dimanche 4 mars 2012

Mon nihilisme — I


N'ayant rien d’autre à faire ce dimanche matin, je vais tenter d’expliquer pourquoi je suis nihiliste et ce que ce terme signifie pour moi — depuis la mort de mon père survenue quand j’avais neuf ans. Comme je suis flemmard, je vais extraire des passages du chapitre IX de ma Philosophie sentimentale
[…] « Puisque le mot prête à confusion, je nommerai mon nihilisme un "acosmisme" et le définirai non pas comme une négation intellectuelle du monde mais comme l’incapacité à me représenter la réalité sous la forme d’un monde — kosmos. On pourrait déceler là le symptôme de ”déréalisation” tel que la psychiatrie le diagnostique dans des cas de fortes dépressions flirtant avec la psychose. Or, en ce qui me concerne, ce n’est pas le monde qui se "déréalise" mais la réalité qui ne se "mondialise" pas — et persiste à m’apparaître comme réalité et rien d’autre. Peut-être mon réalisme aigu présente-t-il une pathologie non moins inquiétante que celle du psychotique, mais, pourtant, je crois l’expérience de "non-mondialisation", ou, d’abord, de "dé-mondialisation", assez banale: on l’éprouve sitôt qu’un repère habituel, la présence d’un être cher, ou d’un lieu, disparaît soudain ou assez vite de sa vie alors que l’on s’imaginait cet élément de la réalité inscrit dans un état durable et presque éternel. L'existence apparaît alors dans toute son insignifiance : inconsistante et absurde — en toute sa nihilité, dirait Montaigne. Ainsi, le corps. On jouissait d’un organisme en bonne santé. Tout, en ce microcosme, semblait fonctionner dûment. Mais voilà qu’il est accidenté, miné par un virus, ravagé par un mal chronique. Les mouvements s’avèrent impossibles ou pénibles. Le rapport à l’extériorité se rétrécit. Vivre devient un exploit. De même, la nature. Insouciant des forces telluriques et des tourbillons atmosphériques, on vaquait, dans sa ville ou son village, à son travail, à sa vie de famille ou amicale. Or, en quelques instants, les maisons, les édifices, les monuments, sont détruits par un séisme, rasés par un ouragan, engloutis sous un raz-de-marée, ensevelis sous la lave d’un volcan, noyés sous les flots de pluies diluviennes. L’environnement social, enfin. En mil neuf cent quarante, Hélène Berr avait vingt et un ans. Pour cette agrégative d’anglais, grande connaisseuse de Shakespeare, tout tournait rond. La marche des planètes, le cycle des saisons, le rythme des années scolaires suivaient un cours stable et harmonieux. C’est à peine si le fracas des guerres qui explosaient partout en Europe et ailleurs traversait les murs de sa chambre de jeune parisienne de bonne famille. Les œuvres de Bach, de Mozart, de Schumann, qu’elle passait sur des disques ou qu’elle jouait avec des amis, en couvraient les éclats lointains. La seule nouveauté qui bousculait sa quiétude avait le visage d’un beau garçon, Jean Morawiecki, mélomane, et comme elle, passionné de littérature. Puis vinrent les nazis. L’occupation imposa d’abord le couvre-feu aux plaisirs et aux nuits. La violence devint légale, la délation un devoir. Les parents, les amis, les relations disparurent. L’amour s’exila. En deux ans, le Paris d’Hélène cessa d’être le décor du flirt, le théâtre d’une haute culture, le lieu des flâneries d’une rêveuse solitaire, pour se transfigurer chaque jour qui passait en labyrinthe de la peur.[…]
Quand, donc, la réalité familière change brusquement de tournure; quand le "tour" qui semble la façonner, tel une providence, se brise; quand le corps lâche, les éléments se déchaînent et les autres se montrent hostiles et s’enivrent de carnage, on dit alors que "le monde s’écroule" — découvrant que cela même qui s’écroule ne constituait pas un monde ni ne faisait partie d’un monde. Ce qui s’écroule n’est autre que l’illusion cosmique à travers laquelle on se représentait la nature des choses. On se rend compte qu’il n’y avait non pas rien, mais que, ce qu’il y avait, n’était rien de pensable comme monde. Car un monde, ce que les Grecs appelaient kosmos et que les Romains traduisirent par mundus, suppose un ordre, une architecture, une harmonie et, partant, une régularité, une stabilité, une consistance de telle sorte que tout cet ordonnancement répondrait au désir d’une finalité : le monde serait là pour nous, les humains. Or, l’expérience douloureuse de la perte révèle une cruelle vérité, à savoir que la vie humaine n’est qu’un phénomène parmi d’autres voué au hasard et à la mort. […] De l’hébétude de la perte on glisse au vertige de la perdition. En soi comme hors de soi l’on est égaré, à la dérive et au bord du naufrage.
[…] Je n’érige pas mon [nihilisme] uniquement en connaissance empirique — de par l'expérience de la perte —, mais le définis aussi comme connaissance objective. De même que c’est par le "cœur", dit Pascal, que l’on a la notion de l’espace et de ses trois dimensions, de l'écoulement du temps, des nombres et de leur quantité illimitée, c'est par cet identique "instinct" infaillible que je saisis avec évidence le hasard et la mort comme "principes" de l'insignifiance de tout. Rien de moins rationnelle ou rationaliste que ma pensée. Puisque c'est par le "cœur" que je vois la réalité comme l'ensemble infini et chaotique des choses et des êtres qui apparaissent et, plus ou moins vite, disparaissent, pourquoi me donnerais-je la peine de démontrer que leur passage ne répond à aucune nécessité — hormis le hasard — ni à aucune finalité — hormis la mort ? Là réside aux yeux de certains philosophes mon "terrorisme" : dans la négation injustifiée, simplement au nom du cœur, de l’idée de monde, et, facteur aggravant, dans mon silence qui la suit — perçu comme refus de ma part de la remplacer par une autre idée de monde ou par l’idée d’un autre monde. Nier le monde passe encore, mais n’en concevoir aucune version de rechange leur est intolérable. […] [Or] voilà encore un trait condamnable prêté à mon nihilisme. Mon cœur, par quoi je ressens que tout est hasardeux et mortel, serait sec. Rien, pour moi, n’aurait de valeur. Préjugé et calomnie. Car, plus, peut-être, que tout autre humain, je m'attache à ce qui n'a pas de raison d'être et qui doit être anéanti. En cela, rien ne me semble plus cruelle — si elle n’était vaine — qu’une sagesse exhortant à l'indifférence à l’égard des êtres et des choses. Au contraire, je ne manque jamais d'en appeler, en raison même de leur vie si fragile et de leur beauté si éphémère, à leur jouissance et à leur amour fût-ce au prix d’une ravageuse mélancolie […] ».

