mardi 5 août 2014

Ad usum mei — 39

Cioran rappelait que les philosophes écrivaient pour les professeurs tandis que les penseurs étaient lus par des écrivains. Les pédants en chaire qui ergotent sur Cioran ne le comprennent pas. Ils le dissèquent, s’évertuent à lui trouver des origines, des influences, des cousinages doctrinaux. Un tel le rattachera aux gnostiques, tel autre au bouddhisme ou au Tao, tel autre encore à une mystique oubliée, ou plus stupide encore, à une idéologie de droite ou de gauche. Analysée et commentée par les universitaires, l’œuvre de Cioran en ressort méconnaissable. Ses engueulades adressées à Dieu, ses imprécations contre la Création, ses sarcasmes à l’égard de ses semblables, son dégoût de l’Histoire, ses ricanements de bousilleur, deviennent de plats éléments théoriques d’une métaphysique de l’absurde ou d’une sagesse tragique. Quand on parcourt les thèses imbitables de ces diplômés, Cioran n’est plus le «secrétaire de ses sensations», ni un «déconneur» — comme il le répétait lui-même — mais une sorte de Nietzsche désabusé ou, pire, un Camus atrabilaire. Voilà pourquoi à ces têtes plates sans talent qui se livrent à un blanchiment académique de Cioran, nous préférons encore les philistins qui le dénigrent sans l’avoir lu, lui reprochant son engagement dans la Garde de Fer et, après la guerre et jusqu’à sa mort, son indifférence politique et morale. La détestation que les crétins incultes vouent à un nihiliste vaut mieux que l’intérêt que lui portent les chercheurs. L’exégèse tue le style, la calomnie le renforce.