Attablé à la terrasse du Plaza devant un jus d’abricot, je regardais passer les jolies créatures du sexe inspirées par le printemps dans leur choix vestimentaire. Tout jeune garçon déjà, j’avais remarqué combien cette saison leur était sur ce chapitre de bon conseil. J’aurais savouré ce spectacle dont je ne me lasse jamais si, une table plus loin, deux types ne s’étaient mis à commenter bruyamment l’actualité. Ils parlaient bien sûr des événements tragiques de Montauban et de Toulouse. En gros, l’un et l’autre donnaient raison à Guéant quand ce dernier avait affirmé quelque temps auparavant que les civilisations ne se valaient pas et que certaines étaient supérieures à d’autres. On sentait des gars sûrs du bien-fondé de leurs préjugés, voyant surtout dans leur islamophobie le nec plus ultra d’une pensée politiquement non correcte. Ah ! Être politiquement incorrect ! C’est devenu le leitmotiv de ceux que l’on appelait autrefois les «beaufs». Ils s’imaginent être originaux et décapants en bavant sur les arabes et les musulmans, alors qu’ils partagent la même passion de millions de peigne-culs de petits Blancs européens. De leur réflexe, la trouille, ils font une pensée. Comme ils gâchaient mon plaisir à force de débiter leurs fadaises, je décidai de déguerpir. En passant devant eux, une scène d’un film de Woody Allen — Deconstructing Harry — me vint à l’esprit. Je leur dis : « Vous avez raison. Question massacres de masse, notre civilisation chrétienne est la meilleure. Six millions de Juifs tués, c’est un chiffre tout de même. Un record que les musulmans ne sont pas à la veille de pulvériser».
vendredi 30 mars 2012
mardi 27 mars 2012
Messieurs encore un effort pour dominer les femmes: osez le clitoris !
Dessin de Manara
En flânant l’autre jour parmi les présentoirs de livres de la Maison de la Presse, je remarque un titre : Bréviaire de l’amour expérimental (Petite Bibliothèque Payot) d’un dénommé Jules Guyot. Sous-titre : Méditations sur le mariage selon la physiologie du genre humain. J’achète l’opuscule et vais m’attabler à la terrasse ensoleillée de l’Hôtel du Palais pour le feuilleter.
J’apprends que ce Guyot devint médecin sous la Restauration, qu’il fit de la politique dans le camp républicain modéré, se lança dans des travaux de physique, inventa je ne sais plus quelles machines et finit par se consacrer à la viticulture. Outre son projet d’innover en matière de mécanique et de botanique, Jules Guyot s’était assigné une mission scientifique et humaniste dédaignée des savants : accroître le bonheur des ménages. Comment ? En favorisant la qualité et la bonne fréquence du «spasme génésique» des épouses — autant dire en procédant à une pédagogie du clitoris, «siège spécial du sens de la femme », auprès des maris. En douze chapitres, Guyot rappelle aux intéressés que, hors sa fonction reproductrice, qui demeure la finalité du mariage, le coït ne suffit pas à combler les femmes qui, à la longue, lassées d’être pénétrées sans jamais éprouver la moindre volupté clitoridienne, deviennent neurasthéniques ou, pire, onanistes, infidèles, libertines, lesbiennes. Si, lors de l’accouplement, un époux néglige de fêter cette «petite corde raide terminée par un petit renflement sphérique» fort bien cachée dans l’anatomie de sa femme, mais tellement décisive, c’en sera fini des «symphonies de l’amour conjugal» et la faute en incombera à sa barbarie sensuelle : «Tout homme, tout époux qui procède dans l’ignorance des ces dispositions est ridicule et méprisable […], un égoïste ou un sot […] Toute épouse incomprise qui sert d’instrument fonctionnel à son époux est à la fois sainte et martyre». En revanche, si l’époux «a compris sa jeune épouse, s’il lui donne des bonheurs ineffables, rêves de l’adolescence, il en est le maître et souverain seigneur».
D’où procède, chez Jules Guyot, ce souci du plaisir féminin ? Sylvie Chaperon rappelle dans sa préface du Bréviaire que Virginie Déjazet, la célèbre comédienne de boulevard, fut sa patiente. «Elle est la reine du vaudeville, la grisette par excellence, la plus charmante et la plus douce pécheresse de Paris», disait d’elle l’aventurier Karl Moritz von Beurmann. Guyot la cite comme faisant autorité en la matière qui l’occupe. À propos du cunnilingus, elle lui confiait : «C’est toujours la même chose, mais ça fait toujours plaisir. Et d’ailleurs c’est nécessaire à la santé». Des folies Déjazet aux joies du clitoris… Ainsi progressa la science de l’amour au XIX e siècle.
dimanche 25 mars 2012
L'éthique de la calomnie (suite)
Comme je m’y attendais, les rats de blogue à l’encéphale saturé d’onfrayine n’ont cessé d’envahir ma messagerie. Leurs petits couinements enragés trahissent très clairement qu’ils n’ont jamais lu ni Freud ni Onfray. Ils ont simplement entendu ce que Onfray disait de Freud. Langage de gros rat médiatique dominant qui s’adresse aux rats de blogue riquiquis.
Dans l’hypothèse où le doute subsisterait encore dans l’esprit de mes chers abonnés quant à la volonté de calomnier qui anime Michel Onfray (sous le prétexte de briser des légendes), je les renvoie à cette chronique du 8 novembre 2011 — publiée sur son site — consacrée à Guy Môquet.
