lundi 28 mai 2012

La Marquise du Cafard



«Je n'ai ni votre érudition, ni vos lumières, mais mes opinions n'en sont pas moins conformes aux vôtres. A la vérité, il ne me parait pas de la dernière importance que tout le monde pense de même. II serait fort avantageux que tous ceux qui gouvernent, depuis les rois jusqu'au dernier bailli de village, n'eussent pour principe et pour système que la plus saine morale, elle seule peut rendre les hommes heureux et tolérants. Mais le peuple connait-il la morale? J'entends par le peuple le plus grand nombre des hommes. La cour en est pleine ainsi que la ville et les champs. Si vous ôtez à ces sortes de gens leurs préjugés, que leur restera-t-il? C'est leur ressource dans leurs malheurs (et c'est en quoi je voudrais leur ressembler); c'est leur bride et leur frein dans leur conduite, et c'est ce qui doit faire désirer qu'on ne les éclaire pas; et puis pourrait-on les éclairer? Toute personne qui, parvenue à l'âge de raison, n'est pas choquée des absurdités et n'entrevoit pas la vérité, ne se laissera jamais instruire ni persuader. Qu'est-ce que la foi? C'est de croire fermement ce que l’on ne comprend pas. II faut laisser ce don du ciel à qui il l'accorde. Voila en gros ce que je pense; si je causais avec vous, je me flatte que vous ne penseriez pas que je préférasse les charlatans aux bons médecins. Je serai toujours ravie de recevoir de vous des instructions et des recettes; donnez m'en contre l'ennui, voilà de quoi j'ai besoin. La recherche de la vérité est pour vous la médecine universelle; elle l’est pour moi aussi, non dans le même sens qu'elle l’est pour vous; vous croyez l’avoir trouvée, et moi, je crois qu'elle est introuvable. Vous voulez faire entendre que vous êtes persuadé de certaines opinions que l’on avait avant Moïse, et que lui n'avait point, ou du moins qu'il n'a pas transmises. De ce que ces peuples ont eu cette opinion, en devient-elle plus claire et plus vraisemblable? Qu'importe qu'elle soit vraie? Si elle l'était, serait-ce une consolation? J'en doute fort. Ce n'en serait pas une du moins pour ceux qui croient qu'il n'y a qu'un malheur, celui d'être né […]».

Madame du Deffand, 
lettre à Voltaire,
14 janvier 1766


4 commentaires:

  1. Cher Schiffter,

    À la réflexion, d'Héloïse en fait, j'ai repensé à ce passage de votre causerie dans lequel vous évoquiez votre prochain ouvrage sur la beauté en tant qu'elle est l'œuvre des artistes, et je n'ai pu m'empêcher de songer au premier billet
    (http://avantgardesensualiste.blogspot.fr/2011/04/loin-de-la-querelle-autour-des-editeurs.html) que nous avons mis en ligne sur notre blog pour annoncer la publication du Journal d'un Libertin-Idyllique, billet dans lequel se trouve ce texte de Nietzsche, qui rejoint Shelley et quelques autres :

    « Nous savons bien que nous qui pensons et qui sentons, c'est nous qui faisons et ne cessons réellement de faire ce qui n'existait pas avant : ce monde éternellement croissant d'évaluations, de couleurs, de poids, de perspectives, d'échelles, d'affirmations et de négations.

    C'est ce poème de notre invention que les hommes pratiques apprennent, répètent, traduisent en chair, en actes, en vie courante : rien qui ait tant soit peu de valeur dans le monde présent ne possède cette valeur en soi-même, par nature – la nature n'a jamais de valeur – ; cette valeur lui a été donnée, c'est un présent, c'est un cadeau qu'on lui a fait, et ceux qui l'ont fait c'étaient nous.
    Avec d'autres, mais qui nous ressemblaient. » (Ce doit être le texte à peu près conforme.)

