mercredi 31 octobre 2012

Le plaisir de rabaisser


Jacques Truchet note que "le mérite des Maximes est qu'elles empêchent de dire un certain nombre de sottises". Or, dans le dernier Philosophie magazine consacré à La Rochefoucauld, Louis Van Delft se permet d'avancer que le moraliste "est un résistant, un ”indigné”, un militant", menant croisade contre les "apparences" et autres "impostures". Ce monsieur s'égare. Nous lui rappellerons que le dessein du vieux samouraï libertin et stylé n'est pas d'édifier les hommes, encore moins de les éclairer, mais, en passant, de les démoraliser tant leur vice le plus funeste est de croire en eux-mêmes.

P.S.: Nous conseillons aux abonnés de notre blogue désireux de visionner la petite vidéo ci-dessus, de couper le son afin de n'être pas importunés par une musique grandiloquente.

lundi 29 octobre 2012

jeudi 25 octobre 2012

Bonne nouvelle, mauvaise nouvelle



Librairie Bookstore de Biarritz
(photographie prise du divan)

Nous avons deux nouvelles à annoncer aux abonnés de notre blogue — bonnes ou mauvaises, comme ils voudront les interpréter. 

Demain, vendredi 26 octobre, à Bordeaux, sur le coup de 18h30, sous les belles voûtes en pierre de la librairie La Machine à lire, nous persisterons à soutenir publiquement que si les jolies filles affolent le désir masculin, les belles femmes, elles, l'anesthésient; à souligner que la sensibilité n'est en rien la faculté au monde la mieux partagée; à confesser que le cinéma de notre adolescence offrit à notre ennui ses plus passionnantes récréations et contribua en grande part à notre éducation sentimentale; à expliquer en quoi les œuvres d'art nous ont invité à des dépaysements métaphysiques et, en même temps, ont avivé notre lucidité sur la réalité; à reprendre, dès lors, l'idée de notre cher Oscar Wilde selon quoi c'est bien la vie qui imite l'art et non l'inverse; à répéter que le prétendu art contemporain n'est qu'un attrape-jobards, et, enfin, à déplorer qu'il ne nous reste plus que la nostalgie des émois esthétiques de notre jeunesse.

Non seulement nous persisterons à dire tout cela, mais nous signerons aussi notre ouvrage à l'attention de nos lectrices et lecteurs nouveaux, occasionnels ou fidèles.

Le lendemain, samedi 27 octobre, ce sera cette fois à Biarritz, à partir de 16h30, que nous dédicacerons La Beauté au premier étage du Bookstore, l'élégante librairie tenue par Kristel et Inès, courageuses et souriantes amies des livres. 

mercredi 17 octobre 2012

Fin de la Corée du sud



The Devils — Ken Russel (1971)

Nous sommes inquiets. À Séoul, la Commission Éthique des Publications revient sur sa décision d'interdire les Cent-vingt journées de Sodome du marquis de Sade. Heureusement, elle n'en autorise pas la vente (sous papier plastifié) aux jeunes gens et aux jeunes filles de moins de dix-neuf ans. Nous ignorons si cette demi-mesure de prohibition s'étendra au Dialogue entre un prêtre et un moribond, ouvrage pseudo-philosophique dont l'obscénité atteint pourtant des sommets comme on peut en juger avec l'extrait suivant, insoutenable:

" […] — Le Moribond: La raison, mon ami, oui, la raison toute seule doit nous avertir que de nuire à nos semblables ne peut jamais nous rendre heureux, et notre cœur, que de contribuer à leur félicité, est la plus grande pour nous que la nature nous ait accordée sur la terre; toute la morale humaine est renfermée dans ce seul mot: rendre les autres aussi heureux que l'on désire de l'être soi-même et ne leur jamais faire plus de mal que nous n'en voudrions recevoir. Voilà, mon ami, voilà les seuls principes que nous devrions suivre et il n'y a besoin ni de religion, ni de dieu pour goûter et admettre ceux-là, il n'est besoin que d'un bon coeur. 
Mais je sens que je m'affaiblis, prédicant, quitte tes préjugés, sois homme, sois humain, sans crainte et sans espérance; laisse là tes dieux et tes religions; tout cela n'est bon qu'à mettre le fer à la main des hommes, et le seul nom de toutes ces horreurs a plus fait verser de sang sur la terre, que toutes les autres guerres et les autres fléaux à la fois. Renonce à l'idée d'un autre monde, il n'y en a point, mais ne renonce pas au plaisir d'être heureux et d'en faire en celui-ci. Voilà la seule façon que la nature t'offre de doubler ton existence ou de l'étendre. Mon ami, la volupté fut toujours le plus cher de mes biens, je l'ai encensée toute ma vie, et j'ai voulu la terminer dans ses bras: ma fin approche, six femmes plus belles que le jour sont dans ce cabinet voisin, je les réservais pour ce moment-ci, prends-en ta part, tâche d'oublier sur leurs seins à mon exemple tous les vains sophismes de la superstition, et toutes les imbéciles erreurs de l'hypocrisie[…]."


