vendredi 24 octobre 2014

Il faut que le cœur se brise ou se bronze...


Comme s’il y avait un dieu amical pour des types comme moi qu’on a tenté de descendre en leur tirant une balle dans le dos, je reçois aujourd’hui de la part des éditions Flammarion huit élégants volumes: Les Parisiens comme ils sont de Balzac, L’art de briller en société et de se conduire dans toutes les circonstances de la vie de Bescherelle, Pensées paresseuses d’un paresseux de Jérôme K. Jérôme, De l’universalité de la langue française de Rivarol, Résolutions pour l’époque où je deviendrai vieux de Swift, De l’horrible danger de la lecture de Voltaire, De l’inconvénient d’avoir trop d’amis de Plutarque, La pensée console de tout de Chamfort. Ces livres, édités pour fêter les cinquante ans de la prestigieuse collection de poche GF et qui paraîtront le 5 novembre prochain, affichent des titres qui siéent à merveille à mon esprit — les deux derniers à mes états d’âme actuels. Certain d’y trouver le plus vif agrément, je ne tarderai donc pas à les lire. Mais je dois la vérité à mon lecteur: j’ai rédigé la préface du Chamfort. Comment résister à cet autre plaisir de «présenter» ce maître de misanthropie dont la Marquise du Deffand, une redoutable rivale en la matière, disait: «Il est aux petits soins pour déplaire!»? La plupart des maximes de Chamfort s’apparentent aux Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Au nombre des conseils qu’il se prescrit il y a celui-ci: « Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des premières découvertes affligeantes qu’on fait sur les hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement qu’ils donnent, comme l’anatomiste triomphe de la nature, de ses organes et de son dégoût, pour devenir habile dans son art.» Pénétré de ce précepte, Chamfort ne s’y est jamais conformé. M’en étant coiffé moi-même, je n’y ai pas davantage obéi. Si la raison s'avère bien disposée à l’égard de la philosophie, le cœur, le plus souvent, s’y montre indifférent. Quand le dégoût que l'on a des hommes tord les sentiments, comme on dit d’un poison qu’il tord les entrailles, la seule sagesse est de vomir.