On y lit ceci :
«Guy Môquet est arrêté par la police de Vichy le 13 octobre 1940, non pas comme résistant, mais comme communiste stalinien appelant à pactiser avec l’occupant nazi. Il est interrogé, mais pas torturé. Il vit dans le camp sous un régime qui n’est pas concentrationnaire. Le 22 juin 1941, Hitler envahit l’URSS. Fin du pacte germano-soviétique brisé unilatéralement par les nazis. Les communistes changent de stratégie, presque un an après la déclaration de la guerre, ils entrent enfin dans la résistance. Des nazis sont abattus dans les rues. L’occupant organise des représailles et prélève des otages dans les prisons. C’est dans cette configuration que Guy Môquet est fusillé le 22 octobre 1941».
On apprend donc que si Guy Môquet est arrêté, c’est parce que les autorités de Vichy traquent des jeunes gens d’obédience communiste qui en appellent à pactiser avec l’occupant nazi — contrairement à elles qui, nous l’avions oublié bien légèrement, rentrent dès ce moment en résistance. On apprend par là même que les autorités de Vichy, en 1941, pas avant, ayant brusquement décidé, pour des raisons obscures, de collaborer avec l’occupant nazi fusillèrent Guy Môquet «pactisant», pourtant, de la première heure. Logique. Ça se tient. Ce n’est pas du négationnisme ou de la confusion mentale: c’est, selon Michel Onfray, de la contre-histoire.
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vendredi 23 mars 2012
L'éthique de la calomnie
Il a suffi que j’affiche le précédent message intitulé Todestrieb (« pulsion de mort»), avec, en guise d’illustration, un portrait de Freud peint par Dalí, pour qu’une petite meute de rats de blogue dopés à l’onfrayine — méchant poison qui accroît leur taux de connerie et d’agressivité — m’attaquent sur ma messagerie. Il va de soi que, de quelques clics allègres, j’ai renvoyé les bestioles au fond de leur égout. Néanmoins, cela m’a donné l’idée de republier un texte qui dit tout de l’honnêteté intellectuelle de leur professeur de haine et d’ignorance.
C’est au chapitre VI de son livre — Le crépuscule d’une idole — que Michel Onfray s’acharne à accuser Freud de complaisance envers les nazis.
«La psychanalyse [sous le national-socialisme] ne fut pas persécutée pour elle-même. En revanche, les psychanalystes juifs le furent en tant que juifs — mais nullement comme analystes», ne craint-il pas d’affirmer à la page 549. J’avais déjà répondu dans une tribune du site du Nouvel Observateur à cette contre-vérité calomnieuse. Afin d’être plus précis, je rappellerai que le docteur Martin Staemmler, responsable sous le régime hitlérien du Rassenpolitisches Amt (Office des Politiques Raciales), professeur à l'Université de Kiel, puis recteur de l'Université de Breslau, coéditeur de la revue Volk und Rasse (Peuple et Race), écrit sans ambages en 1933 : «La psychanalyse freudienne constitue un exemple typique de la dysharmonie interne de la vie de l'âme entre Juifs et Allemands. [...] Et lorsqu'on va encore plus loin et que l'on fait entrer dans la sphère sexuelle chaque mouvement de l'esprit et chaque inconduite de l'enfant […], lorsque […] l'être humain n'est plus rien d'autre qu'un organe sexuel autour duquel le corps végète, alors nous devons avoir le courage de refuser ces interprétations de l'âme allemande et de dire à ces Messieurs de l'entourage de Freud qu'ils n'ont qu'à faire leurs expérimentations psychologiques sur un matériel humain qui appartienne à leur race».
Dans ce texte qui, chose étrange, a échappé aux recherches du Contre-Philosophe, il apparaît que le nazisme, dès son arrivée au pouvoir, déclare la guerre à Freud et à la psychanalyse, qualifiée officiellement de «science juive» conçue par un «esprit dégénéré» — avis que partage Onfray.
Toujours à la page 549 de son livre, et ce, par un tour de passe-passe négationniste doublé d’une bourde — un lapsus ? — Onfray laisse penser que si Félix Boehm, l’aryen, remplace en 1933 Max Eitingon, le juif, à la direction de la Société de Psychanalyse de Berlin, c’est sur un ordre de Freud dicté dans une lettre d’avril… 1939 — six mois avant sa mort — et, partant, que la Société existera jusqu’à cette année, voire jusqu’à la fin de la guerre. Or, c’est bien Eitingon qui, désireux de sauver les meubles, c’est-à-dire de préserver l’existence de la Société, pense naïvement qu’il est judicieux de céder sa place à Boehm. Peine perdue, bien sûr, puisque les nazis, pressés de liquider la psychanalyse, ordonneront la dissolution de ladite Société en septembre 1933. Durant toute cette période d’aryanisation des sphères de la médecine mentale, qui dure quelques mois, Matthias Göring (le frère de l’autre) fondera en 1934 la Société Générale Allemande de Médecine Psychothérapeutique — avant d’ouvrir en 1936 un Institut Allemand de Recherche en Psychologie et Psychothérapie qui portera son nom. Or, c’est très précisément à ce moment là que le mot même de «psychanalyse» disparaît en Allemagne du vocabulaire psychiatrique.
