dimanche 29 janvier 2012

Le Surhomme, le Sage, le Saint, le Juste, fantasmes de nabots


« À quoi faire ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne se peut rasseoir et ces règles qui excèdent notre usage et notre force ? Je vois souvent qu’on nous propose des images de vie [des modèles de sagesses] lesquelles ni le proposant ni les auditeurs n’ont aucune espérance de suivre ni, qui plus est, envie.»

Montaigne, Les Essais 
Livre III 
§ 9 
— De la vanité.

mardi 24 janvier 2012

Être ou ne pas être la matière de ses livres


Quand, dans une lettre à Michel Polac (Franchise postale — PUF), Clément Rosset écrit que «tout grand écrivain sait faire oublier son moi, quel que soit le genre littéraire qu’il aborde», je suis tenté de lui rétorquer qu’à ce compte il faudrait rayer de la littérature les journaux intimes, les mémoires, les confessions et... les correspondances. «Je suis moi-même la matière de mon livre», dit Montaigne en ouverture des Essais où, entre deux considérations sur la croyance religieuse et la doctrine stoïcienne, l’intelligence des bêtes et le gouvernement d’une nation, il conte ses fiascos sexuels, sa «maladie de la pierre», ses coups de sang intempestifs, son goût des voyages, les ambiguïtés de son amitié avec La Boétie, etc.  Avant lui, Augustin, confesse la débauche et la paresse de sa prime jeunesse ; après lui, Rousseau, son dépucelage et ses penchants masochistes et exhibitionnistes. Dès lors que la philosophie est un genre littéraire et qu’un philosophe prétend penser la vie — qui n’est autre que sa vie, unique et singulière, son «idiotie» dirait Clément Rosset —, l’impudeur me paraît de mise. Pas de chichis. Sans doute y a-t-il impudeur et impudeur. Sans doute convient-il de distinguer l’ego qui a besoin de parler de lui — et qui se déballe sans égard pour la pensée et le style —, et l’égotiste qui s’évertue à écrire sur soi — en conférant une tenue littéraire et philosophique à ce qui demeure, de toute façon, l’inconvenance d’exister. Qu’importe. Je me félicite que Clément Rosset, faisant entorse à son dogme, ait consigné dans Route de nuit les épisodes cliniques d’une dépression sévère et tenace. Dans cet écrit très personnel, lumière est enfin faite sur la fragilité de la "force majeure" — de même que Nietzsche, dans Ecce homo, contant ses symptômes douloureux chroniques, en dit un peu plus long sur sa notion de « grande santé ». Je me souviens qu’après sa sortie des ténèbres et avant de le rencontrer pour la première fois, fin 99 — à la table d’une brasserie parisienne où il fit un sort à tous les plats comme aux bouteilles de vin —, j’avais posté à Clément Rosset ce mot que Beckett télégraphia un jour à Cioran : «Je me sens à l’abri dans vos ruines».


