dimanche 6 juin 2021

Ouvrir les livres d'histoire au lieu de se raconter des histoires


Jacques Cathelineau

Au début de Quatre-vingt-treize, le comte de Boisberthelot et le chevalier de La Vieuville, déplorent que leur armée contre-révolutionnaire soit commandée en majeure partie par des «manants», des «perruquiers», des «roturiers», aussi vaillants soient-ils au combat, alors que les Bleus ont des officiers issus de la noblesse française. Le comte se demande si, dans le camp d’en face, on est satisfait d’une telle inversion de classes. «Nous sommes pleins de bourgeois; ils sont pleins de nobles. Croyez-vous que les sans-culottes soient contents d’être commandés par le comte de Canclaux, le vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte de Valence, le marquis de Custine et le duc de Biron». En effet, les sans-culottes parisiens et les manants vendéens, le «peuple des villes» et le «peuple des champs», formaient des bataillons radicalement ennemis. La Révolution était conduite par une élite aristocratique et grande-bourgeoise qui commandait à des petits artisans et commerçants urbains, la Contre-Révolution, elle, par des artisans et des paysans auxquels les seigneurs royalistes confiaient les grades de généraux — Jacques Cathelineau était colporteur. Hugo qui, par ailleurs, n’a eu de cesse de défendre avec lyrisme une conception du peuple comme sujet historique unitaire porteur d’un idéal de justice sociale, fait ici preuve de lucidité. Il n’y a pas de peuple. J’ajoute: il y a seulement des classes, des catégories, des corporations, des communautés ethniques, culturelles, religieuses, et maintenant sexuelles, etc., qui se vouent une hostilité réciproque, et ce, en dépit des intérêts communs qui pourraient les lier. Pis: chacun, au sein même de son groupe social,de son parti, de sa famille, de son couple, hait, méprise, envie, son homologue, son camarade, son allié, son collègue, son confrère, son conjoint. Vivre dans une société quelle qu’en soit la taille,c’est être en guerre, tantôt froide, tantôt tiède, tantôt chaude, tantôt brûlante. Un climat passionnel tempéré n’existe qu’en des contrées utopiques ou philosophiques. Qu’Aristote ait pu penser qu’une cité digne de ce nom devrait être peuplée d’individus animés les uns à l’égard des autres de la philia, de l’amitié, ce sentiment érigé au rang de vertu, est d’une invraisemblable naïveté. Il en va de même de la solidarité telle que Marx et Engels la formulent dans leur slogan: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!». Les prolétaires de tous les pays ont fondu dans une petite classe moyenne mondialisée étrangère à l’idée communiste, partisane du pouvoir à poigne de tel ou tel oligarque. Quand les gilets jaunes usaient leurs semelles le samedi, des amis se réjouissaient de voir arborée au bout d’une pique la tête en carton du «roi Macron». Il ne leur venait pas à l’esprit que ces braves gens, comme toujours chez les égalitaires, cherchaient, en même temps qu’à s’embourgeoiser, un autre maître. 

Dans un ordre similaire de réflexion, concernant cette fois la liberté de penser qui serait le propre de la démocratie, je rappellerai que si, sous l’Ancien Régime, on embastillait des philosophes qui, par ailleurs, étaient reçus dans les salons de Madame de Genlis, de Madame du Deffand, de Mademoiselle de Lespinasse, le pouvoir royal les libérait dans les plus brefs délais. En revanche, longue est la liste des écrivains, des savants, des poètes, dont la Révolution a eu la peau. Je pense notamment à Condorcet, Lavoisier, Chamfort, Olympe de Gouge, Madame Roland, etc. 

Ma manie philosophique est de mettre en avant de plates vérités au lieu de mensonges pieux ou d'idéaux exaltants. Même si, naturellement, le public a boudé mes bouquins, cela reste pour moi un précieux plaisir de chouanner en solitaire dans la république du Bien.   



 

3 commentaires:

  1. Cher Frédéric,
    Je suis tombé par hasard sur ces mots de Tocqueville, me disant que cela pouvait vous intéresser, à moins que vous ne les connaissiez déjà :
    "J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocratique par l’instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule.
    J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de mon âme.
    Je hais la démagogie, l’action désordonnée des masses, leur intervention violente et mal éclairée dans les affaires, les passions envieuses des basses classes, les tendances irréligieuses. Voilà le fond de l’âme.
    Je ne suis ni du parti révolutionnaire, ni du parti conservateur. Mais, cependant et après tout, je tiens plus au second qu’au premier. Car je diffère du second plutôt par les moyens que par la fin, tandis que je diffère du premier tout à la fois par les moyens et la fin.
    La liberté est la première de mes passions. Voilà ce qui est vrai."

    Pierre L.

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  2. Le misanthrope a encore parlé.

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  3. Albert Caraco, sortez de ce corps

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