Dans ce chapitre VI, tout à sa jouissance de calomnier Freud, Onfray passe totalement sous silence le fait que de 1936 à 1940 l’Institut Göring est dirigé par C.-G. Jung, antisémite notoire, et qui, en tant que disciple exclu par Freud depuis 1912 et devenu son ennemi juré, a pour mission d’expurger de la psychologie «aryenne» toute référence aux fondements théoriques de la psychanalyse, à savoir : l’inconscient, la sexualité infantile, l’œdipe, la pulsion de mort et le mode même de la cure — autant de points de doctrine freudiens sur lesquels Onfray jette lui aussi le discrédit dans la continuité des psychothérapeutes nazis.
Si, sous le nazisme «la psychanalyse [peut] continuer à exister», comme le dit Onfray, c’est à la condition de n’être plus freudienne, mais jungienne. À la condition, donc, de n’être plus tout court — comme le prouve, par exemple, le fait qu’Erna Göring suive une «analyse didactique» au sein de l’institut de son mari avec un anti-freudien dénommé Werner Kemper — lequel, après la guerre, passé à l’est et devenu stalinien deviendra… pavlovien.
Quand, en mai 1933 le NSDAP fête son triomphe par les autodafés d’ouvrages de littérature et de science «juives», personne en Europe, à l’exception de Klaus Mann, le fils de Thomas Mann, ne s’imagine que les nazis brûleront bientôt nombre de leurs auteurs. Toutefois, Freud qui, dans ses travaux des années 1920, met en lumière l’existence d’une pulsion de mort et de soumission à l’œuvre dans psychisme humain, en observe les manifestations politiques et populaires dans le nazisme. «Le monde se transforme en une énorme prison. L'Allemagne est la pire de ses cellules […] », écrit-il à Marie Bonaparte le 22 juin 1933, un mois après l’arrivée d’Hitler.
Jusqu’à l’Anschluss, malgré la violence des nazis nationaux, les Juifs autrichiens, jouissent, si on peut dire, d’un sursis face aux persécutions. En mars 1938, les forces de la mort prennent le pouvoir. Le domicile de Freud est saccagé par la police. Sa fille, Anna, arrêtée par la Gestapo, est relâchée grâce à l’intervention de l’ambassadeur américain W.C. Bullitt. Deux de ses enfants et sa belle-sœur Minna ont déjà fui à Londres. Sur l’insistance de Marie Bonaparte, sa patiente, et grâce à son aide financière, Freud les rejoindra avec sa femme et sa fille. Avant de partir, les policiers lui demanderont de rédiger cette déclaration : «Je soussigné, Professeur Sigmund Freud, confirme qu'après l'Anschluss de l'Autriche au Reich allemand, j'ai été traité par les autorités allemandes, et la Gestapo en particulier, avec tout le respect et la considération dus à ma réputation scientifique, que j'ai pu continuer à poursuivre les activités que je souhaitais, que j'ai pu compter dans ce domaine sur l'appui de tous et que je n'ai pas la moindre raison de me plaindre ». Avec le sens de l’humour qui le caractérise, il ajoutera ce « codicille » à la déposition: «Je puis cordialement recommander la Gestapo à tous !». Mais, dirait Onfray, qui sait si, à ce moment, Freud n’est pas sincère ?
Je le répète, je ne suis pas freudien. Les subtiles querelles qui opposent les divers courants psychanalytiques passent loin au-dessus de mon entendement et m’indiffèrent. Mais, si je devais conseiller quelques lectures subversives à des candidats à l’iconoclasme, à l’athéisme, à la désillusion, ce ne sont pas les ouvrages du Rebelle à la mode de Caen que je leur recommanderais, mais bien sûr les beaux textes du vieux viennois que ni Hitler, ni Staline, ni Pie XII, ni les Messieurs Homais du comportementalisme, n’ont réussi à détruire.
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mercredi 21 mars 2012
Todestrieb
Salvador Dalí-Portrait de Sigmund Freud
« […] Freud fut pour moi une lecture de lycée et des premières années d’université durant lesquelles je dévorais aussi Zweig, Schnitzler, Roth, et collectionnais les livres d’art consacrés à Schiele, Kokoschka, Klimt. Alors que je cultivais une nostalgie sécessionniste fin de siècle, le psychanalyste autrichien en vogue dans les milieux estudiantins de la gauche révolutionnaire n’était pas Freud mais Wilhelm Reich, inventeur halluciné d’une libido cosmique — «découverte» dont il essaya, à la fin de sa vie, dans son exil américain, de tirer des applications techniques: une machine à guérir le cancer et un «chasseur de nuages». Avant de s’abîmer dans la démence et de finir en prison pour pratique illégale de la médecine, Reich, dans les années trente, fonda le freudo-marxisme en introduisant la doctrine de la lutte des classes dans la théorie de la répression des instincts. […] Pour Reich et ses épigones, le communisme serait les soviets plus l’orgone.
