jeudi 24 novembre 2011

L'art de n'être pas lu


Jan Saudek

"« Pour lire le bon, un seul moyen : ne pas lire le mauvais », préconise Schopenhauer. Excellent précepte. Mais voilà, au cours de mes années de farniente universitaire, je me sentais un peu seul de n’aimer que les auteurs compréhensibles. C’est, hélas, toujours le cas. Pour juger de la valeur d’un ouvrage philosophique, je ne me fie qu’à l’agrément que j’éprouve à le lire. Je reconnais un grand auteur, non pas à sa volonté de me plonger en d’abyssales réflexions ou de me faire miroiter une vague sagesse, mais à son souci de satisfaire mon goût de la clarté. Le philosophe doit se donner trois règles : 1) taire ce dont il est incapable de parler, 2) préférer des pensées bien tournées à des concepts élaborés, 3) faire bref — car comme le notait Baltasar Gracián « un écrit court et bon, est deux fois bon ». 
Le risque, bien sûr, est de n’être lu de personne. 
Dans le domaine des idées, davantage que dans celui de l’art, la simplicité refroidit le public, son besoin d’admirer et sa passion du suivisme. Qu’importe. Écrire pour le confort intellectuel des humains, sans apaiser leur angoisse d’exister, demeurera la ruineuse élégance d’un petit nombre de penseurs sans qualités."    

In Traité du Cafard