lundi 13 mai 2019

L'élégie du désabusement



   Dans son Traité théologico-politique, Spinoza s’applique à montrer, à juste titre, que la plupart des textes compilés dans les Écritures sont apocryphes et qu’en matière de superstition le monothéisme des Hébreux ne se distingue pas des autres religions. Seuls les livres sapientiaux lui semblent dignes d’intérêt philosophique pour être moins inspirés par la croyance que par ce qu’il nomme la lumière naturelle. Il est remarquable cependant que Spinoza ne réserve qu’une place dérisoire au poème de l’Ecclésiaste. Le seul mérite qu’il accorde à cette œuvre est que son auteur ne croit pas aux miracles. Spinoza, en somme, ne voit dans le pseudo-Salomon qu’un esprit rationnel dont la pensée théologiquement hétérodoxe expliquerait l’hésitation qu’eurent les docteurs de la foi judaïque à l’intégrer dans le corpus de la Bible. 
    
    Une lecture plus sensible de l’Ecclésiaste aurait montré au philosophe que ce n’est pas l’incrédulité du poète à l’égard des miracles qui laissa les rabbins perplexes, mais sa négation de la Providence. 

   Une seule vision obsède le Qoelet. À l’évidence, les hommes pâtissent de la Création. Il n’y a nulle entreprise, nulle tâche, la plus estimable comme la plus méprisable, qui ne finisse ensevelie dans le néant et dans l’oubli. Tout ce que les hommes, les justes comme les crapules, font «sous le soleil», s’avère vain. Non que leurs efforts, leurs bienfaits comme leurs crimes, ne soient rien, mais accomplis pour rien.

Plus brutal encore que le De rerum natura de Lucrèce composé peut-être aux mêmes dates, l’élégie de l’Ecclésiaste assène un mauvais coup narcissique aux humains. Quel fut le dessein de Dieu en créant un monde où leur existence n’a pas plus de sens que celle des animaux? L’Ecclésiaste ne se pose même pas la question. Il s’en tient à ce qu’il a, dit-il, «observé» et «noté» en flânant sous le soleil. Partout où porta son regard, il constata la tyrannie de l’absurde. La justice et la paix manquaient, et, quand elles parvenaient à s’instaurer, des calamités de toutes sortes les ruinaient. La tragédie des hommes est que le monde n’est pas fait pour eux et qu’il n’y en a pas d’autre — hormis, peut-être, le Shéol. Au commencement Dieu avait-il ordonné les choses avec un plus grand souci d’harmonie, comme le laisse entendre le récit de la Genèse? Pour vivre ainsi à présent, les hommes payeraient-ils la faute d’Adam et Ève? Jamais l’Ecclésiaste ne se réfère à la Chute. La Thora n’est pas son livre de chevet. Les considérations morales l’indiffèrent. Depuis que le soleil se lève et se couche, depuis que les vents tournoient en tous les sens, depuis que les fleuves vont à la mer sans jamais la remplir, le seul péché dont les humains se rendent coupables génération après génération est celui de naître et, leur châtiment, celui de vivre ensemble — en familles, en cités, en nations —, tout en s’adonnant sans repos, sous le regard impassible de Dieu, à leurs désirs égoïstes, belliqueux, destructeurs. «J’ai loué les morts parce qu’ils ne sont plus de ce monde et plaint les vivants qui continuent d’y être. Celui qui n’a pas existé, je l’ai jugé plus chanceux que tous

Percevant la réalité psychologique, comme la réalité extérieure, sous l’attribut de l’étendue, Spinoza se mit en tête de définir les affects comme s’ils étaient «des lignes, des surfaces et des solides». Pareille fibre de géomètre lui interdisait de goûter le sobre et percutant lyrisme de l’Ecclésiaste. Si à la liste des «passions tristes» il avait ajouté le blasement du poète, quelle définition lui réservait-il? Ni affliction, ni abattement, ni même mélancolie, l’humeur de l’Ecclésiaste rappelle l’Umour de Jacques Vaché, ce «sentiment de l’inutilité théâtrale et sans joie de tout». Spinoza songea-t-il que, peu disposé à l’allégresse, à l’enthousiasme, à l’entrain, l’Ecclésiaste ne cessa, sa vie durant, de passer à une moindre perfection ? 

