jeudi 2 novembre 2017

Le pessimisme de Franquin


Gabriela Manzoni


Dans ma contribution au numéro hors-série, paru début novembre, de Philosophie Magazine consacré à Gaston Lagaffe, je souligne que Franquin exprime dans les albums de son héros incontrôlable une vision anarchiste de la société due à une incapacité à projeter dans le réel un principe ordonnateur — archè en grec. Mais, quand il laisse de côté les aventures de Spirou, du marsupilami, de Gaston, son anarchisme se mue en un pessimisme violent. Dans Les Idées noires, recueil de dessins coloriés à la seule encre de chine, où les personnages apparaissent en ombres chinoises, Franquin s’applique à traduire son dégoût de l’époque, ses hantises apocalyptiques, ses désarrois intimes. Si, dans nombre de pages, il venge sans pitié les vivants des torts que les puissants et leurs serviles valets — ingénieurs, militaires, religieux, politiciens, etc. — leur infligent, certaines d’entre elles évoquent le sentiment d’une vie vouée à la solitude et aux trahisons. Il y a celle de ce chien hurlant de douleur sur la tombe de son maître mais qui pleure en réalité sur sa «baballe» que les croque-morts avaient enfermée par inadvertance dans le cercueil; celle de ce brave type qui, lors d’une fête chez des amis, cache chez eux un micro miniature pour savoir comment ils parlent de lui en son absence et qui, ayant écouté tous les commentaires, se noie dans les déchets d’une poubelle; celle de ce jeune homme enthousiaste et joyeux dont l’invite «Qui m’aime me suive» ne trouve d’écho que chez un vautour qui le survole dans la nuit… Dans cette galerie d’horreurs peintes avec précision et qui rappellent Los Caprichos et Los desastres de la guerra de Francisco Goya, Franquin laisse apparaître son anarchisme plus viscéral que politique. La haine jaillit de partout — cette passion que Zola sanctifiait: « La haine est sainte, écrivait-il. Elle est l'indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise». Elle est d’autant plus redoutable quand elle provoque, comme chez Franquin, un rire exterminateur.