dimanche 16 septembre 2018

Matthias Bouchenot, héros antifasciste

Goodie antifa


Cher Matthias,
Le vendredi 14 septembre Rémi Crosson du Cormier, avocat général de la cour d’assises de Paris, ne cache pas sa fierté. Son réquisitoire de l’avant-veille a été suivi. Sur sa demande, le jury a décidé d’envoyer en prison deux jeunes prolétaires, Esteban Morillo et Samuel Dufour — le premier pour onze ans, le second pour sept ans. Rémi Crosson du Cormier jubile parce qu’il n’a pas seulement fait condamner des êtres nuisibles pour la société mais des ennemis de la démocratie: des néo-nazis arborant des tatouages. «Je vais entrer dans l’histoire», téléphone-t-il à son épouse. Son nom figurera sur la glorieuse liste des magistrats qui ont résisté au fascisme. Après l’annonce du verdict châtiant les sauvages assassins de Clément Méric, quand la foule se disperse, Rémi Crosson du Cormier va voir Xavière Simeoni, l'autre magistrat qui présida la même cour d’assises. Il la félicite d’avoir usé de son autorité pour éviter, lors des délibérations, que le jury prît en considération tous les éléments du dossier de l’instruction, ainsi que les témoignages à la barre, pouvant alléger la peine des inculpés. «S’en tenir aux faits, rien qu’aux faits, aurait nui, lui dit-il, au combat moral que ce tribunal avait le devoir, inflexible, de mener». Quand Rémi Crosson du Cormier fait l’accolade à Xavière Simeoni derrière une colonne du palais, tous deux ne peuvent réprimer des larmes où le sentiment d’avoir courageusement défendu la République se mêle à la joie de devenir désormais des références pour vous, les antifas.

Comme une bonne majorité de mes concitoyens qui se sentent menacés par le retour imminent du nazisme, je ne peux que me réjouir de l’issue de ce procès. D’abord parce que l’idée que ces deux criminels végèteront en prison me rassure, ensuite parce que, enfin, l’État vient de reconnaître à ton mouvement une légitimité politique. Vous, les antifas, cœurs purs appartenant à des familles aisées — ton grand-père est notaire — vous pouvez désormais à bon droit nous défendre contre des gens qui ne vous plaisent pas. Non seulement contre des skinheads ou des représentants des forces de l'ordre bourgeois, mais contre des individus plus dangereux encore pour la liberté de l’esprit: des libraires — tel, à Paris, François Bousquet qui, paraît-il, surgit brutalement hors de son magasin pour attraper de paisibles passants qu’il attache à une chaise et auxquels il lit durant des heures des ouvrages de Céline ou de Rebatet.

J’applaudis surtout au verdict de ce procès, mon cher Matthias, car il rend hommage à ta vaillance et à ton honneur, toi qui avais pris place, en tant que héros et martyr, sur le banc des parties civiles.

Ayant été longtemps l’ami de tes parents, je te connais bien. Je t’ai vu naître. Je suis témoin de tes premiers pas sur le sol et, si j’ose dire, sur les vagues. Nous avons surfé ensemble à Guéthary, et, quand tu étais lycéen puis tout jeune étudiant en histoire, à chacun de tes anniversaires je t’offrais des livres. Peut-être as-tu encore les œuvres complètes de Bakounine parues en belle édition chez Champ libre, d’autres classiques de l’anarchie, Les Thibaud de Roger Martin du Gard, Makhno et sa juive de Joseph Kessel. Tu désirais parler avec moi de ton idéal. Du moins tu essayais. Tu souffrais à l’époque d’un défaut d’élocution. Tu marmonnais. Toutefois, quand je saisissais des bouts de phrase, comme «les bouffons de la bourgeoisie», «la lepénisation des esprits», «tenir la rue», j’avais le sentiment d’avoir affaire à une intelligence percutante, celle que requiert la rédaction de tracts et de slogans sur des banderoles. Je mettais ce brio sur le compte de l’éducation de gauche que ton papa, intrépide journaliste à France bleu Orléans en butte aux lobbyistes de la betterave, et ta maman, institutrice adepte d’une pédagogie d’avant-garde, t’avaient transmise. Tous deux aimaient raconter leur rencontre dans les années 70 dans un camping libertaire sans toilettes où on disait le plus grand mal de l’exploitation capitaliste. 
Quand j’appris que tu étais devenu un militant antifasciste je ne fus pas étonné. Outre que tu possédais de précoces dispositions intellectuelles pour ce combat, tu montrais surtout des aptitudes physiques. «Mon chéri, t’a dit un jour ta maman tandis qu’elle repassait ton linge, quand on milite dans le camp du Bien, il faut savoir aussi se servir de ses poings». Ainsi devins-tu un redoutable boxeur chasseur de skinheads, avide de se frotter un jour, pour de bon, à la bête immonde.
Ce jour vint en juin 2013. Deux skinheads, accompagnés de leurs petites amies, feignent d’acheter des chemisettes de la marque Fred Perry dans une boutique de la rue Caumartin — chemisettes que vous, les antifas, portez aussi. Que ces salauds débarquent dans cette vente privée, au moment même où vous y êtes… Il n’y a pas de hasard. À l’évidence, la présence de ces tatoués est une agression. Vous répliquez d’abord pacifiquement par des mots d’esprit puis par des invites à la bagarre, car il est temps de passer activement à la résistance. Clément, malade d’une leucémie, frêle, veut en découdre lui aussi. Tu as vingt-quatre ans, il en a dix-huit. Tu pourrais l’en dissuader. Il suffirait que tu dises à tes comparses que de vous battre mettrait en danger la vie de Clément, que vous ferez barrage au fascisme une autre fois. Mais je connais ton caractère. Tu ne te laisses pas envahir par la sensiblerie bourgeoise qui consiste à se penser responsable d'un plus faible, à le raisonner, à le protéger, ne serait-ce que contre lui-même. Tu es l'aîné de Clément mais après tout tu n'es pas son maître. Et puis, tu as tellement attendu cette occasion historique de mettre en pièces l’ennemi. Alors, devant la boutique, le contact a lieu, les coups partent. Morillo est à un contre deux. Clément s’en mêle. Morillo sait se battre. En sept secondes, Clément tombe K.O. Il décède plus tard à l’hôpital. Les faits ont donné raison à la morale: le fascisme tue. 
Je voulais donc par ces mots exprimer mon admiration pour la lutte que tu livres, inlassable, parallèlement à ta carrière de professeur et à tes entraînements à la salle de boxe. Grâce à ce procès, plus personne ne peut ignorer que tu ne milites pas comme n’importe quel démocrate dans le seul but de protéger nos confortables libertés, mais que tu voues ta vie à l’avènement d’un monde juste et beau à ton image — sauf l’été, et c’est bien normal, quand tu viens en vacances au Pays basque à bord du 4X4 de ton papa.
Toi et les antifas vous êtes le sel de l’Histoire.

Passe le bonjour chez toi.