Pourquoi, quand je me présente comme nihiliste, je rajoute « balnéaire »? Simplement parce que je vis depuis longtemps à Biarritz, poste privilégié pour contempler le khaos océanique sur lequel il m’arrive de surfer à la belle et bien courte saison. 

12 commentaires:

  1. Texte bouleversant et très émouvant. Merci monsieur Schiffter, grand merci.

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  2. Peut-on témoigner que la bienveillance avec laquelle vous considérez autrui est précieuse et unique ? Ni sècheresse, ni indifférence, hélas pour vous cher Frédéric.

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    1. Si l'on peut, je me joins à vous, V.

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  3. Evidemment cher Schiffter, si votre nihilisme est pascalien, il se situe juste à côté de mon positivisme qui est nietzschéen. Je me dis qu'il y a un poète qui nous pose côte à côte ainsi (relisez tout le bon que Nietzsche dit de Pascal sur la question de l'homme ET le monde) c'est René Daumal... tout le Grand Jeu lance à la face du monde votre nihilisme et mon prométhéisme.
    Alain Jugnon

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  4. 1. Les commentaires anonymes et fielleux seront censurés.

    2. Les petits commentaires vite écrits et jemenfoutistes seront censurés.

    3. Par des commentaires sans nettoyage sémantique prouvez que vous n'êtes pas un robot. Sinon, ils seront censurés.

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  5. Alors qu'il était en train de prendre des vagues sur une plage du côté de Biarritz, Lin-tsi vit arriver son assistant qui lui dit, à peine fut-il sorti de l'eau :
    — « J'arrive de l'endroit où parle celui que l'on appelle :"le philosophe sans qualités" ; il y a du nouveau. » ; et il répéta, mot pour mot, ce qu'avait dit le maître des lieux.
    — « Qu'en pensez-vous ? » Lin-Tsi dit :
    — « J'en pense qu'à partir d'une expérience intime, sensible, identique et extrême, de déréalisation, on peut peindre deux tableaux du monde, totalement à l'opposé l'un de l'autre. Question de caractère, sans doute. Cette opposition de caractères – on ne discute pas les caractères – je la vois aussi dans le fait que l'homme dont tu parles préfère le surf, qui est très beau mais qui montre une volonté de dompter la vague – quoiqu'arrivé à un certain degré de cet art, il s'agisse, également, de ne faire qu'un avec elle.
    Pour moi, je préfère bodysurfer, corps et âme nus, dans des eaux océaniques chaudes, sur des plages désertes ; j'aime alors m'immerger, épouser et me fondre– pour m'y sentir plus entier et plus intense que jamais – le merveilleux chaos du monde : il me fait alors exulter de joie, et je sais que ma joie fait, à cet instant et d'un même mouvement, exulter le monde ; car il n'attend que cela, quoi qu'on en dise, le monde, qu'on le fasse exulter, et que l'on fasse vibrer ses cordes d'harmonie. Il n'est là que pour ça (et si nous ne le faisons pas qui le fera !) – d'ailleurs un ancien a dit à peu près. "La fonction essentielle de l'univers est de faire des dieux." – ; alors, à cet instant, je pourrais vraiment comprendre – si à ce moment-là je pouvais et si j'avais envie de penser – celui qui écrivait : "Si nous disons oui à un seul instant, nous disons oui, par-là, non seulement à nous-mêmes, mais à toute l'existence. Car rien n'existe pour soi seul, ni en nous, ni dans les choses, et si notre âme, une seule fois, a vibré et raisonné comme une corde de joie, toutes les éternités ont collaboré à déterminer ce seul fait – et dans cet unique instant d'affirmation, toute l'éternité se trouve approuvée, rachetée, justifiée, affirmée". »
    L'assistant interrompit :
    — « Tout doux ! C'est ce que vous dites toujours de tout : vous dites exactement la même chose de l'amour que vous faites avec la seule femme que vous aimez... ». Lin-Tsi continua :