En réalité, la raison pour laquelle les gauchistes des années soixante-dix optaient pour Reich contre Freud [était qu’] ils ne pardonnaient pas à l’auteur de Malaise dans la civilisation d’avoir écrit que l’humain n’était pas un animal débonnaire au «cœur assoiffé d’amour», qui ne fait que se défendre quand on l’attaque, mais un prédateur pour les autres individus de son espèce, «tenté de satisfaire son besoin d’agression à leurs dépens, d’exploiter leur travail sans dédommagement, de les utiliser sexuellement sans leur consentement, de s’emparer de leurs biens, de les humilier, de leur infliger des peines, de les martyriser et de les tuer». Ces gens nés au milieu du vingtième siècle parmi les décombres encore fumants d’une Europe dévastée par une deuxième guerre mondiale et des génocides, contemporains d’une foultitude de conflits sanglants en Asie, en Afrique et en Amérique latine, incriminaient Freud pour son pessimisme anthropologique. La pulsion de mort ? Un préjugé « bourgeois », irrationnel. Car les humains, selon les gauchistes, ne furent pas violents à l’origine de leur histoire, ils le devinrent. Et s’ils le devinrent, ce fut à cause de l’instauration de la propriété privée, de la nécessité de la protéger manu militari puis, plus tard, à cause de la généralisation de l’esclavage, du mode d’échange marchand et de l’Etat, et, plus tard encore, à cause de l’apparition du capital et du travail salarié. À travers leur phraséologie marxisante, les reichiens lançaient en réalité contre Freud les mêmes accusations que Rousseau adressait à Hobbes.
[…] À maintes reprises, Freud, dans Malaise dans la civilisation, paie sa dette à Hobbes qui écrivait quant à lui dans son Léviathan : «Nous trouvons dans la nature humaine trois causes principales de discorde : primo, la Compétition ; secundo, la Défiance ; tertio, la Gloire. La première pousse les hommes à s’agresser en vue du gain, la deuxième en vue de la sécurité, et la troisième en vue de la réputation». Pour Freud, c’est le désir de gloire qui constitue la principale cause du malheur des humains — désir de gloire qu’il rebaptise demande d’amour (ou de reconnaissance): exister aux yeux des autres alors même que les problèmes de survie sont réglés et les positions de pouvoir réparties. […] Nul humain, du plus privilégié au plus mal loti ne se sent jamais assez reconnu, c’est-à-dire désiré. De sa naissance à sa mort, il vit dans la frustration et le ressentiment. Tant que les us et coutumes de la culture pèsent sur ses affects, il s’inscrit dans la norme névrotique, se contente des menues réjouissances permises tout en condamnant celles auxquelles s’adonnent ses semblables qu’il imagine plus intenses. Les interdits viennent-ils un jour à exploser à la faveur d’une crise sociale, il laisse alors le cours le plus libre à son agressivité primaire trop longtemps refoulée. «Assez joui !», lance-t-il les armes en main à la face de ses frères frustrés. «À mon tour d’en profiter ! Mais vous paierez d’abord pour l’insolent bonheur que vous m’avez volé !». Une guerre ou une révolution offre aux humains d’opportuns prétextes pour régler leurs comptes avec leurs prochains qui abusent du désir d’exister tout en conférant aux élans conjoints de plaisir et de mort qui les animent les couleurs d’une noble cause commune. La foi, le patriotisme, la race, les droits de l’Homme, autant de manières de magnifier les jouissances de l’assassinat, du viol, de la torture, du vol et de la destruction».
In Philosophie sentimentale
Flammarion 2010
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mardi 13 mars 2012
La séduction nihiliste
Que ce soit dans ses essais, ses recueils d’aphorismes ou ses écrits intimes, Roland Jaccard manie comme personne une ironie fine et coupante qui est la marque d’un esprit à la fois érudit et allergique à toute scolastique. S’il arrive que son nombril lui flanque des vertiges, il les dissipe aussitôt par des exercices d’autodénigrement — un remède que lui a transmis son ami Cioran. Inutile de préciser que les doctes de tout poil snobent cet universitaire buissonnier titulaire à vie d’une chaire de nihilisme à l’étage du café de Flore. Mais inutile de dire également qu’il fait les délices des amateurs de sarcasmes et de style. Abonné depuis toujours à ses livres, j’en ai fait quant à moi un maître de désinvolture.
Les Presses Universitaires de France viennent de rééditer en un volume La Tentation nihiliste et Le Cimetière de la morale.
Publiés à six ans d’écart — 1989-1995 — les deux essais se suivent dans le propos et l’intention. Roland Jaccard nous munit d’un guide grâce auquel nous pouvons flâner dans la galerie du Néant où sont accrochés les portraits de Schopenhauer, Leopardi, Stirner, Amiel, Freud, Schnitzler, Rabbe, Challemel-Lacour, Panizza, Nietzsche, Rée, Lou Salomé, Sissi, Barbelion, Bierce, Altenberg, Klima, Dazaï, Zweig, Hedayat, Connolly, Giauque, Zorn, Louise Brooks, Cioran. En nous posant devant chacun d’eux, le charme opère sans tarder — ce charme puissant propre aux « destructeurs d’illusions » selon le mot de Wittgenstein et qui vous inocule la manie de ricaner des idéaux.
Bien sûr, tout le monde ne peut pas lire les livres de Roland Jaccard. « On refuse au nihiliste le titre de philosophe […], écrit-il: le philosophe doit être le phare de l’humanité, et l’on ne conçoit pas que ce phare puisse éclairer un charnier ou, pis, une mer d’insignifiance. » Restent ceux que la tyrannie morale de l’indignation déprime. Ils trouveront un vif plaisir et, donc, un réconfort dans ce dictionnaire amoureux et élégant de la négation.
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dimanche 11 mars 2012
Nettoyage sémantique (suite)
Même si le négationnisme philosophique qui assiège mon blogue résiste à toute épreuve de lecture de Nietzsche en raison de je ne sais quelle forme de berlue appelée nietzschéisme de gauche, je produis néanmoins ci-dessous le cruel § 34 du Crépuscule des idoles.