La «perfection» … Le lecteur attentif de l’Éthique ne laisse pas de s’interroger quand Spinoza attribue cette qualité d’être aux âmes joyeuses pour en priver les âmes tristes. Il ne peut se garder d’y voir l’argument d’une anthropologie éthiquement correcte. Selon Spinoza, la joie intensifierait le conatus — l’effort de persévérer dans l’existence, principe de perfection —, la tristesse l’entraverait. D’un côté, les joyeux, actifs, existeraient plus et mieux, de l’autre, les tristes, passifs, existeraient moins et mal. Dès lors, les premiers rempliraient les conditions d’aptitude à la sagesse, les seconds se rangeraient dans la catégorie des insensés. «Il y a un temps pour se réjouir, un temps pour s’attrister», rétorquerait l’Ecclésiaste à Spinoza sans se préoccuper de savoir si, par là, notre vie oscillerait d’une plus grande à une moindre perfection, ni d’établir une réforme de l’entendement conduisant à une «joie pure» de la connaissance. Car, s’il y a un temps pour raisonner, il y a aussi un temps pour déraisonner. Et, à supposer qu’un humain se consacre à la recherche d’un «amour intellectuel de Dieu», ne déraisonne-t-il pas davantage qu’il ne raisonne? Il poursuit du vent, dirait l’Ecclésiaste. Les finalités idéales que se fixe la raison valent les lubies que produit l’imagination. Toutes trahissent à la fois un besoin de signification et d’explication et un espoir d’orientation et de consolation. Besoin jamais comblé, espoir toujours déçu. «Le sage a ses yeux à leur place, l’insensé marche dans l’obscurité ?», demande l’Ecclésiaste. Peut-être. Mais l’insensé n’est ni moins heureux ni moins parfait que le sage — surtout si celui-ci s’imagine supérieur à celui-là.  Que gagne un homme à être sage? Sans doute tel savoir ou savoir-faire procure-t-il des satisfactions, mais la lucidité, la claire conscience de la vanité de tout, «augmente le chagrin» plus sûrement que ne le font la cécité, la sottise ou la folie de l’ignorant. L’Ecclésiaste parle en connaissance de cause. L’homme qui a vu clairement les choses comme elles sont et comme elles ne sont pas sous le soleil envie parfois le naïf que ses certitudes brumeuses rendent euphorique. Mais l’envie tourne court, car un même destin attend l’homme détrompé et le candide et, quand tous deux disparaitront, tôt ou tard «il ne restera pas plus de souvenir de l’un que de l’autre».

«L'expérience m’ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles […],j'ai pris enfin la résolution de rechercher s’il existe un bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternelle et suprême félicité.» L’Ecclésiaste jugerait que cette première phrase du prologue du Traité de la réforme de l’entendement de Spinoza commence bien, rappelle même son style, mais qu’elle finit en buée. Conquérir le pouvoir, amasser une fortune, obtenir une gloire, se livrer aux voluptés… De «faux biens», selon Spinoza, qui leur oppose le vrai et souverain bien de la béatitude. De vains objectifs, sans doute, lui concéderait l’Ecclésiaste, mais auxquels l’habileté, le calcul, la force, permettent d’accéder, alors que la béatitude, de toutes les visées de l’ambition, est la plus extravagante si on la croit atteignable. Quand bien même la volonté raisonnable du candidat à la sagesse remporterait des victoires sur les appétits qui le portent vers les « faux biens », la constance lui fera défaut. Aussi strict soit son régime ascétique, il flanchera devant les plus faibles tentations. Le temps affectera son conatus qui, depuis sa naissance, ne persévère que dans l’effondrement. Si bien qu’on l’aura enterré avant sa première extase. «Quand j’eus un peu médité là-dessus, écrit Spinoza, je trouvai qu’en abandonnant les avantages ordinaires de la vie pour m'attacher à un autre objet, je ne renoncerais véritablement qu’à des biens incertains […] pour chercher un bien également incertain non par sa nature (puisque je cherchais un bien solide), mais quant à la possibilité de l’atteindre.» Voyant le philosophe douter lui-même du succès de sa quête vertueuse, l’Ecclésiaste lui donnerait ce conseil: «Ne pratique donc pas trop la sagesse. Pourquoi te rendre ridicule ?» Tout est dans le pas trop. Il y a des degrés dans la vanité.Si Spinoza tient à établir une sagesse, qu’elle soit une éthique non de «l’éternelle et suprême félicité», vent de bouche digne des philosophes pompeux, non de la débauche prônée par Aristippe, mais du réconfort. Hédoniste revenu des plaisirs les plus vifs comme des plus recherchés, l’Ecclésiaste nous exhorte à profiter du «boire», du «manger», des «ébats de la chair» et du «repos», maigres mais concrètes réjouissances que Dieu, économe de Sa bonté à notre égard, daigne nous accorder en compensation de nos souffrances. Dans l’Éthique, Spinoza semble lui faire écho: «C’est d’un homme sage, note-t-il,de se réconforter et de réparer ses forces grâce à une nourriture et des boissons agréables prises avec modération, et aussi grâce aux parfums, au charme des plantes verdoyantes, de la parure, de la musique, des jeux du gymnase, des spectacles, etc., dont chacun peut user sans faire tort à autrui». Pourquoi, en ce cas, Spinoza ne nous invite-t-il pas à nous contenter d’inscrire ce modeste programme de bonheur dans le cours ordinaire de notre vie, plutôt qu’à nous efforcer de vouloir une incertaine béatitude liée à un incompréhensible «amour intellectuel de Dieu»? Bien que limités et répétitifs, imparfaits, sans doute, au regard d’un philosophe qui entendait se convertir à une vie vertueuse, les plaisirs simples ont le mérite d’être réels et à la portée de nos désirs les moins avides. Tous les hommes peuvent en jouir avant de retourner à la poussière — même le philosophe pour peu qu’il se libère de l'idéal de la sagesse. 

© Frédéric Schiffter

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