mardi 27 septembre 2011

Relire Lucien



Bion prasis — c’est-à-dire, littéralement, «vies à vendre » — tel est le titre original de Sectes à l’encan de Lucien de Samosate. «Je vends la vie parfaite, heureuse et vertueuse. Qui achète ? Qui désire exister au-dessus de sa condition d’humain?», s’égosille Hermès en ouverture de la farce. D’emblée, le lecteur comprend que les marchandises vendues à la criée par le dieu tutélaire des boutiquiers et des voleurs — tout un symbole !— ne sont pas tant les philosophes présents en chair et en os sur l’agora que les « sagesses » qu’ils prônent ou prêchent dans la rue ou dans leur école — discours démagogiques par nature voués à la surenchère verbale et, partant, destinés à un vaste public inculte. Voilà pourquoi, allègre en même temps qu’impitoyable, l’œuvre de Lucien pourrait s’intituler Le bluff éthique, non tant parce qu’il y brocarde les élucubrations métaphysiques et les diatribes morales des philosophes, mais surtout parce qu’il y fustige le suivisme intellectuel de leurs clients et disciples. Sans jobards, pas de charlatans. Mais, plus radicalement, ce que Lucien se plaît à ridiculiser n’est autre que l’espoir et l’effort — feints ou sincères — de changer les humains qu’il tient pour des animaux psychiquement faibles, prompts à diviniser tout et rien, avides de se vautrer dans la bigoterie et l’idolâtrie, mais plus pathétiques encore quand ils s’avisent d’insuffler des nuances dialectiques et de la haute moralité à leurs superstitions. Philippe Renault, biographe, traducteur et commentateur de Lucien, souligne que l’on ne trouve pas chez cet auteur « une once de compassion » à l’égard de ses congénères notamment quand ils se piquent de philosophie. De même que Molière propulsera cruellement sur la scène son prétentieux bourgeois affairé à devenir gentilhomme, de même Lucien exprime sans relâche son mépris à l’égard des couillons prétentieux animés du désir insensé d’atteindre, à force d’on ne sait quelle ascèse, à une meilleure humanitas, faite de dignité et de bonheur. Toute quête de sagesse trahit à ses yeux un snobisme ontologique, soit, comme tout snobisme, un complexe malheureux d’infériorité qui trouve à s’oublier et à s’enchanter par des signes, des gestes et des paroles empruntés à une catégorie d’humains illusoirement perçus comme supérieurs et qui prétendent vivre comme des dieux parmi les mortels. « On a beau écrire ceci et prétendre cela, rien n’empêchera que les humains seront demain identiques à ce qu’ils étaient hier », déclare Zeus dans une pièce de Lucien — idée répétée textes après textes sur tous les modes et registres de la comédie et qui résume son nihilisme heureux.  


samedi 24 septembre 2011

Féministes, encore un effort pour être sadiennes !






« […] Il ne peut être jamais donné de droit légitime à un sexe de s’emparer exclusivement de l’autre. […] Sexe charmant, vous serez libre ; vous jouirez comme les hommes de tous les plaisirs dont la nature vous fait un devoir ; vous ne vous contraindrez sur aucun. La plus divine partie de l’humanité doit-elle recevoir des fers de l’autre ? Ah ! Brisez-les, la nature le veut ; n’ayez plus d’autre frein que celui de vos penchants, d’autres lois que vos seuls désirs, d’autre morale que celle de la nature ; ne languissez pas plus longtemps dans ces préjugés barbares qui flétrissaient vos charmes et captivaient les élans divins de vos cœurs ; vous êtes libres comme nous et la carrière des combats de Vénus vous est ouverte comme à nous.»
D.A.F. de Sade


La philosophie dans le boudoir 

mardi 20 septembre 2011

Américains, encore un effort pour être civilisés!


