Photographie : Gilbert Garcin
Depuis quelques jours, à cause du tapage médiatique autour du livre d’un idéologue du quart-monde intellectuel, on assiste à un «retour à Camus».
On se souvient que Jean-Jacques Brochier avait qualifié l’auteur de L’Étranger de «philosophe pour classes terminales», ce qui n’était guère gentil pour les élèves desdites classes, d’autant que Camus n’était étudié qu’en troisième. Avec Boris Vian et Jacques Prévert, il faisait les délices des professeurs de français de gauche frottés de philosophie journalistique à qui l’absurde donnait des frissons existentiels. C’est sans doute encore le cas.
Personnellement, l’œuvre de Camus me rase tant à cause du style que du contenu. Mais, comme disait Hugo, le style c’est le fond qui remonte à la surface. À mes yeux, Camus incarne à merveille l’idéologie de ce que j’appelle le gnangnan, à savoir cette mélasse de moraline bleue ou rose avec quoi on cherche à peinturlurer la condition tragique des humains. On connaît la sentence de notre Grande Conscience: «La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux». Dans une société où règneraient le goût et l’esprit, pareil trémolo suffirait à condamner au ridicule celui qui l’énonce. Comme le temps est à l’indignation, Camus, qui serait aujourd’hui un peu plus âgé que Stéphane Hessel, trône au panthéon des Bons Sentimenteux. «À ce dont l’esprit se contente, on mesure l’ampleur de sa perte», disait Hegel.
Quand on me parle de Camus, je songe à une anecdote. Lorsque, en 1949, parut Précis de décomposition, ouvrage à côté duquel Le Mythe de Sisyphe ressemble à un livre d’histoires édifiantes pour enfants, Camus, qui officiait chez Gallimard, dit à Cioran : « Il est bien votre livre ; mais pour le prochain tâchez de revenir dans le circuit des idées ». Circuler dans le circuit des idées. Tel était donc l’idéal de Camus. « Cher Monsieur, allez vous faire foutre », rétorqua Cioran — manière ordinaire pour un homme révoltant de répondre à la cuistrerie d’un notable révolté.