Oserons-nous transcrire la scène d'une rare violence par quoi le dialogue se termine? Il le faut afin de comprendre pourquoi nous tenons Sade pour un écrivain malsain:


"[…] Le moribond sonna, les femmes entrèrent et le prédicant devint dans leur bras un homme corrompu par la nature, pour n'avoir pas su expliquer ce que c'était que la nature corrompue.[…]

samedi 6 octobre 2012

Rendre la raison commerciale


Surhommes bas-normands en construction


Comme s’il éprouvait le besoin de justifier son populisme, Michel Onfray vient de publier un plaidoyer en faveur de son Université Populaire de Caen. Je l’ai feuilleté et, comme d’habitude, j’y ai retrouvé tous les câbles de marine de la rhétorique démagogique avec quoi le Surhomme bas-normand attrape les jobards qui l’admirent. Appartenant essentiellement aux classes moyennes, inférieures, certes, mais classes moyennes tout de même, les sectateurs d’Onfray croient trouver en lui à la fois un professeur et un philosophe de leur monde, un Juste qui les comprend, se met à leur niveau et leur révèle un savoir qu’on leur aurait confisqué. Si certains sont curieux, beaucoup pensent se revancher contre les «héritiers». Dans leur milieu socio-culturel où l’on souffre de complexes intellectuels et où, pour compenser des blessures narcissiques de classe, on a tant besoin d’admirer des figures de justiciers, Onfray apparaît comme un courageux redresseur de torts. Son talent est de produire chez ces gens qui pensent incarner le populaire ce que les psychiatres appellent des «souvenirs induits de traumatismes». De même que des enfants portent plainte contre leurs parents parce qu’un «thérapeute» leur a «révélé» qu’ils furent violés ou maltraités durant les premières années de leur vie, les sectateurs d’Onfray se découvrent soudain des souffrances que leur ont infligées Freud, Sartre, et, ils viennent de s’en rendre compte récemment, Bergson (dont le vitalisme, selon Onfray, serait une source théorique du fascisme).  
L’Université populaire de Caen est à la philosophie ce que la soupe du même nom est à la gastronomie. Mais l'escroquerie d'Onfray n’est pas tant de vendre sa boustifaille que de proclamer qu’il existe des universités pour les pauvres — les universités populaires — et des universités pour les riches — les universités d’Etat où l’on formaterait les intelligences et où l’on exigerait d’elles un «psittacisme».
Sur le premier point : n’importe quel citoyen bien informé et désireux de se cultiver sait que toutes les universités sont populaires, c'est-à-dire gratuites. Si l'on assiste aux cours en auditeur libre sans la perspective d'obtenir des diplômes — comme à l’UP de Caen —, tout le monde, ouvriers, paysans, retraités, éducateurs spécialisés, chômeurs, sdf, policiers, mères de familles classiques ou monoparentales, y ont accès, sans inscription. La plus prestigieuse d'entre elles, après la Sorbonne, s'appelle le Collège de France où des sommités françaises et étrangères dispensent cours et conférences totalement gratuits (et accessibles sur la toile) d'un niveau bien plus élevé qu'en n'importe quelle UP de Trifouillis-les-Oies.
Sur le second point : quiconque a fait des études supérieures de philosophie sait que s’il y a bien une faute que les professeurs saquent sans ambages chez leurs étudiants c’est l’argument d’autorité, l’élément de langage, le «copier-coller» livresque. Il faut lire les œuvres, les annoter, les relire, lire leurs commentateurs, puis les passer à l’analyse et à la critique. Qui peut croire que Lucien Jerphagnon, qui exerça longtemps son magistère à Caen, exigeait de ses étudiants, parmi lesquels Onfray, une récitation par cœur de ses cours et qu’ils devinssent plotiniens ou augustiniens ?
Si, donc, il est vrai que l’«enseignement» d’Onfray s’adresse aux pauvres, l’objectivité oblige de préciser qu’il s’agit de gens vivant en-dessous du seuil de pauvreté intellectuelle.