J’apprends avec écœurement que la justice américaine vient de refuser la grâce de Troy Davis, un Noir condamné à mort — sans preuve — en 1991 pour le meurtre d'un policier blanc. Aussitôt je pense à la réaction qu’aurait eu le premier philosophe abolitionniste au monde, à savoir Donatien Aldonze François de Sade. « De toutes les lois, la plus affreuse est sans doute celle qui condamne à mort un homme », […] « elle est impraticable, injuste, inadmissible », écrit le Marquis dans Aline et Valcour lorsqu’il était enfermé à la Bastille. Plus tard, avant de connaître les prisons de la République, il déclarera dans sa fameuse Philosophie dans le boudoir que « la raison pour laquelle on doit anéantir la peine de mort, c’est qu’elle n’a jamais réprimé le crime, puisqu’on le commet chaque jour au pied de l’échafaud. On doit supprimer cette peine, en un mot, parce qu’il n’y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu’il résulte évidemment de ce procédé qu’au lieu d’un homme de moins, en voilà tout d’un coup deux, et qu’il n’y a que des bourreaux et des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière ». Si je cite ces lignes, c’est pour rappeler que tout l’argumentaire de Camus contre la peine capitale lui est inspiré par Sade et pour dire combien je n’ai toujours pas compris les réticences qu’exprima jadis Elisabeth Badinter à l’égard de cet écrivain sachant que son époux fut sadien dans son combat pour l'abolition de cette barbarie.   

lundi 19 septembre 2011

Dasein préalpin


La famille Heidegger 
devant la hütte de la Forêt-Noire


"[…] Heidegger, le philosophe de la Forêt-Noire Heidegger, a kitschifié la philosophie […] Heidegger après qui ont couru les générations de la guerre et de l’après-guerre, qui déjà de son vivant, ont déversé sur lui une avalanche de thèses de doctorat répugnantes et stupides, je le vois toujours assis sur le banc de sa maison de la Forêt-Noire, à côté de sa femme qui, dans son enthousiasme pervers pour le tricot, lui tricote sans arrêt des mi-bas d’hiver avec la laine, tondue par elle-même, de leurs propres moutons heideggeriens. Heidegger, je ne peux pas le voir autrement qu’assis sur le banc devant sa maison de la Forêt-Noire, à côté de lui sa femme qui, toute sa vie, l’a complètement dominé et qui lui a confectionné tous ses mi-bas au tricot et tous ses bonnets au crochet, et qui lui a cuit son pain et tissé ses draps et qui lui a même fabriqué des sandales. Heidegger était une tête kitsch […] un faible penseur préalpin, selon moi, tout juste fait pour la potée philosophique allemande."

Thomas Bernhard
Maîtres anciens


vendredi 16 septembre 2011

Oxymore


Hier soir, une coupe de champagne au bord de la piscine de l’Hôtel du Palais en compagnie d’un habitué du lieu, un représentant d’A.Q.P.B. (Al Qaeda au Pays Basque). À propos de la Lybie et de la toute récente déclaration de l’héroïque chef des autorités de transition, Moustapha Abdeljalil — le tortionnaire des infirmières bulgares —, mon interlocuteur me dit en lissant sa barbe : « Nous autres islamistes, avec l’aide de l’O.T.A.N., nous venons de faire tomber un pays de plus dans notre camp. » Je le laisse dire, parce que pour moi, la géopolitique, c’est du chinois. « Notre grande victoire idéologique, aura été de faire croire aux Occidentaux, avec l’aide de votre intellectuel mégalomane Bernard-Henri Lévy, qu’il existe un islam modéré. » « En effet, dis-je, parler d’un islam modéré c’est sous entendre que, par essence, l’islam ne l’est pas.» « Un islam modéré ! », s’esclaffe le djihadiste balnéaire en se tapant les cuisses. « Vous allez voir qu’on vous fera gober le boniment rassurant d’un islam éclairé ! Hu ! Hu! Hu! C’est trop drôle ! Tiens, je vous ressers une coupe ! » 



La joie, c'est du lourdingue.


Spinoza prétend que « la joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection ». À en croire Mathieu Terence, cette sentence s’imposa à lui « comme une flamme dans une nuit morne ». Autant dire que ce garçon n’avait jamais été incommodé auparavant par des joyeux drilles. Il n’aurait pu les rater, pourtant. Ces gens-là manquent de la plus élémentaire pudeur. Exultent-ils en bandes après une victoire sportive ou politique, se réjouissent-ils lors d’une noce ou d’une révolte, sifflotent-ils en bricolant, ou s’époumonent-ils sous la douche, ces exhibitionnistes du vouloir-vivre ne respectent pas le sombre plaisir des cœurs mélancoliques. En fait de perfection, les joyeux drilles sont de parfaits tristes sires. En revanche, je connais des âmes sinistrées qui n’ont rien de sinistre et qui dispensent autour d’elles une certaine gaieté pour grimer leur tristesse sous le fard de l’humour. D’autres, celles de Veufs ou d’Inconsolés, nous écrivent des ballades à fredonner au crépuscule ou des contre-rimes à susurrer au bord des tombes.
     
