mardi 4 octobre 2016

Supériorité de l'ennui — 6



S’il y a un dieu chargé de récompenser un mortel assez héroïque pour s’attaquer à un livre rasoir, j’espère qu’il aura un geste pour moi. Je viens de tourner, enfin, la dernière page du pensum de Samuel P. Huntington Le Choc des civilisations. À force d’entendre les têtes plates islamo-peureuses le citer en toute occasion, j’ai voulu m’en faire une idée. À mesure que je progressais dans les chapitres, je me rendais compte que lesdites têtes plates parlaient de leur bréviaire alors qu'elles ne l'avaient jamais ouvert. Sans se soucier le moins du monde de son contenu, elles pensent tenir là, dans ces pages émaillées de schémas et de courbes, une sorte de rapport dans lequel un expert visionnaire fournit la preuve scientifique du péril que l’islam représente pour la civilisation occidentale. Eussent-elles été dans leur lecture au-delà du titre, elles auraient déchanté. Le Choc des civilisations n’a rien d’un livre apocalyptique ni même d’un traité belliciste néoconservateur. Huntington entend simplement démontrer que la mondialisation du modèle techno-scientifique et consumériste occidental n’a pas abouti à l’homogénéisation des cultures, qu’elle risque d’entraîner le réveil d'identités culturelles et, très probablement, leurs affrontements. Tranchant avec la brutalité marketing du titre, le texte du livre reste très prudent, son vocabulaire très «politiquement correct». Huntington use du mot «conflit» plutôt que du mot «guerre», écrit «influence» au lieu de «domination», ne parle pas de terrorisme. Quant à l’islam — et à sa «résurgence» —, il ne lui consacre qu’une cinquantaine de pages dans un volume qui en contient cinq cents. Concernant l’avenir du monde, rien n’y est affirmé, tout y est conjecturé. Le livre date de 1996. Sous un ton docte, Huntington ne fait qu’exprimer le désarroi dans lequel se trouvent, à cette époque, les «stratèges» du gouvernement des Etats-Unis. Avant la chute du Mur de Berlin, deux mondes s’affrontent: le monde dit libre et le monde dit totalitaire. Lorsque le bloc soviétique s’effondre, comment la puissance suprême de la «civilisation» redessinera-t-elle la carte du monde — autrement dit, quelle place donnera-t-elle ou confisquera-t-elle aux Européens, aux Asiatiques, aux Africains, aux Russes, aux Arabes, aux Latino-Américains, bref, aux non-étasuniens? Telle est, n’en déplaise aux têtes plates, la seule interrogation du livre de Huntington, interrogation qui lui permet d’avancer la thèse selon laquelle, désormais, les nations ne s’entrechoqueront plus à cause de rivalités économiques ou territoriales mais à cause de différences culturelles — ou, inversement, les nations ne se regrouperont et ne s’allieront plus contre d’autres selon des convergences stratégiques mais par affinités de mœurs et de cultes. Quand on voit les rivalités intracontinentales des pays européens, africains, latino-américains, asiatiques, rien ne semble plus fantasque que la thèse de Huntington. Que dire, par là, des nations du «monde musulman» où, plus que partout ailleurs, l’inimitié fait rage — entre sunnites et chiites, entre kurdes et turcs, entre perses et arabes, etc. — les unes et les autres soutenues par des États occidentaux et «chrétiens» eux-mêmes rivaux. Qui peut croire que c’est en raison de proximités culturelles et cultuelles que les États-Unis sont les alliés de l’Arabie saoudite, du Pakistan et de l’Égypte, la Russie l’amie de l’Iran, de la Syrie et à présent de la Turquie? Avant de lire Huntington, je m’attendais à tomber sur un disciple de Carl Schmitt qui reprendrait la dualité ami/ennemi, or j'ai eu affaire à un sage rejeton de Kant défendant l’idée que toutes les cultures et toutes les religions, par-delà leurs différences, ont des «valeurs fondamentales communes» — y compris, bien sûr, les diverses obédiences mahométanes — et que c’est en établissant à une échelle supranationale la «règle des points communs» que les dirigeants des pays œuvreront à une Civilisation universelle. Et, pour montrer qu'un tel idéal est possible, Huntington prône in fine comme modèle la cité moderne de… Singapour! En lisant ce dernier chapitre, je ne doutai plus qu'il y avait tromperie sur la marchandise, qu'il eût été plus honnête de la part du bon professeur Huntington d'intituler son livre: Vers la paix entre les civilisations.