Hé quoi!, n’est-ce pas une façon de retrouver l’enfant qu’on a été, riche de sa spontanéité imaginaire — et gnagnagna ? Heureusement, le nom de «créatif» n’existe pas au féminin. Enfin, je l’espère.

jeudi 1 décembre 2016

Supériorité de l'ennui — 11



Dimanche 27, anniversaire de la Schiffterina qui en veut à ses parents de l’avoir mise au monde en novembre. Mais ce jour-là les dieux ont été cléments. Beau temps, température douce, presque printanière. Balade le long des plages de Biarritz. Mer calme et lisse. Déjeuner au Bar Jean, plein de monde en ce jour de marché. Comme c’est le cas, je suppose, dans bien des villes, le quartier des halles est le fief des bobos, engeance haïe conjointement par les boubours, les bourgeois-bourrins, qui leur imputent à crime leur goût pour les produits bio, et les islamistes, qui envient leur habitude de l’apéritif vespéral dans les bars branchés en compagnie de filles de classes aisées, jolies et insouciantes. 

À propos de boubours, la droite française est fière de s’être donné pour chef un paillasson orné d’une raie sur le côté sur quoi Nicolas Sarkozy a essuyé ses talonnettes pendant cinq ans.

Dans son dernier ouvrage sur Einstein, Etienne Klein aurait pillé des écrivains et des philosophes qu’il cite sans guillemets. Curieux ce snobisme chez les scientifiques de vouloir passer pour des auteurs ou des penseurs. De quel complexe d’infériorité souffrent-ils par rapport aux gens de lettres ? Klein s’est construit une célébrité en racontant à la radio «les grandes énigmes de l’univers». Je n’ai guère d’estime pour les vulgarisateurs quelle que soit leur discipline. Si les gens s’entichent d’un savoir complexe, qu’ils fassent des études supérieures. Ce n’est pas aux spécialistes à leur distribuer des connaissances au rabais. D’ailleurs, ce que les amateurs cherchent dans les ouvrages de vulgarisation scientifique n’est pas un remède à leur ignorance mais la confirmation de leurs croyances ou de leur athéisme. Les premiers lisent Trinh Xuan Thuan, les seconds Etienne Klein ou, peut-être, Hubert Reeves. Dans les deux cas ils ne dépassent pas le niveau des frères Bogdanov.