« Chrétien et anarchiste. Lorsque l’anarchiste, comme porte-parole des couches sociales dégénérées, réclame dans une belle indignation, le ”droit”, la ”justice”, les ”droits égaux”, il se trouve sous la pression de sa propre inculture qui l’empêche de comprendre pourquoi au fond il souffre — en quoi il est pauvre en vie… Il y a en lui un instinct de causalité qui le pousse à raisonner: il faut que ce soit la faute à quelqu’un s’il vit mal à l’aise… Cette ”belle indignation” lui fait déjà du bien par elle-même, c’est un vrai plaisir pour un pauvre type de pouvoir injurier : il y trouve une petite ivresse de puissance. Déjà la plainte, rien que le fait de se plaindre peut donner à la vie un attrait qui la rend supportable: dans toute plainte il y a une dose raffinée de vengeance, on reproche son malaise, dans certains cas même sa bassesse, comme une injustice, comme un privilège inique, à ceux qui se trouvent dans d’autres conditions. ”Puisque je suis une canaille tu dois en être une aussi”: c’est avec cette logique qu’on fait les révolutions. Les doléances ne valent jamais rien : elles proviennent toujours de la faiblesse. Que l’on attribue son malaise aux autres ou à soi-même — aux autres, le socialiste, à soi-même le chrétien — il n’y a là proprement aucune différence. Dans les deux cas quelqu’un doit être coupable et c’est là ce qu’il y a d’indigne, celui qui souffre prescrit contre sa souffrance le miel de la vengeance. Les objets de ce besoin de vengeance naissent, comme des besoins de plaisir, par des causes occasionnelles: celui qui souffre trouve partout des raisons pour rafraîchir sa haine mesquine […] Le chrétien et l’anarchiste — tous deux sont des dégénérés. — Quand le chrétien condamne, diffame et noircit le monde, il le fait par le même instinct qui pousse l’ouvrier socialiste à condamner à diffamer et à noircir la Société : Le ”Jugement dernier” reste la plus douce consolation de la vengeance, — c’est la révolution telle que l’attend le travailleur socialiste, mais conçue dans des temps quelque peu plus éloignés... L’ ”au-delà” lui-même — à quoi servirait cet au-delà, si ce n’est à salir l’ ”en-deçà” de cette terre ?»
jeudi 8 mars 2012
La dolce vita philosophique
La question n’a jamais été pour moi de mettre ma vie en conformité avec mes idées, mais de faire l’inverse. En réalité cela ne fut jamais une question. C’est sans effort, sans ascèse, sans exercices spirituels, tout naturellement, que ma foi dans le chaos, mon dogmatisme en matière de flemme, mon jusqu’au-boutisme sur le chapitre de la sieste, mon rejet des plaisirs grégaires ont trouvé dans le nihilisme une formulation philosophique adéquate. Sans doute est-ce ce ton mineur qui a séduit Freddy Téllez pour qu’il me fasse figurer dans son petit panthéon de «libres penseurs» — par opposition aux faiseurs de système — au côté de Ladislav Klíma, de Cioran et de Roland Jaccard. Certes, être associé à de pareils desperados métaphysiques n’arrange pas ma réputation. Mais l’honneur et le plaisir de rester impopulaire sont saufs.
dimanche 4 mars 2012
Mon nihilisme
N'ayant rien d’autre à faire ce dimanche matin, je vais tenter d’expliquer pourquoi je suis nihiliste et ce que ce terme signifie pour moi — depuis la mort de mon père survenue quand j’avais neuf ans. Comme je suis flemmard, je vais extraire des passages du chapitre IX de ma Philosophie sentimentale.
[…] « Puisque le mot prête à confusion, je nommerai mon nihilisme un "acosmisme" et le définirai non pas comme une négation intellectuelle du monde mais comme l’incapacité à me représenter la réalité sous la forme d’un monde — kosmos. On pourrait déceler là le symptôme de ”déréalisation” tel que la psychiatrie le diagnostique dans des cas de fortes dépressions flirtant avec la psychose. Or, en ce qui me concerne, ce n’est pas le monde qui se "déréalise" mais la réalité qui ne se "mondialise" pas — et persiste à m’apparaître comme réalité et rien d’autre. Peut-être mon réalisme aigu présente-t-il une pathologie non moins inquiétante que celle du psychotique, mais, pourtant, je crois l’expérience de "non-mondialisation", ou, d’abord, de "dé-mondialisation", assez banale: on l’éprouve sitôt qu’un repère habituel, la présence d’un être cher, ou d’un lieu, disparaît soudain ou assez vite de sa vie alors que l’on s’imaginait cet élément de la réalité inscrit dans un état durable et presque éternel. L'existence apparaît alors dans toute son insignifiance : inconsistante et absurde — en toute sa nihilité, dirait Montaigne. Ainsi, le corps. On jouissait d’un organisme en bonne santé. Tout, en ce microcosme, semblait fonctionner dûment. Mais voilà qu’il est accidenté, miné par un virus, ravagé par un mal chronique. Les mouvements s’avèrent impossibles ou pénibles. Le rapport à l’extériorité se rétrécit. Vivre devient un exploit. De même, la nature. Insouciant des forces telluriques et des tourbillons atmosphériques, on vaquait, dans sa ville ou son village, à son travail, à sa vie de famille ou amicale. Or, en quelques instants, les maisons, les édifices, les monuments, sont détruits par un séisme, rasés par un ouragan, engloutis sous un