In Le Philosophe sans qualités - Flammarion


jeudi 19 janvier 2012

Au lit avec André Comte-Sponville


Hier, comme tous les matins, j’écoutais au lit les Nouveaux Chemins de la Connaissance, l’émission de France Culture animée par l’exquise Adèle Van Reeth. Elle interrogeait Monique Dixsaut à propos de Platon. Ce dernier concevait la justice — la vertu, non la chose juridique — comme une forme d’harmonie. Un homme juste c’est celui chez qui le corps reflète l’équilibre de l’âme. Bon. Je me souvins que Platon était un colosse. D’ailleurs, Platon ne s’appelait pas Platon mais Aristoklès. « Platon », c’était un sobriquet. En argot de l’époque, à Athènes, cela signifiait « le balaise ». Le philosophe, après les cours, s'entraînait au pugilat. Le goût de l'éristique, mais autrement. Pour le chantre de l’immatérialité de l’âme cela ne manquait pas de piquant. En songeant au dialecticien musclé, je me levai et, tout en continuant à écouter l’émission, je fis des exercices physiques : des pompes, des abdominaux, un peu de fonte (biceps, triceps, deltoïdes). J’étais un homme s’exerçant à la justice selon Platon. À la fin de l’émission, après une bonne douche, je me recouchai. Adèle avait cédé la place à François Noudelman qui recevait André Comte-Sponville. Sujet : l’amour et le sexe. Pourquoi une telle distinction ? De sa voix nasillarde Dédé expliquait qu’il ne fallait pas confondre éros, philia, agapè. Bon. Puis, pris d’un étrange transport, il déclara : « Faire l’amour ce n’est pas désirer l’orgasme, mais désirer l’autre. » L’émission s’arrêta net sur cette sentence sibylline. Aujourd’hui encore j’en médite le sens et je ne puis m’empêcher de la rapprocher de la définition d’un célèbre objet de Georg Christoph Lichtenberg.       



vendredi 13 janvier 2012

Camus, philosophe pour bonnes femmes


Photographie : Gilbert Garcin


Depuis quelques jours, à cause du tapage médiatique autour du livre d’un idéologue du quart-monde intellectuel, on assiste à un «retour à Camus».

On se souvient que Jean-Jacques Brochier avait qualifié l’auteur de L’Étranger de «philosophe pour classes terminales», ce qui n’était guère gentil pour les élèves desdites classes, d’autant que Camus n’était étudié qu’en troisième. Avec Boris Vian et Jacques Prévert, il faisait les délices des professeurs de français de gauche frottés de philosophie journalistique à qui l’absurde donnait des frissons existentiels. C’est sans doute encore le cas.

Personnellement, l’œuvre de Camus me rase tant à cause du style que du contenu. Mais, comme disait Hugo, le style c’est le fond qui remonte à la surface. À mes yeux, Camus incarne à merveille l’idéologie de ce que j’appelle le gnangnan, à savoir cette mélasse de moraline bleue ou rose avec quoi on cherche à peinturlurer la condition tragique des humains. On connaît la sentence de notre Grande Conscience: «La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux». Dans une société où règneraient le goût et l’esprit, pareil trémolo suffirait à condamner au ridicule celui qui l’énonce. Comme le temps est à l’indignation, Camus, qui serait aujourd’hui un peu plus âgé que Stéphane Hessel, trône au panthéon des Bons Sentimenteux. «À ce dont l’esprit se contente, on mesure l’ampleur de sa perte», disait Hegel.

Quand on me parle de Camus, je songe à une anecdote. Lorsque, en 1949, parut Précis de décomposition, ouvrage à côté duquel Le Mythe de Sisyphe ressemble à un livre d’histoires édifiantes pour enfants, Camus, qui officiait chez Gallimard, dit à Cioran : « Il est bien votre livre ; mais pour le prochain tâchez de revenir dans le circuit des idées ». Circuler dans le circuit des idées. Tel était donc l’idéal de Camus. « Cher Monsieur, allez vous faire foutre », rétorqua Cioran — manière ordinaire pour un homme révoltant de répondre à la cuistrerie d’un notable révolté. 

mardi 10 janvier 2012

Pourquoi j'écris de si méchants livres


Nihiliste balnéaire s'appliquant à mettre sa vie
en conformité avec sa pensée criminelle

