dimanche 9 décembre 2018

La bandaison des clercs


Pour certains professeurs, universitaires, chercheurs, une agitation populaire se présente toujours comme une aubaine. Délaissant alors leur chaire et leurs travaux, les clercs, tout émoustillés, la plume en érection, s’empressent de publier ici et là des analyses bien senties sur la nature et les causes de la misère du peuple. En cette période de fièvre jaune, ils ont leur mot à dire. Ils ne peuvent abandonner le champ des commentaires aux éditorialistes ou aux experts des médias. De Michel Onfray à Jean-Claude Michéa — qui portent tous deux le même type de lunettes atroces — en passant par Alain Finkielkraut, Frédéric Lordon, Emmanuel Todd — d'autres, de droite comme de gauche — chacun pense qu’il serait dommage qu'il n'élaborât pas pour les gilets jaunes une doctrine au sujet de leur échauffement. Personnellement, je ne trouve au remue-ménage ambiant d’autre intérêt que de nuire au chef de l’État, à son gouvernement, à sa majorité parlementaire. Emmanuel Macron mène une guerre contre les pauvres et les moyens-pauvres depuis qu'il a été élu et ceux-ci, je m'en réjouis, se rebiffent. Je me réjouis aussi que les télévisions — notamment BFM.TV qui a promu l'image corporate de l'insurgé avec le gilet jaune — offrent un quart d’heure de célébrité à des sans-grade péri-urbains. Cela dit, ma sympathie pour ce mouvement n’égale pas l’enthousiasme qu’il suscite chez les intellectuels précités. Je crains d’être privé de cette tendance qui leur est propre à se laisser aller à une idéalisation de ce qu’ils appellent le peuple. Qu'est-ce que le peuple? Un ensemble national d'individus appartenant à des catégories sociales aux intérêts divergents et qui entrent en conflit les unes avec les autres — fussent-elles, pour certaines, semblablement dominées. Pour cela même, le peuple n’a d’autre réalité que d’être une idée, un mot, un vent de bouche(clic). Quand ils se réunissent pour protester contre la hausse des taxes, les chauffeurs VTC, les petits patrons artisans et commerçants, les retraités, les chômeurs, les salariés pauvres, etc., qui forment les rangs des gilets jaunes, mettent en sourdine leur détestation réciproque le temps de la reporter sur la figure du pouvoir. Il suffit de les observer, de prêter attention à leurs discours, pour comprendre que dans ces bacchanales de la frustration, de la plainte et de la revendication où personne ne sait rester sobre, s’exprime non seulement une haine d'Emmanuel Macron — et des politiciens — mais une suspicion de tous à l’égard de tous. Entre eux surgissent des querelles de ronds-points comme on parle de querelles de clochers. Crispés sur leur principe d'horizontalité, animés de cette belle décence commune que George Orwell prête aux déshérités(clic), ces rebelles citoyens se menacent même de mort — rappelant ainsi la manière dont Nicolas de Chamfort traduisait le slogan des Sans-Culottes, La fraternité ou la mort!, par: Sois mon frère ou je te tue!. Mais, pour Michel Onfray, Jean-Claude Michéa, Alain Finkielkraut, Frédéric Lordon, Emmanuel Todd, qu’importe que le peuple ne soit qu'une fiction dès lors qu’elle leur permet d'inventer un sujet historique et de s’adonner, en dehors de leur magistère, à la critique sociale — genre littéraire prisé par les cadres semi-cultivés, mais dont les subtilités théoriques demeurent inaccessibles aux mal-lotis du concept. Et, bien sûr, si d’aventure il prend l’envie à un sceptique de ricaner de leur démophilie, le voilà coupable de «mépris de classe», utile élément de langage fait pour le réduire au silence et le ranger dans le camp des petits-bourgeois nihilistes — i.e. des salauds. Raison pourquoi pour n’être pas suspect de pareille infamie, Finkielkraut déclare préférer — dixit — «les ploucs et les beaufs» aux «bobos»; pourquoi Michéa et Onfray disent de même; pourquoi Lordon avoue son faible pour les émeutiers dont la violence lui procure un exquis frisson qu’il n’éprouvait pas dans la chaleur humaine nuitdeboutiste; pourquoi Todd trompète que sans les gilets jaunes il eût perdu sa fierté d’être Français. En lisant et en entendant les déclarations d’amour au «peuple» de ces intellectuels, je me demande si, en retour, les jeunes des cités «kiffent» Finkielkraut, si les agriculteurs et les retraités trouvent les lunettes d’Onfray et de Michéa à leur goût, si la racaille vole les livres de Lordon, s'il y a des chômeurs pour constituer un fan-club de Todd. Je serais marri d’apprendre que le bon peuple des gilets jaunes ne connaisse pas ces figures de l’Intelligentsia qui louent son soulèvement et ne se réjouisse que du soutien que lui apportent Cyril Hanouna, Patrick Sébastien, Jean-Marie Bigard, Franck Dubosc, Francis Lalanne. Je ne verserai pas dans le mépris de classe en avançant pareille hypothèse.