raz-de-marée, ensevelis sous la lave d’un volcan, noyés sous les flots de pluies diluviennes. L’environnement social, enfin. En mil neuf cent quarante, Hélène Berr avait vingt et un ans. Pour cette agrégative d’anglais, grande connaisseuse de Shakespeare, tout tournait rond. La marche des planètes, le cycle des saisons, le rythme des années scolaires suivaient un cours stable et harmonieux. C’est à peine si le fracas des guerres qui explosaient partout en Europe et ailleurs traversait les murs de sa chambre de jeune parisienne de bonne famille. Les œuvres de Bach, de Mozart, de Schumann, qu’elle passait sur des disques ou qu’elle jouait avec des amis, en couvraient les éclats lointains. La seule nouveauté qui bousculait sa quiétude avait le visage d’un beau garçon, Jean Morawiecki, mélomane, et comme elle, passionné de littérature. Puis vinrent les nazis. L’occupation imposa d’abord le couvre-feu aux plaisirs et aux nuits. La violence devint légale, la délation un devoir. Les parents, les amis, les relations disparurent. L’amour s’exila. En deux ans, le Paris d’Hélène cessa d’être le décor du flirt, le théâtre d’une haute culture, le lieu des flâneries d’une rêveuse solitaire, pour se transfigurer chaque jour qui passait en labyrinthe de la peur.[…]
Quand, donc, la réalité familière change brusquement de tournure; quand le "tour" qui semble la façonner, tel une providence, se brise; quand le corps lâche, les éléments se déchaînent et les autres se montrent hostiles et s’enivrent de carnage, on dit alors que "le monde s’écroule" — découvrant que cela même qui s’écroule ne constituait pas un monde ni ne faisait partie d’un monde. Ce qui s’écroule n’est autre que l’illusion cosmique à travers laquelle on se représentait la nature des choses. On se rend compte qu’il n’y avait non pas rien, mais que, ce qu’il y avait, n’était rien de pensable comme monde. Car un monde, ce que les Grecs appelaient kosmos et que les Romains traduisirent par mundus, suppose un ordre, une architecture, une harmonie et, partant, une régularité, une stabilité, une consistance de telle sorte que tout cet ordonnancement répondrait au désir d’une finalité : le monde serait là pour nous, les humains. Or, l’expérience douloureuse de la perte révèle une cruelle vérité, à savoir que la vie humaine n’est qu’un phénomène parmi d’autres voué au hasard et à la mort. […] De l’hébétude de la perte on glisse au vertige de la perdition. En soi comme hors de soi l’on est égaré, à la dérive et au bord du naufrage.
[…] Je n’érige pas mon [nihilisme] uniquement en connaissance empirique — de par l'expérience de la perte —, mais le définis aussi comme connaissance objective. De même que c’est par le "cœur", dit Pascal, que l’on a la notion de l’espace et de ses trois dimensions, de l'écoulement du temps, des nombres et de leur quantité illimitée, c'est par cet identique "instinct" infaillible que je saisis avec évidence le hasard et la mort comme "principes" de l'insignifiance de tout. Rien de moins rationnelle ou rationaliste que ma pensée. Puisque c'est par le "cœur" que je vois la réalité comme l'ensemble infini et chaotique des choses et des êtres qui apparaissent et, plus ou moins vite, disparaissent, pourquoi me donnerais-je la peine de démontrer que leur passage ne répond à aucune nécessité — hormis le hasard — ni à aucune finalité — hormis la mort ? Là réside aux yeux de certains philosophes mon "terrorisme" : dans la négation injustifiée, simplement au nom du cœur, de l’idée de monde, et, facteur aggravant, dans mon silence qui la suit — perçu comme refus de ma part de la remplacer par une autre idée de monde ou par l’idée d’un autre monde. Nier le monde passe encore, mais n’en concevoir aucune version de rechange leur est intolérable. […] [Or] voilà encore un trait condamnable prêté à mon nihilisme. Mon cœur, par quoi je ressens que tout est hasardeux et mortel, serait sec. Rien, pour moi, n’aurait de valeur. Préjugé et calomnie. Car, plus, peut-être, que tout autre humain, je m'attache à ce qui n'a pas de raison d'être et qui doit être anéanti. En cela, rien ne me semble plus cruelle — si elle n’était vaine — qu’une sagesse exhortant à l'indifférence à l’égard des êtres et des choses. Au contraire, je ne manque jamais d'en appeler, en raison même de leur vie si fragile et de leur beauté si éphémère, à leur jouissance et à leur amour fût-ce au prix d’une ravageuse mélancolie […] ».
Pourquoi, quand je me présente comme nihiliste, je rajoute « balnéaire »? Simplement parce que je vis depuis longtemps à Biarritz, poste privilégié pour contempler le khaos océanique sur lequel il m’arrive de surfer à la belle et bien courte saison.
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jeudi 1 mars 2012
Nettoyage sémantique (avec, en annexe, un extrait du § 202 de Par-delà Bien et Mal de Nietzsche)
Il est temps de procéder ici au nettoyage sémantique des termes de ressentiment et de nihilisme utilisés à tort et à travers par les béotiens qui se piquent de nietzschéisme.
C’est principalement dans la Généalogie de la Morale (1887) que Nietzsche développe la notion de ressentiment et explicite celle de nihilisme.
