lundi 12 septembre 2016

Supériorité de l'ennui — 4


Il y a pire que lire un mauvais livre, c’est d’en lire un médiocre. Le mauvais livre, on l’abandonne dès les premières pages. On le range dans un coin et on le donnera plus tard à une bibliothèque où il pourra trouver un amateur. Le livre médiocre, avant de subir le même sort, parvient à vous attendrir quelque temps. Alors qu’on s'apprête à le refermer une fois pour toute, il offre un passage intéressant qui laisse penser à une amélioration. On en reprend la lecture avec l’espoir de s’accrocher enfin au récit. Mais rien de tel ne se produit. On s’en veut d’avoir perdu des heures précieuses. C’est ce que j’ai ressenti avec les Visages pâles (Stock) de Solange Bied-Charreton que les gazettes présentaient comme une sorte de Michel Houellebecq au féminin. L’histoire de cette famille catholique française prise dans l’adversité de la mondialisation et des remous culturels —  «sociétaux» — qui en découlent aurait pu donner un bon roman, objectif et incisif. Il y avait de l’idée, comme on dit. Mais ne tresse pas ensemble la sociologie et le style qui veut. Souvent, enfin, trop souvent à mon goût, Solange Bied-Charreton édulcore le tableau qu’elle veut peindre. Il manque un rien de cruauté qu’elle ne s’autorise jamais.
En revanche, Les Lois de l’apogée (Robert Laffont), le roman de Jean Le Gall, garde un ton désenchanté et élégant de bout en bout. Il y est question du milieu de l’édition, des affaires, de la politique. Mais c’est avant tout une parabole sur la fausseté des sentiments, la fausseté des convictions, la fausseté de la littérature, et ce, sans que l'on sente la moindre indignation ni le moindre cynisme. D’ailleurs, le personnage central, Jérôme Vatrigan, en est lui-même incapable, lui dont le meilleur moment de l’existence consiste à prendre place dans son fauteuil cabriolet avec un verre de «scotch de basse extraction» mélangé à un jus de citron vert, et, ainsi, légèrement enivré de ce cocktail, à «s’ébrouer dans les eaux douces de la divagation». Jean Le Gall évite la satire. C’est le roman d’un moraliste, c'est-à-dire d’un spectateur avisé du manège des apparences. Un autre personnage, celui du détective Max Kemper, m'a fait penser, élégance vestimentaire en moins, au Plilip Marlowe de Chandler pour qui une enquête devait être menée jusqu'à son terme non pour le triomphe de la justice mais pour trouver la vérité. Là encore, pas de moraline, juste un goût du travail bien fait. Le travail bien fait, il n'y a que cela de vrai et de bon. Les Lois de l’apogée illustrent la maxime. 
Je venais à peine de terminer le roman de Jean Le Gall, que je recevais les Jours de gloire (Al Manar) de Fabien Sanchez, un recueil de nouvelles enfilées comme des perles gris sombre sur la ficelle effilochée du temps. En dehors de l’écriture romanesque, Fabien Sanchez s’essaye à celle de scénarios. Il a raison. Toutes ses histoires racontent comment de jeunes hommes captifs de leur enfance peu glorieuse voient leurs rêves se fendre puis se briser et chacune se lit comme si on visionnait un drame, parfois tragique, sous la forme d’un «court». Un style efficace et poétique. Fabien Sanchez c’est du très bon.