    La lecture de votre billet d'aujourd'hui, de cette lettre de la « Marquise du Cafard », me permet de mesurer, de nouveau, en quoi nous sommes radicalement étrangers — tout le monde l'est, évidemment, mais certains partagent tout de même des caractères et des humeurs —, tout comme l'écoute de cette émission de France Culture nous avait permis de sentir de quelle façon nous sommes, par certain côtés, très proches.
    Ainsi que vous le savez sans doute, puisque je l'ai écrit à Jérôme Leroy, je suis mort au mois d'août 2010 — et donc vous imaginez bien que ce sentiment que vous avez ressenti à la mort de votre père, nous ne connaissons bien ici.
    Comme je l'écrivais à Philippe Chauché : pour la mort, c’est très surfait : on meurt en un éclair. J’en sais quelque chose.
    C’est son anticipation anxieuse ou la vie souffrante et s’amenuisant qui peuvent être désastreuses.

    C’est d'ailleurs grâce à Philippe Chauché qui avait cité, il a quelques années de cela, sur son blog un extrait du Manifeste, qu’alité pendant de longs mois, j'ai découvert votre site qui est dans la liste de ses blogs d’élection, dans cet état particulier que donnent les convalescences qui, comme l’écrivait Chateaubriand,ont du bon : «: elles prouvent, tout d'abord, que l'on n'est pas mort ; ensuite elles font que l'on a le cœur moins dur. »

    Si ce sentiment de la possible et instantanée évanescence du monde, pour le dire ainsi, est que quelque chose que nous connaissons donc bien, et depuis bien avant 2010, une expression comme « le malheur d'être né », dans la mesure où elle traduit un sentiment récurrent dans la vie, est vraiment quelque chose qui, au moins jusqu'à aujourd'hui inclus, m'a, nous a, toujours été radicalement étranger, et elle me permet de mesurer à quel point mes interventions chez vous sont déplacées — au coeur de ce que l'un de vos lecteurs qualifiait, de façon pour moi étrange et inquiétante, la « communauté » nihiliste.


    à suivre


    Vaudey

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  2. Aujourd'hui, très parfaitement re-né,je ne regrette cependant pas d'avoir fait ainsi votre connaissance — un peu grâce à P. Jourde que j'avais cru reconnaître se débattant avec A. Jugnon, et que j'étais venu taquiner — car je crois qu'un homme qui comprend l'art ainsi que vous le laissez entendre et qui comprend la beauté et la "réalité" comme l'œuvre des artistes sait et saura apprécié l'art, la poésie et même l'anti-philosophie sensualistes – qui sont à ses antipodes – à leur juste mesure, à leur juste grandeur : faire voir et ressentir l'amour d'une façon unique et inédite et, souhaitons-le, promise, sur le très long terme, à un bel avenir – un peu comme Sade, mais tout à l'inverse, l'avait fait ; ou, plus ironiquement, comme Fosbury nous avait fait redécouvrir le saut en hauteur —, et je crois qu'il vaut mieux être en désaccord sur tout avec des gens non seulement sensibles et sentimentaux mais encore profonds dans leur compréhension du monde, plutôt que d'accord sur tout avec des imbéciles, ou encore critiqué par des gens qui n'en ont ni les moyens existentiels ni les moyens théoriques.

    Et, pour parler comme Hegel, ce service que je sais que vous nous rendez, sans même le vouloir, croyez bien que nous vous le rendons en retour, bien consciemment et de la meilleure grâce du monde.
    Nous vous vous apprécions à votre juste mesure ; souvenez-vous : un maudisseur du genre humain et de la vie, certes, mais d'un genre encore jamais vu : surfeur élégamment hâlé et dandy, entouré de sa Belle et de naïades… (histoire de faire braire le public des chiens de guerres qui préférerait voir un vieux singe dégueulasse et aviné…) C'est là votre signe...


    En saluant la communauté de vos lecteurs pour sa patience depuis le début de nos interventions sur leur site et en vous félicitant au passage pour votre audience…


    Bien à vous,


    R.C. Vaudey & H. Angilbert

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  3. Cher Schiffter,

    Occupé à sauver des oisillons tombés du nid — on ne se refait pas —, j’ai laissé mon secrétaire particulier vous envoyer ce texte que je venais de lui dicter, tel quel, sans le relire. J’ai eu tort.

    Vos lecteurs corrigeront les bourdes et m’en excuseront.

    Vous aussi, j’espère.

    Bien à vous,

    Vaudey

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  4. Cher Vague à l’âme (sans pli),

    J’ai déjà entendu ça quelque part…

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