mercredi 27 mai 2015

Sur le blabla de Levinas


Puisque les commentaires laissés au bas de mon billet précédent tournent autour de Levinas et de ses élucubrations sur le visage, je ne résiste pas à la petite vanité de reproduire ici un passage de Sur le blabla et le chichi des philosophes. Il s’agit d’un entretien fictif avec un phénoménologue auquel je prête les propos mêmes de l’auteur de Autrement qu’être ou Au-delà de l’essence.

[Un jour, un phénoménologue] me soutint que quand il nous arrivait de «rencontrer autrui», le mieux, pour nous engager d’emblée avec lui dans une relation éthique, était de ne pas prendre garde aux traits de son visage.
« — Lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton et que vous pouvez les décrire, me dit-il, vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. Voilà pourquoi la meilleure manière de rencontrer autrui, est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux! Et d’ajouter que si je remarquais ce détail, cela signifierait que le Mal m’aveugle, m’empêchant de lire le Tu ne tueras point ! que Dieu inscrit sur tout visage.»
En entendant pareils propos, je repensai à ce matin d’avril où Françoise m’aborda à la sortie d’une conférence. Elle désire des précisions. Nous nous asseyons à la terrasse du Royalty. Il fait beau, même un peu chaud, et nous commandons un thé glacé. Nous bavardons d’abord de la conférence, puis très vite nous changeons de sujet. Les journées rallongent. Nous passerons bientôt à l’heure d’été. La saison de la plage et du surf approche. Nous nous découvrons des connaissances communes. Elle se moque gentiment de certaines d’entre elles. Je ris. Elle aussi. Le printemps semble nous donner de l’esprit. Je lui dis qu’elle fume beaucoup. «Je fume parce que la vie me flanque le trac», répond-elle. Pendant que nous papotons je regarde — discrètement — les passantes. Certaines sortent du Biarritz Bonheur leurs emplettes à la main. Je les trouve moins séduisantes que mon interlocutrice. L’idée m’effleure de le lui dire. Je m’en abstiens. Peur de la galanterie facile. Je préfère la laisser parler. Sa voix est souriante, son sourire doux. Peu à peu le soleil atteint notre table. Encore une minute et, devant moi, tout proche, m’apparaît ce même beau visage de femme, mais plus beau encore, mieux éclairé, d’une blondeur intimidante. Je ne vois aucun Tu ne tueras point! se dessiner sur ses traits. En cet instant je remarque simplement que la mélancolie a les yeux bleu clair.
Comme s’il avait deviné mes pensées, le philosophe poursuivit :
«— La relation avec le visage peut certes être dominé par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas.
— Si je comprends bien, dis-je en m’efforçant d’utiliser son langage, quand j’ai plaisir à contempler un beau visage de femme, je ne vois pas sur ce visage-là l’essence du visage de l’autre ni le féminin qui le constitue en tant que tel?
— Exactement; et si par malheur ce visage vous plaît, le pire risque de se produire: vous pouvez désirer contempler la personne tout entière et, pourquoi pas, désirer la caresser. Or non seulement la totalité n’est pas l’infini, mais, pas plus que l’essence du regard amoureux est de contempler un visage ou un corps, pas plus l’essence de la caresse est de se faire caressante. Ce qui est caressé n’est pas touché à proprement parler. Ce n’est pas le velouté ou la tiédeur de cette main donnée dans le contact que recherche la caresse. C’est cette recherche de la caresse qui en constitue l’essence, par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche.
— Si je vous suis bien, répondis-je encore en me grattant la tête, vous demandez qu’on ne confonde pas l’intention de la caresse et son «intentionnalité». L’intention, concupiscente, veut atteindre un corps; l’intentionnalité, désintéressée, le maintient dans une altérité inaccessible et sacrée, bref, le relègue dans l’intouchable. En amour vous préconisez donc une rencontre sans rapprochement, une inattention aux traits de l’autre et des caresses dans le vide?
— C’est là un érotisme qui peut paraître étrange à l’homme du commun, mais non aux yeux de l’homme pour qui la question première est celle de la purification éthique.»