vendredi 9 décembre 2016

Supériorité de l'ennui — 12


Julien, l’empereur romain, l’auteur de Contre les Galiléens, a raison de rappeler que le dieu dont se coiffent les Hébreux n’est qu’une divinité nationale et non l’unique créateur du monde. Les Hébreux sont peut-être les chéris de leur dieu, mais cela ne les autorise pas à affirmer que leur dieu est Dieu. Julien a aussi raison quand il juge Yahvé vicieux. Ce passage de l’Exode (20, 5) lui reste en travers de la gorge: «Je suis un Dieu jaloux! Je punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent!». Avec sa manie de pardonner, Jésus, «le mort» comme l’appelle Julien, ne vaut pas mieux. La rancune comme la miséricorde sont des faiblesses. Au milieu se tient la magnanimité, la vertu des grands rois.

Quand il m’arrive de regarder les émissions de télévision consacrées à l’actualité politique, je remarque que parmi les journalistes qui ont l’habitude d’y venir pontifier, d’aucuns, qui ont une petite soixantaine, se teignent les cheveux. Sous les éclairages du studio, le dessus de leur tête ressemble à une auréole aplatie brunâtre ou blondâtre — ou alors à une sorte de pizza calzone ratée. Ayant commencé à grisonner à la quarantaine, il ne m’est jamais venu à l’esprit de recourir à cet artifice capillaire pour donner l’impression que j’étais encore dans la trentaine. Aujourd’hui, toute ma chevelure est grise et je m’en accommode. Le drame, pour moi, eût été de perdre mes cheveux précocement. Or ils tiennent encore sur mon crâne, coiffés comme je l’étais dans les années 70. Je n’aime pas ma physionomie, mais je crois que si on a pu lui trouver de l’agrément cela vient de ce que j’ai été un chevelu.

«Créatif». Non pas l’adjectif mais le nom. Quel mot risible! Il désigne le premier venu qui s’essaie à une «expression artistique», principalement la photographie. Le drame est que le progrès technique dans le domaine de l’image suscite chaque jour des vocations. Mais pareille fièvre concerne tous les «arts». À commencer, hélas, par l’écriture. Les gendelettreux, les poèteux, les philosopheux, combien de divisions! Le talent ne devient pas seulement la chose au monde la plus répandue, mais un droit. Quel philistin ne revendique pas son «potentiel créatif»? Hé quoi!, n’est-ce pas une façon de retrouver l’enfant qu’on a été, riche de sa spontanéité imaginaire — et gnagnagna ? Heureusement, le nom de «créatif» n’existe pas au féminin. Enfin, je l’espère.