Le ressentiment ressortit à une pathologie ethnique y explique-t-il. Il est une passion mortelle pour les grandes civilisations fondées sur la conquête et l’esclavage, passion qui infecte le monde depuis l’antiquité. C’est la haine que vouèrent à leurs maîtres successifs les Juifs dominés, humiliés, persécutés. Comme cette haine manquait de la vitalité physique qui l’aurait mue en une saine violence, elle s’exprima sous la forme sublimée d’une morale subversive. Faute de devenir un peuple de guerriers, les Juifs, par lâcheté et par ruse, se firent prêtres. C’est ainsi que le plus vil instinct de revanche devint la plus sophistiquée des spiritualités, la culpabilisation l’arme la plus redoutable. Les forts et les nobles qui autocélébraient en toute innocence leur brutalité, leur cruauté, leur égoïsme de caste dominante, eurent à affronter, venant de leurs esclaves, des discours venimeux leur reprochant de servir le Mal et, par là, d’être, en raison même de leur supériorité sociale, humainement inférieurs aux faibles, aux difformes, aux pauvres, aux minables en qui s’incarne le Bien. Ces maîtres sans autres états d’âmes moraux que leurs désirs d’affirmer leur volonté de puissance et qui, pour cela même, se pensaient Bons, Beaux et Grands, finirent par se sentir coupables et par épouser les valeurs qu’ils méprisaient allégrement : la compassion, le souci de l’égalité, le renoncement à la violence. Ils se laissèrent enjuiver — et/ou christianiser, le christianisme étant pour Nietzsche la forme la plus toxique du judaïsme.
« Tout ce qui sur terre a été entrepris contre les "nobles", les ”puissants”, les ”maîtres”, le ”pouvoir”, n’entre pas en ligne de compte, si on le compare à ce que les Juifs ont fait : les Juifs, ce peuple sacerdotal qui a fini par ne pouvoir trouver satisfaction contre ses ennemis et ses dominateurs que par une radicale transmutation de toutes les valeurs, c’est-à-dire par un acte de vindicte essentiellement spirituel. Seul un peuple de prêtres pouvait agir ainsi, ce peuple qui vengeait d’une façon sacerdotale sa haine rentrée. Ce sont les Juifs, qui, avec une formidable logique, ont osé le renversement de l’aristocratique équation des valeurs (bon, noble, puissant, beau, heureux, aimé de Dieu.) Ils ont maintenu ce renversement avec l’acharnement d’une haine sans borne (la haine de l’impuissance) et ils ont affirmé : ”Les misérables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les petits seuls sont les bons ; ceux qui souffrent, les nécessiteux, les malades, les difformes sont aussi les seuls pieux, les seuls bénis de Dieu; c’est à eux seuls qu’appartiendra la béatitude — par contre, vous autres, vous qui êtes nobles et puissants, vous êtes de toute éternité les mauvais, les cruels, les avides, les insatiables, les impies, et, éternellement, vous demeurerez aussi les réprouvés, les maudits, les damnés !”»[GM, I, 7].
« On sait qui a recueilli l’héritage de cette dépréciation judaïque […] », poursuit Nietzsche, désignant par là la philosophie des Lumières et la Révolution française, les mouvements démocratiques, égalitaristes, socialistes, anarchistes. Je rappelle au passage que le sous-titre de la Généalogie de la morale est: Écrit polémique.
Or, c’est « […] à propos de l’initiative monstrueuse et néfaste au-delà de toute expression que les Juifs ont prise par cette déclaration de guerre radicale entre toutes », que Nietzsche forge sa notion de nihilisme.
Nihiliste, pour Nietzsche, est toute forme de pensée charitable, solidaire, éprise de justice et d’égalité, féministe, compassionnelle, en un mot humaniste qui, par ressentiment, ou au nom du Bien — c’est la même chose —, nie et condamne la volonté de puissance telle que, précisément, la concevaient et l’exerçaient joyeusement et sans remords les « fauves », les « prédateurs », les «brutes blondes», bref, les races appelées à commander et fonder des civilisations.
Telle est la conception du ressentiment et du nihilisme selon Nietzsche et il n’en a jamais eu une autre — ce fut même son thème obsessionnel. En faire un penseur de la démocratie, un intellectuel de gauche avant l’heure, relève purement et simplement de la confusion mentale ou de l’escroquerie — l’une n’empêchant pas l’autre.
Post-scriptum ajouté ce jour — le 2 mars 2012.
