mardi 3 janvier 2017

Otium cum litteris — I


Vauvenargues 
(1715-1747)

Il m’aura fallu deux petites heures pour lire, non sans plaisir, le Traité sur le libre-arbitre de Vauvenargues, publié en format poche-de-blazer aux éditions Mille et une Nuits. Une attaque sans ambages, brève et alerte, de l’idée selon quoi les humains peuvent changer leur conduite par choix — ou par le pouvoir de la volonté obéissant à leur raison. «S’il est vrai que cette volonté [raisonnable] soit en nous le premier principe, tout ne doit-il pas dériver de ce fonds et de cette cause? Cependant combien de pensées qui ne sont pas volontaires! Combien même de volontés opposées les unes aux autres! Quel chaos! Quelle confusion!» L’étonnant n’est pas de retrouver dans cet opuscule des accents spinozistes, mais de fines considérations pré-schopenhaueriennes, pré-freudiennes même, sur les ressorts psychiques profonds qui figent les individus dans leur caractère et annihilent en eux toute possibilité de liberté. Sans qu’il en ait conscience, chacun de nous est déterminé par un mécanisme affectif qui lui est propre et dont le fonctionnement demeure immuable. Une névrose, en somme. Si, au verrouillage des âmes, nous ajoutons les décrets tyranniques que Dieu, unique Volonté digne de ce nom, impose à la Création, nous ne pouvons que nous résigner à notre condition d’automates pensants, résignation en quoi consiste notre seule dignité. Le moment le plus délectable du Traité se trouve à la fin. Conscient que la doctrine de l’église donne plein droit à la conception du libre-arbitre à l’exclusion de tout autre jugée impie — sous l’impulsion des jésuites —, Vauvenargues écrit: «Si l’on peut me faire voir [que mes vues] sont contraires [à la théorie officielle], j’y renonce de tout mon cœur sachant combien notre esprit, sur de semblables matières, est sujet à l’illusion et que la vérité ne peut pas se trouver en dehors de l’Église catholique et du Pape qui en est le chef». L’ironie, politesse de l’hérétique.