mardi 31 mai 2011

Larmes et ricanements


« Souvent me reviennent en mémoire ces mots d’une élève très appliquée : "Vous jonglez avec trois ou quatre formules d’histrion cynique, toujours les mêmes, pour vous épargner des numéros plus risqués." Compatissant aux douleurs du monde, mais incapable de tirer de son nombril la force de les combattre, que peut faire un « pessimiste chic » (comme me qualifie Clément Rosset) à part s’adonner à la prestidigitation du sarcasme ?
Des statuettes antiques représentent Héraclite en pleurs et Démocrite toutes dents dehors. L’un semble s’attrister que rien ne dure, l’autre se réjouir que tout ne soit que vide et poussière d’atomes. Tous deux, dit-on, chassèrent les dieux du cosmos grec. 
Il y a en moi un philosophe pleurnichard malade du temps, et un autre, rigolard, tout à sa joie mauvaise de démoraliser ses semblables. Manie précoce. Gamin, après la mort de mon père, en période de fêtes de fin d’année, je m’empressais d’apprendre à des enfants croyant toujours en l’existence du Père Noël qu’on leur montait un bateau. Il me plaisait de songer que, sitôt déniaisés, courant demander des comptes à leurs parents, ils verraient ces derniers s’empêtrer dans des justifications. Bien sûr, je savais que ces pauvres esprits ne tarderaient pas à s’agenouiller devant de nouvelles croyances. En attendant, en assassinant le Père Noël, j’avais fait d’eux, pour quelque temps, des âmes désorientées. J’espère qu’ils se souviennent encore de moi comme d’un « petit-maître désenchanteur », ainsi que m’appelait ma jolie philosophe de classe terminale. »

In Le Philosophe sans qualités