samedi 16 février 2019

L'Illusion révolutionnaire guidant la "gauche radicale"


Mes amis de la «gauche radicale», 
Vous êtes écrivains, universitaires, chercheurs, journalistes. Vous gagnez entre 3000 € et 6000 € par mois, parfois plus. Votre cher Bourdieu vous aurait qualifiés d’héritiers. Vous avez entre quarante et cinquante ans. À la mort de vos vieux parents, vous paierez l’IFI. On peut donc vous ranger dans la catégorie des élites, non pas économiques et financières, mais culturelles. Comme si vous étiez honteux de votre condition — tout en ne voulant pas, pour rien au monde, en déchoir — vous soutenez les gilets jaunes. À vos yeux, ces derniers représenteraient un mouvement révolutionnaire. C’est que vous communiez dans le culte de la Révolution, non comme réalité sociale, mais comme mythe. Tout se passe comme si vous étiez affligés d’une amnésie historique et d’une berlue romantique. Vous oubliez que les révolutions réelles ayant triomphé furent fomentées non par des pauvres, mais par une classe économiquement puissante, décidée à s’emparer du pouvoir par tous les moyens, légaux ou illégaux. Un manuel d’histoire de France vous rappellerait que les soulèvements de 1789, de 1830, de 1848, permirent à la grande bourgeoisie manufacturière — puis industrielle —, commerçante, financière, de détruire les vieux cadres politiques et juridiques de la monarchie absolue afin de se doter de nouvelles institutions propices à son mode économique: une monarchie parlementaire, une république autoritaire ou libérale, et, même, parfois, social-démocrate. Le même manuel d’histoire vous rappellerait aussi que les sans-culottes furent thermidorisés, que le petit peuple parisien des Trois Glorieuses servit de chair à canon à une bourgeoisie encore plus dominatrice, que les journées insurrectionnelles de 1848 assirent le Parti de l’Ordre et Louis-Napoléon Bonaparte — lequel, plébiscité par le peuple, devint le garant dictatorial du capitalisme naissant. Toujours ce manuel d’histoire sous les yeux, vous verriez qu’après le bref épisode de la Commune la IIIe république fut pour les ploutocrates français un âge d’or — notamment colonial. Mais, outre ce manuel d’histoire, vous feriez bien de relire les premières pages du Manifeste du parti communiste dans lesquelles Marx et Engels soulignent que seule la bourgeoisie est la grande classe révolutionnaire de l’Histoire. Non pas seulement parce qu’elle a renversé les vieilles structures féodales, mais parce qu’elle subvertit elle-même en permanence ses propres rapports de production, parce qu’elle saisit toute contestation, même violente, comme une aubaine. Moderniste, progressiste, novatrice, elle ne combat pas uniquement sur le plan idéologique les conservateurs et les réactionnaires en son sein, elle les balaye. Mais il est vrai que cette dimension révolutionnaire de la bourgeoisie vous dérange, mes amis de la «gauche radicale», alors que c’est à elle, à ses investissements dans les sphères du savoir, que vous devez vos places de cadres dans la société. Pour satisfaire à votre narcissisme romanesque, endosser le rôle chic de «traîtres à votre classe» comme disait Jean-Paul Sartre, vous voudriez une bourgeoisie bigote, autoritaire, xénophobe, avec son État policier, ses CRS-SS, ses ministres et ses députés fascistes. Cela collerait à votre fantasme de gilets jaunes révolutionnaires — qui ne sont que des hommes du ressentiment, peureux devant la grève, politiquement analphabètes, menés par des leaders incultes et imbéciles, gobant de fausses informations, allant chercher des idées de revendication sur BFM, la chaîne de télévision qu'ils prétendent détester, se menaçant de mort entre eux, tournant en rond mus par leur impuissante colère, cassant ici et là du mobilier urbain, des voitures, incendiant des maisons de parlementaires, criant, sans y croire, qu'ils vont destituer le prince. Ce folklore émeutier vous plaît, mes amis de la «gauche radicale», ainsi que, même si vous n’osez le dire, les violences policières qui complètent le tableau et enflamment votre belle indignation. Ah! Mes amis de la «gauche radicale», qui, sans craindre les clichés, transformez des rouspéteurs du samedi en nouveaux Communards, les membres du gouvernement en Versaillais, vous vous feriez bien passer vous-mêmes pour des Jules Vallès, des Auguste Blanqui, des Louise Michel ! Il est vrai que dans une démocratie dérèglementée et mondialiste, de quels dissidents avez-vous l’air ? Comment vous distinguer des larbins intellectuels de la macronie et autres notables de l’Opinion avec lesquels vous jouissez du même statut social, des mêmes libertés, des mêmes privilèges ? En soutenant les protestations des gilets jaunes vous pensez tracer une frontière entre vous et ce personnel complaisant à l’égard du pouvoir — souvent d’anciens gauchistes — mais, au fond de vous-mêmes, vous savez qu’il s’agit d’une frontière imaginaire ou symbolique. Mes amis de la «gauche radicale», vous n'aimez donc pas les gilets jaunes parce que ceux-ci seraient révolutionnaires, les gilets jaunes seraient révolutionnaires parce que vous, mes amis de la «gauche radicale», aimeriez qu’ils vous donnassent l’occasion d’apparaître sur la scène médiatique comme des intellectuels, des vrais, de type sartrien ou bourdieusien, engagés aux côtés des humiliés, des offensés et des estropiés. Fondamentalement, vous n’en avez cure des gilets jaunes. Vous ne les idéalisez que pour vous idéaliser — pareils en cela aux intellectuels de la droite radicale qui, eux aussi, applaudissent avec ferveur les sans-culottes du week-end. Je sais bien que revenant sur le conseil que je vous donne de relire Marx,  vous m'objecterez que le Manifeste se termine sur l’idée que les prolétaires, n’ayant rien à perdre que leurs chaînes, seront nécessairement contraints de faire leur révolution. Mais, là encore, vous oubliez que la bourgeoisie a entretemps transformé le prolétariat en grande masse d’employés avec des comptes en banques, des assurances, des crédits à la consommation, des allocations sociales de toutes sortes, des retraites, des congés annuels, et que, ne constituant en rien une force économique conquérante, ils sont condamnés à user leurs semelles avec l'espoir que l’État entende leurs doléances — mot qui en dit long sur leur sentiment d'être, depuis le début, des vaincus.