    — «Ma-tsou un jour m'a demandé : “S'habiller et manger selon le moment, nourrir l'embryon de sainteté, passer le temps au hasard, quelle autre affaire y a-t-il ?” ; à quoi j'ai répondu : “tendre des cordes de joie de clocher à clocher et faire, par les chants, par les peintures, par les poèmes, par les écrits ou dans l'extase harmonique amoureuse, jouir le monde et vibrer ses cordes d'harmonie” : il a souri, et il a levé son verre».
    L'assistant dit :
    — « Oui, mais puisque tout passe. »
    « Dans la vision "linéariste" du temps, peut-être. Mais, selon Friedrisch – dont j'aime les couleurs, que j'utilise pour l'arrière-fond de mon tableau – on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, mais sans fin, puisque l'instant où l'on s'y baigne revient éternellement, et le fleuve avec. Crois qui tu veux. » Et il ajouta à propos du discours de l'hôte :
    — « Cette délicatesse envers le monde, que marque la fin de son propos, est d'autant plus remarquable qu'il ne partage pas cette vision du temps. »

    à suivre.

    R.C. Vaudey

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  6. Suite.

    L'assistant rapporta alors les propos de l'enseignant-militant, et demanda à Lin-Tsi quels mots cela lui inspirait :
    — « Cuistre. Tête de mort. » Et il ajouta :
    — « Notre hôte m'a l'air du genre à apprécier, qu'après la lecture du texte qu'il a donné, on lui donne une bonne tape sur l'épaule, avant de lui taper sur la cuisse en lui parlant de positivisme, tout en lui vomissant une bonne dose de culturisme cultureux. Je le plains de devoir fréquenter ce genre d'injouissant contemporain au cuir si épais, et toujours dégorgeant sa diarrhée culturique qui sent le rat de bibliothèque et la poussière des grimoires. »
    L'assista demanda encore :
    — « Dois-je rapporter vos propos ? ». Lin- tsi dit :
    — « Rapporte toujours ; l'hôte en prendra connaissance, et jugera lui-même s'il doit les faire connaître à son assemblée. »
    Et il replongea dans le formidable chaos des vagues.

    R.C. Vaudey

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  7. Cher Frédéric,


    Nous sommes des fous qui glissons sur la vague du temps.

    Parfois, notre inventivité nous pousse à planer sur des planches.

    Au plus haut de la vague,
    notre regard fixe l’horizon,
    admire le miroir des flots,
    maîtrise les éléments,
    croit s’élever,

    mais – l’instant d’après - l’effroi du creux est là pour nous révéler la réalité de notre destin,
    et l’abîme de notre prétention.



    Et pourtant,
    la mer est pleine de sel,
    et d’étoiles.
    N'est-il pas ?

    Une minuscule écume.

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  8. "Quel intérêt y a t'il à étudier la philosophie, si tout ce qu'elle fait pour vous est de vous rendre capable de vous exprimer de façon relativement plausible sur certaines questions de logique abstruses,etc., et si cela n'améliore pas votre façon de penser sur les questions importantes de la vie de tous les jours, si cela ne vous rend pas plus conscient qu'un quelconque journaliste dans l'utilisation des expressions dangereuses que les gens de cette espèce utilisent pour leurs propres fins ?"
    Extrait de la Correspondance de Ludwig Wittgenstein

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  9. callicles07 mars, 2012

    AJ
    "Evidemment cher Schiffter, si votre nihilisme est pascalien, il se situe juste à côté de mon positivisme qui est nietzschéen"

    Il semblerait que vous confondiez Nietzsche, Auguste Comte et "Avec Carrefour, je positive !"

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  10. Quand je constate combien de professeurs de philosophie se permettent de s'accorder le statut de philosophe, je me demande pourquoi il n'y a pas plus de professeurs de dessin ou de musique qui s'accordent le statut d'artiste. le mot "philosophe" contrairement à celui d'artiste, est il si ambigu ?

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  11. Montaigne : " Et, certes, la philosophie n’est qu’une poésie sophistiquée. "
    2012 Roland JACCARD.
    Comments are closed. (clic)

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