samedi 24 janvier 2015

Bénédiction et salut à Houellebecq


Portrait de Michel Houellebecq par Soluto(clic)

Récemment, j’entendais un ancien écrivain, ayant perdu avec l'âge toute élégance morale, qualifier Houellebecq de «déchet humain», regrettant même qu’il n’ait pas encore recouru aux services de Dignitas — l’entreprise suisse spécialisée dans le suicide assisté. Le ressentiment que suscite Houellebecq chez nombre de gens de plume, retraités ou en activité, tient naturellement à ce qu’il leur est supérieur. Soumission en apporte une fois de plus la preuve. Si un roman n’était qu’un coup éditorial, ou bien un gag, ou bien une sorte d’essai, il serait raté du point de vue esthétique. Or le talent de Houellebecq consiste à construire un récit mêlant harmonieusement ces trois éléments-là sans qu'on puisse le réduire à un seul d’entre eux. Quand on ouvre le livre, on oublie aussitôt la rumeur qui a précédé sa parution, on en accepte l’invraisemblable fiction politico-farcesque et on s’attache au personnage principal, à son cynisme dévastateur et tranquille. Le liant qui permet à Houellebecq de servir une œuvre littéraire cohérente à ses lecteurs c’est son art des remarques vachardes, drôles, bien senties et proches de la réalité. Les islamo-peureux médiatiques y ont trouvé matière à conforter leurs obsessions. Mohammed Ben Abbes — personnage dont il est assez peu question — élu chef de l’Etat par un front républicain UMP-PS-UDI, leur rappelle un amalgame de Tariq Ramadan et de François Hollande. Ils ont cru lire aussi dans Soumission le scénario prémonitoire du destin de la France. Or ce que raconte Houellebecq, en se projetant dans une France de 2022, ce sont les exactions séditieuses que les «Indigènes européens», c’est-à-dire un ramassis de militants perdus de l’extrême droite et de l’extrême gauche qui fourrent dans le même sac l’américanisation des mœurs et la colonisation démographique des immigrants, perpètrent partout sur le territoire afin d’y déclencher une guerre civile. «Ils citaient Géronimo, Cochise, Sitting Bull, ce qui était plutôt adroit; et souvent leur site internet était graphiquement très innovant, avec des animations saisissantes, une musique qui bougeait bien, ça leur a attiré un public nouveau, un public de jeunes.» On comprend vite que Houellebecq s’amuse de cette hantise franchouillarde de l’islamisation de la société. Elle lui fournit en particulier l'occasion de caser de savoureux couplets antiféministes. Déambulant dans un centre commercial, François, le narrateur, constate que si la boutique Jennyfer fermera bientôt pour n’avoir plus rien à proposer de convenable à une adolescence musulmane, en revanche, le magasin Secret stories spécialisé dans la lingerie fine de marques dégriffées continuera de prospérer — comme le prouvent des enseignes de ce type à Ryad ou Abu Dhabi où les produits Chantal Thomass ou La Perla remportent un vif succès grâce, justement, à l’obligation faite aux femmes de se voiler. «Vêtues dans la journée d’imperméables burqas noires, les riches Saoudiennes se [transforment] le soir en oiseaux de paradis, se [parent] de guêpières, de soutiens-gorge ajourés, de strings ornés de dentelles multicolores et de pierreries; exactement l’inverse des Occidentales, classe et sexy pendant la journée parce que leur statut social [est] en jeu, qui [s’affaissent] le soir en rentrant chez elles, abdiquant avec épuisement toute perspective de séduction, revêtant des tenues décontractées et informes.» Enfin, au cœur de sa cruelle satire qui n’épargne ni le milieu politique, ni le milieu universitaire, Houellebecq développe en passant, pour son agrément, une vision de la littérature naturaliste et de son rapport au sacré. Après la publication de À rebours, Joris-Karl Huysmans s’était converti au catholicisme et reniait par là même son maître Zola et son culte de l’«atroce réalité». Or François chargé par Gallimard en sa qualité de spécialiste universitaire de Huysmans de préfacer ses œuvres complètes dans la Pléiade, et qui se soumettra quant à lui à l'Islam, pense que le décadentisme de Des Esseintes et le choix de rentrer dans les ordres de Durtal, ne rompent pas avec le naturalisme mais le prolonge. Quand le venin schopenhauerien coule dans les veines d’un écrivain, son mysticisme n’est qu’une pose d’esthète malheureux. En fait, «le seul vrai sujet de Huysmans était le bonheur bourgeois, un bonheur bourgeois douloureusement inaccessible au célibataire […] Ce qui représentait le bonheur à ses yeux, c’était un joyeux repas entre artistes et entre amis, un pot-au-feu avec sauce au raifort, accompagné d’un vin honnête, et puis un alcool de prune et du tabac, au coin du poêle, alors que les rafales du vent hivernal battent les tours de Saint-Sulpice.» Musulman ou chrétien, l’absolu, rappelle Houellebecq, c’est quand même la valeur la plus con. Ne bouder aucun des petits plaisirs de la vie pour se détourner de l’espérance bouchée du salut. Même s’il est vain, voilà le seul précepte d’insoumission religieuse.