Bien sûr, dans son opuscule, Mathieu Terence se garde bien de parler des boute-en-train, des ravis de la crèche et autres Ducon-Lajoie. Et pour cause : voilà des exemples peu sortables, mais hélas, très concrets, de la chose dont il  fait l’éloge. Pas une seule œuvre à leur actif. La joie n’est féconde d’aucun art.

Chez les apologistes des passions joyeuses frottés hâtivement de spinozisme, de nietzschéisme, et qui n’ont pas lu Clément Rosset, c’est une manie que d’opposer abstraitement la joie, donc, au bonheur. À lire Terence, la joie est une foudre qui frappe le promeneur solitaire des cimes, le bonheur un foyer riquiqui où se réchauffent les petits cadres de la platitude en proie au Grand Deuil. Le Grand Deuil de qui, de quoi, au juste ? De Dieu, pardi, rappelle Terence ; Dieu que la rationalité technoscientifique et la déraison marchande ont occis en plongeant les humains, depuis, dans le marais de la bienheureuse morosité. Le nihilisme, en somme. Admettons. Mais alors, se demande le lecteur honteux de ses tortillements larvaires : quelle est donc cette Joie dont Terence évoque la puissance subversive et rédemptrice — au point qu’elle pourrait devenir une idée neuve dans l’Univers ? Notre Saint-Just cosmique n’en fournit pas la moindre définition. Mais il fait mieux. Ineffable, la Joie, pour être sentie en son essence, ne peut qu’en passer par une épiphanie — un satori. Le lecteur apprend qu’elle prend chair chez des individus d’exception et que, oui, c’est ainsi, Terence en est. Or, à en croire l’élu, si ce n’est pas tous les jours de la tarte d’être La Joie Incarnée, on en retire tout de même du contentement : «C’est parce que tu es tellement seul que tu peux sentir comment tu coïncides avec tout ce qui est». Et s’il faut du courage pour une telle destinée, Terence le confesse humblement, il n’en manqua jamais : « Tu ne te souviens pas avoir voulu être ”heureux”. Dès l’enfance tu as aspiré à te montrer courageux. Le courage, d’instinct, t’a semblé être la vertu cardinale. Libre parce que courageux, sensible parce que courageux, solitaire parce que courageux ».
Après une telle révélation, on comprend combien il importe peu au lecteur de saisir le concept de la joie puisqu’il en a sous le nez la Manifestation sensible en la personne même de Terence — et de son Écriture.
Sans doute. Mais, en attendant, il y a tromperie sur le produit. Ce Petit éloge de la joie, dont le titre et les aphorismes semblent annoncer un léger traité de gai savoir, se révèle un navrant bréviaire héroïco-auto-vantard.

Je me rappelle Terence, il y a une quinzaine d’années. C’était un jeune doué, comme on dit. Admirateur de Roland Jaccard, il n’avait cure de formuler l’indicible joie mais de trouver des bonheurs de formules. Il y excellait, comme en témoignent son Palace forever (dont je fus l’éditeur) et son Fiasco — petit chef-d’œuvre d’autodérision. Celui qui, jadis, nous régalait de maximes du genre : «Un rien m’ennuie mais le néant me captive», nous assomme aujourd’hui de lourdes phrases : «Tu t’es entraîné, tu as fait les efforts nécessaires pour gravir cette montagne, juste pour que ton refus de rester au sommet soit plus parlant que de t’y établir».



