samedi 6 octobre 2012

Rendre la raison commerciale


Surhommes bas-normands en construction


Comme s’il éprouvait le besoin de justifier son populisme, Michel Onfray vient de publier un plaidoyer en faveur de son Université Populaire de Caen. Je l’ai feuilleté et, comme d’habitude, j’y ai retrouvé tous les câbles de marine de la rhétorique démagogique avec quoi le Surhomme bas-normand attrape les jobards qui l’admirent. Appartenant essentiellement aux classes moyennes, inférieures, certes, mais classes moyennes tout de même, les sectateurs d’Onfray croient trouver en lui à la fois un professeur et un philosophe de leur monde, un Juste qui les comprend, se met à leur niveau et leur révèle un savoir qu’on leur aurait confisqué. Si certains sont curieux, beaucoup pensent se revancher contre les «héritiers». Dans leur milieu socio-culturel où l’on souffre de complexes intellectuels et où, pour compenser des blessures narcissiques de classe, on a tant besoin d’admirer des figures de justiciers, Onfray apparaît comme un courageux redresseur de torts. Son talent est de produire chez ces gens qui pensent incarner le populaire ce que les psychiatres appellent des «souvenirs induits de traumatismes». De même que des enfants portent plainte contre leurs parents parce qu’un «thérapeute» leur a «révélé» qu’ils furent violés ou maltraités durant les premières années de leur vie, les sectateurs d’Onfray se découvrent soudain des souffrances que leur ont infligées Freud, Sartre, et, ils viennent de s’en rendre compte récemment, Bergson (dont le vitalisme, selon Onfray, serait une source théorique du fascisme).  
L’Université populaire de Caen est à la philosophie ce que la soupe du même nom est à la gastronomie. Mais l'escroquerie d'Onfray n’est pas tant de vendre sa boustifaille que de proclamer qu’il existe des universités pour les pauvres — les universités populaires — et des universités pour les riches — les universités d’Etat où l’on formaterait les intelligences et où l’on exigerait d’elles un «psittacisme».
Sur le premier point : n’importe quel citoyen bien informé et désireux de se cultiver sait que toutes les universités sont populaires, c'est-à-dire gratuites. Si l'on assiste aux cours en auditeur libre sans la perspective d'obtenir des diplômes — comme à l’UP de Caen —, tout le monde, ouvriers, paysans, retraités, éducateurs spécialisés, chômeurs, sdf, policiers, mères de familles classiques ou monoparentales, y ont accès, sans inscription. La plus prestigieuse d'entre elles, après la Sorbonne, s'appelle le Collège de France où des sommités françaises et étrangères dispensent cours et conférences totalement gratuits (et accessibles sur la toile) d'un niveau bien plus élevé qu'en n'importe quelle UP de Trifouillis-les-Oies.
Sur le second point : quiconque a fait des études supérieures de philosophie sait que s’il y a bien une faute que les professeurs saquent sans ambages chez leurs étudiants c’est l’argument d’autorité, l’élément de langage, le «copier-coller» livresque. Il faut lire les œuvres, les annoter, les relire, lire leurs commentateurs, puis les passer à l’analyse et à la critique. Qui peut croire que Lucien Jerphagnon, qui exerça longtemps son magistère à Caen, exigeait de ses étudiants, parmi lesquels Onfray, une récitation par cœur de ses cours et qu’ils devinssent plotiniens ou augustiniens ?
Si, donc, il est vrai que l’«enseignement» d’Onfray s’adresse aux pauvres, l’objectivité oblige de préciser qu’il s’agit de gens vivant en-dessous du seuil de pauvreté intellectuelle.