Il y a une forme d’affection de l’esprit qui consiste à s’interdire plus ou moins sciemment un plaisir sortant du registre ordinaire et ritualisé de ses petites satisfactions, et ce, afin d’éviter un sentiment de culpabilité ou une forte anxiété. Pareille auto-prohibition du désir ne se produit pas seulement dans le domaine amoureux ou des sens, mais aussi dans celui des idées, des livres, de leurs auteurs. Un médecin de l’école freudienne parlerait de névrose, je préfère quant moi, mes lecteurs le savent, le terme de riquiqui — qui désigne ici, très précisément, la phobie de se laisser séduire. Ainsi, il n’est pas rare que je reçoive des mots de viragos ou de précieuses semi-lettrées qui m’imputent à crime d’écrire des propos inacceptables tournant en dérision tout type d’éthique, toute quête du sens de la vie, toute philanthropie, toute croyance en Dieu et, pire, toute foi en l’homme. Pareille philosophie ne rencontrerait que leur mépris, me disent-elles, si elle était exprimée sans aucun style. Or, voilà: le style, ce n’est pas tant l’homme que le diable. Tant de cynisme bien tourné les tenterait, mais je devine à travers les griefs qu’elles m’adressent que, si elles succombaient à son charme destructeur, cela entraînerait chez elles un tel bouleversement de leurs petites coutumes mentales, un tel renoncement à leurs attentes de Sens, une telle négation de leur besoin d’aimer une figure magistrale idéale que, sans délai, elles étouffent en elles leur inclination. Funeste réaction, sans doute, mais le phénomène est banal. De même que bien des ménagères se piquent d’être fidèles à un mari uniquement parce qu’elles ont peur d’éprouver les délices des amours clandestines, de même, parmi ces dernières, celles attirées par le libertinage nihiliste mais qui n’osent s’y abandonner, justifient leur poltronnerie intellectuelle en arborant le domino du sérieux philosophique. Et comme, bien entendu, dans le même temps, elles se détestent de censurer en elles une source de volupté, elles retournent avec une aigreur accrue cette détestation contre mes livres, dénoncés comme de véritables bréviaires d’immoralité, et contre leur auteur, jugé comme un vaurien — terrible dépit intime qui, s’il se montrait sans fard, s’exprimerait ainsi : «Puisque moralement, nous nous refusons à aimer vos ouvrages de philosophe sans qualités, vous êtes donc un détestable personnage.» 

mercredi 4 janvier 2012

Du bon usage de l'égoïsme


J'écrivais à un ami blogueur de qualité que, l'autre jour, en cherchant des livres à acheter afin de les offrir autour de moi, je suis tombé sur un savoureux libelle : L’art du mensonge politique (Éditions Jérôme Millon) — un texte paru sans nom d’auteur en 1733. Le ton ironique est si fin et si mordant que l’on en a longtemps attribué la paternité à Jonathan Swift. En fait, les spécialistes pensent que le coupable est un ami de Swift, John Arbuthnot. Qu’importe. C’est un excellent ouvrage de civilité cynique à ranger parmi les classiques du genre : Le Prince, de Machiavel et L’homme de cour, de Baltasar Gracián, mais en plus gaguesque. Il se lit en une heure. On sourit à chaque chapitre. Du gai savoir, en somme, destiné à déniaiser ceux qui gobent les programmes électoraux, les déclarations gouvernementales, la propagande de guerre, le prêchi-prêcha philosophique, ou ceux qui, tout bonnement, croient à la franchise dans les rapports humains. Bien sûr, les jobards ne le liront pas. S’ils le lisent, ils y verront une exagération. Qu'ils ne viennent pas couiner s'ils finissent à poil. Pour notre part, dans un ouvrage qui marquera l’Histoire des Idées, à savoir, évidemment, notre Traité du Cafard, nous avions écrit : «Qu’un pouvoir use du mensonge pour justifier telle ou telle de ses entreprises, rien à redire. La fin justifie les moyens. Qu’un peuple n’accorde pas le moindre crédit au mensonge du pouvoir, mais feigne le contraire, rien à redire non plus. Cela lui permet de se soumettre avec bonne conscience. »

Dès que nous finîmes de déguster l'opuscule, nous renonçâmes par pur égoïsme à l'offrir et nous le rangeâmes à notre chevet parmi tant d'autres mauvaises lectures qui, depuis bien des années, ont fait de nous un piètre citoyen.