vendredi 5 août 2016

Semainier d'un Hors-Service — L (extraits)


Je serais plus à mon aise pour écrire si j’étais sur ma terrasse, allongé sur l’un des canapés, face au parc. L’ennui est qu’un crétin enrichi a acheté un terrain proche de mon repaire et a eu la funeste idée d’y construire une maison. Les travaux ont commencé. Une grue est plantée dans le décor et, comme il était prévisible, le chantier fait du boucan. Je n’ai guère d’estime pour les métiers vaguement intellectuels, pour les comptables ou les enseignants, mais au moins sont-ils silencieux — ce qui n’est pas le cas des travailleurs manuels, quel que soit leur corps de métier. Car nul besoin d’être psychologue pour comprendre qu’un maçon, un charpentier, un électricien, n’a jamais choisi le parpaing, le bois et les clous, l’électricité par désir de s'adonner à un savoir-faire artisanal, mais uniquement pour le plaisir de faire du bruit. Creuser, racler, cogner, percer, scier, etc., le tout en gueulant des ordres, bref, provoquer les plus grandes nuisances sonores dans un proche environnement, telle est la vocation unique, essentielle, vitale, des ouvriers du bâtiment. Ceux du chantier d’à côté sont particulièrement zélés. Fanatiques. Je ne serais pas surpris de découvrir qu’ils se sont renseignés sur le voisinage qu’ils allaient incommoder et, apprenant que je passais le plus clair de mon temps sur ma terrasse pour lire, écrire, somnoler, qu’ils s’appliqueraient à détruire ma tranquillité. Il ne me reste d’autre choix que de me calfeutrer dans ma chambre. Par chance, elle est bien insonorisée. Les artisans chargés de son isolation phonique ont, paraît-il, dérangé mes voisins pendant des semaines — je n’étais pas là —, mais je suis satisfait de leur travail.

Hier matin, j’ai pris un café avec Sébastien L. aux Halles de Biarritz. Nous étions assis face à face à une table extérieure de chez Miremont — l’annexe du pâtissier de la rue Mazagran. Discussion aimable et allègre autour de thèmes littéraires, théologiques, politiques, philosophiques. Sébastien énonça des propos plus sérieux et plus doctes que les miens. Plus tard dans la journée, je m’interrogeai sur la sensation de n’avoir pas été intellectuellement à la hauteur de notre échange. Peut-être était-ce parce que Sébastien, pendant que nous évoquions le talent littéraire surestimé de Guy Debord, tournait le dos au défilé de jolies en robes d’été et en shorts coupés court dont, malgré moi, je ne ratais rien. Mais je reconnais que cela n’excuse ni mes lacunes ni ma légèreté. 

Vers minuit, j’ai regardé à la télévision la fin de Once upon a time in the west. Je connais ce film par cœur. Beau et sublime — selon les catégories kantiennes que je n’aurai pas la cuistrerie de développer. Avec le temps, pour ne pas dire avec l’âge, je me permets de dire sans ambages que je troque tous les drames sophistiqués et modernistes d’Antonioni contre un seul plan efficace d’un western de Sergio Leone.