Concernant la filiation entre christianisme et pensée démocratique, voilà ce que Nietzsche écrit dans Par-delà bien et mal au § 202 :
"[…]La morale est aujourd’hui en Europe une morale de troupeau. Elle n’est, par conséquent, à notre avis, qu’une espèce particulière de morale humaine, à côté de laquelle, soit avant soit après, d’autres morales, surtout des morales supérieures, sont encore possibles ou devraient l’être. Mais, contre une telle « possibilité », contre un tel « devrait », cette morale emploie toutes ses forces à regimber : elle dit, avec une opiniâtreté impitoyable : « Je suis la morale même ; hors de moi, il n’y a point de morale ! » De plus, à l’aide d’une religion qui satisfait aux plus sublimes désirs du troupeau et flatte ces désirs, on en est venu à trouver, même dans les institutions politiques et sociales, une expression toujours plus visible de cette morale : le mouvement démocratique continue l’héritage du mouvement chrétien. Que son allure soit cependant trop lente et trop endormie pour les impatients, pour les malades, pour les monomanes de cet instinct, c’est ce que prouvent les hurlements toujours plus furieux, les grincements de dents toujours moins dissimulés des anarchistes, ces chiens qui rôdent aujourd’hui à travers les rues de la culture européenne, en opposition, semble-t-il, avec les démocrates pacifiques et laborieux, les idéologues révolutionnaires, plus encore avec les philosophastres maladroits, les enthousiastes de fraternité qui s’intitulent socialistes et qui veulent la «société libre », mais en réalité tous unis dans une hostilité foncière et instinctive contre toute forme de société autre que le troupeau autonome (qui va jusqu’à refuser les idées de « maître » et de « serviteur » — « ni Dieu ni maître », dit une formule socialiste —); unis dans une résistance acharnée contre toute prétention individuelle, contre tout droit particulier, contre tout privilège (c’est-à -dire, en dernier lieu, contre tous les droits : car, lorsque tous sont égaux, personne n’a plus besoin de « droits » —); unis dans la méfiance envers la justice répressive (comme si elle était une violence contre des faibles, une injustice à l’égard d’un être qui n’est que la conséquence nécessaire d’une société du passé); tout aussi unis dans la religion de la pitié, de la sympathie envers tout ce qui sent, qui vit et qui souffre (en bas jusqu’à l’animal, en haut jusqu’à « Dieu » — l’excès de « pitié pour Dieu » appartient à une époque démocratique —); tous unis encore dans le cri d’impatience de l’altruisme, dans une haine mortelle contre toute souffrance, dans une incapacité presque féminine de rester spectateurs lorsque l’on souffre, et aussi dans l’incapacité de faire souffrir; unis dans l’obscurcissement et l’amollissement involontaires qui semblent menacer l’Europe d’un nouveau bouddhisme; unis dans la foi en la morale d’une pitié universelle, comme si cette morale était la morale en soi, le sommet, le sommet que l’homme a réellement atteint, le seul espoir de l’avenir, la consolation du présent, la grande rémission de toutes les fautes des temps passés ; — tous unis dans la croyance à la solidarité rédemptrice, dans la croyance au troupeau, donc à « soi »..."
Post-scriptum ajouté ce jour — le 2 mars 2012.
Concernant la filiation entre christianisme et pensée démocratique, voilà ce que Nietzsche écrit dans Par-delà bien et mal au § 202 :
"[…]La morale est aujourd’hui en Europe une morale de troupeau. Elle n’est, par conséquent, à notre avis, qu’une espèce particulière de morale humaine, à côté de laquelle, soit avant soit après, d’autres morales, surtout des morales supérieures, sont encore possibles ou devraient l’être. Mais, contre une telle « possibilité », contre un tel « devrait », cette morale emploie toutes ses forces à regimber : elle dit, avec une opiniâtreté impitoyable : « Je suis la morale même ; hors de moi, il n’y a point de morale ! » De plus, à l’aide d’une religion qui satisfait aux plus sublimes désirs du troupeau et flatte ces désirs, on en est venu à trouver, même dans les institutions politiques et sociales, une expression toujours plus visible de cette morale : le mouvement démocratique continue l’héritage du mouvement chrétien. Que son allure soit cependant trop lente et trop endormie pour les impatients, pour les malades, pour les monomanes de cet instinct, c’est ce que prouvent les hurlements toujours plus furieux, les grincements de dents toujours moins dissimulés des anarchistes, ces chiens qui rôdent aujourd’hui à travers les rues de la culture européenne, en opposition, semble-t-il, avec les démocrates pacifiques et laborieux, les idéologues révolutionnaires, plus encore avec les philosophastres maladroits, les enthousiastes de fraternité qui s’intitulent socialistes et qui veulent la «société libre », mais en réalité tous unis dans une hostilité foncière et instinctive contre toute forme de société autre que le troupeau autonome (qui va jusqu’à refuser les idées de « maître » et de « serviteur » — « ni Dieu ni maître », dit une formule socialiste —); unis dans une résistance acharnée contre toute prétention individuelle, contre tout droit particulier, contre tout privilège (c’est-à -dire, en dernier lieu, contre tous les droits : car, lorsque tous sont égaux, personne n’a plus besoin de « droits » —); unis dans la méfiance envers la justice répressive (comme si elle était une violence contre des faibles, une injustice à l’égard d’un être qui n’est que la conséquence nécessaire d’une société du passé); tout aussi unis dans la religion de la pitié, de la sympathie envers tout ce qui sent, qui vit et qui souffre (en bas jusqu’à l’animal, en haut jusqu’à « Dieu » — l’excès de « pitié pour Dieu » appartient à une époque démocratique —); tous unis encore dans le cri d’impatience de l’altruisme, dans une haine mortelle contre toute souffrance, dans une incapacité presque féminine de rester spectateurs lorsque l’on souffre, et aussi dans l’incapacité de faire souffrir; unis dans l’obscurcissement et l’amollissement involontaires qui semblent menacer l’Europe d’un nouveau bouddhisme; unis dans la foi en la morale d’une pitié universelle, comme si cette morale était la morale en soi, le sommet, le sommet que l’homme a réellement atteint, le seul espoir de l’avenir, la consolation du présent, la grande rémission de toutes les fautes des temps passés ; — tous unis dans la croyance à la solidarité rédemptrice, dans la croyance au troupeau, donc à « soi »..."
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