Comment Terence est-il passé d’un grand à un moindre talent ? Je ne vois qu’une explication: il a été touché par le sérieux, une bien mauvaise grâce.


lundi 12 septembre 2011

Les mystères de l'anatomie


Au téléphone, **** évoque les ennuis de prostate de tel ou tel de ses amis. Hypocondriaque, je déteste ce genre de conversation. Connaissant de plus ma phobie des chirurgiens, *** prend plaisir à m’exposer par le menu les risques encourus et autres séquelles quand on est opéré de cet organe. Goguenard, il me fait remarquer que "la prostate est aux hommes ce qu’est la Bulgarie pour les Français : une chose difficile à localiser". "En attendant, lui dis-je, si, pour n'avoir jamais à souffrir de ce morceau sacré de mon anatomie il fallait que j'en passe par un sacrifice, je ne verrais aucun inconvénient à ce que l'on ampute l’Europe de la Bulgarie."

vendredi 9 septembre 2011

Généalogie d'une philosophie sans qualités



Je me rappelle la première fois que je découvris la folie. C’était à l’hôpital psychiatrique de Montpellier, dans les années soixante-sept ou soixante-huit. Son directeur était un vieil ami de mes parents, un « colonial » de Dakar, recasé à ce poste, en métropole, juste après l’indépendance des pays de l’Afrique Occidentale Française. Ce type me faisait penser à l’antipathique docteur Müller de Tintin. Il dirigeait son hôpital en maître autoritaire, bénéficiant d’un immense logement de fonction au cœur d’un beau parc et, aussi, du service d’une domesticité recrutée parmi les malades les plus pauvres, et, donc, les plus dociles. Aimant à montrer son pouvoir et sa réussite, il recevait souvent. Comme ma mère, inexplicablement, l’appréciait et répondait à ses invitations, je passai quelques fois de longs séjours de vacances dans son fief où il régnait sur un peuple d’aliénés discrètement encadré par des silhouettes blanches. Nullement psychiatre mais prétendant, en qualité de patron suprême de l’hôpital, jouer un rôle médical, le docteur Müller était fier de nous faire visiter les lieux où l’on traitait les cas graves. Il nous faisait trotter à travers de longs couloirs éclairés par une suite de grandes fenêtres latérales, jusqu’à ce qu’il ordonnât au planton qui nous précédait — son boy de Dakar qu’il avait gardé à ses ordres — d’ouvrir une porte donnant sur la salle des électrochocs, puis une autre trouée d’un hublot: celle d’une cellule capitonnée. La première, carrelée du sol au plafond, avec en son centre un grand lit en fer équipé de sangles, ne me parut pas effrayante. Il ne me vint pas à l’idée qu’on y électrocutait, méthodiquement, des humains et même des enfants. La seconde, en revanche, me frappa d’horreur. Je ne pus m’empêcher de me voir là, enfermé et entravé par une camisole de force, hurlant ma douleur, des heures et des heures, dans une indifférence matelassée. Ayant deviné mon angoisse, Müller me dit, mi-sérieux, mi-plaisant : « Je peux te jeter là-dedans quand je veux ». Je revois encore la face hilare du nègre et, aussi, celle de ma mère où je crus lire une approbation. 


In Le philosophe sans qualités

jeudi 1 septembre 2011

Oyez ! Oyez ! Amis du Gai Savoir !


Je fus attristé quand j’appris, en juin dernier, que Raphaël Enthoven n’animerait plus Les Nouveaux chemins de la connaissance — l’émission matinale de France Culture (de 10H à 11H) destinée à l’honnête homme, espèce rare, et aux femmes anti-bonnes-femmes, espèce plus rare encore.
Les gens qui n’aiment pas Raphaël Enthoven sont des têtes plates de mauvaise foi. Qui est capable, comme lui, lors d'une conversation de quarante-cinq minutes conduite avec courtoisie et clarté en compagnie d'un universitaire ou d'un érudit, de donner à l'auditeur le plaisir de renouer avec le sens le plus maltraité qui soit en cette époque de communication et de prêchi-prêcha : le sens de la subtilité ?
Raphaël Enthoven a pris le large, donc, mais je me réjouis de l’arrivée, à sa place, sur les Nouveaux Chemins, de la très chère Adèle Van Reeth. Étant donnée la maestria avec laquelle elle a animé la nouvelle série d’émissions — consacrée cette semaine au thème de la bêtise —, le meilleur est assuré pour les temps à venir. 

P.S. : À propos de philosophie et de bêtise, Adèle Van Reeth proposait aujourd’hui un entretien avec Jean Carnavaggio sur la question des rapports entre un monomaniaque et un naïf célèbres : Don Quichotte et Sancho Panza. Je ne sais pourquoi, cela me remit en mémoire le texte inaugural de mon blogue.