jeudi 10 février 2011

Sur Debord — saison 7




Même si ce feuilleton m'attire des insultes proférées systématiquement par de courageux anonymes, j'en poursuis néanmoins la publication, ne serait-ce que pour permettre à ces derniers de comprendre, enfin, grâce à la clarté et à la distinction de mes propos, la doctrine abusivement tarabiscotée dont ils se coiffent — tout ça pour se donner des airs importants auprès de gens plus incultes qu'eux. Le travail entrepris ici, mû par un élan de compassion à l'égard des néo-debordistes, n'a donc d'autre vocation que pédagogique — étant entendu que, comme le soulignait Wittgenstein, toute bonne pédagogie est en même temps une démystification. 


Pareil zèle d’inquisiteur antiartistique chez Debord ne s’explique, là encore, que par sa haine religieuse de l’image, de la représentation, et sa nostalgie d’un Avant idyllique.

Tant que les hommes parlent à l’unisson dans le mythe, toute création s’inscrit dans une langue et des rites communautaires — où l’on retrouve chez Debord ce regret rousseauiste des fêtes villageoises médiévales (cf. la Lettre à d’Alembert sur les spectacles), modes archaïques de « situations » populaires opposées au goût de la noblesse pour les joutes d’armes, les jeux de cour et, plus tard, pour le théâtre et l’opéra.

Dès lors que cette «communauté du dialogue» est dissoute, l’art, la littérature et la philosophie, notamment sous leurs formes contemporaines, consacrent le désastre de la séparation: «Toute communication est joyeusement proclamée absente», ironise amèrement Debord — visant, c’est probable, Beckett pour qui toute parole est un écart de langage et Antonioni conteur d’effondrements muets. Athéisme des mots et nihilismes des images intolérables pour le contempteur de la séparation, affairé comme tous les intellectuels engagés de l’époque à fabuler sur l’amélioration historique des destins collectifs et à produire du Sens. Raison pourquoi il en appelle aux prolétaires qui portent en eux la seule œuvre d’art de l’avenir: la démocratie directe des Conseils. Leur révolution restaurera la fraternelle communauté perdue.

Toutefois, en l’attente d’un tel avènement, il leur faut renoncer aux agréments les plus divers que ce monde leur fait miroiter. Car la culture, «marchandise vedette», a vocation à entretenir le prolétariat dans le sophisme selon quoi la vie sans esprit s’enrichit dans la consommation de l’esprit sans la vie. L’ignorance qu’elle enseigne, la désinformation qu’elle propage, le goût qu’elle déforme, font d’elle l’industrie de la pensée soumise. En peignant le monde aux couleurs d’une chatoyante opacité, elle abaisse sur les consciences le rideau de fer de l’amnésie. Éblouis par l’éclat de verroteries lancées sur le marché — les yéyés, le pop-art, la nouvelle vague, le nouveau roman, la télévision, etc. — les spectateurs finissent par oublier que le temps vécu de leur aliénation n’est rien d’autre que l’aliénation vécue de leur temps. Car si le temps est «le milieu où le sujet se réalise en se perdant», dans le «temps spectaculaire», réglé sur l’unique saison de l’économie, le sujet se perd sans jamais s’accomplir. Dans ce «présent étranger», rythmé par les oscillations de la production et de la consommation, les spectateurs sont dépossédés de chaque instant. Sans rebuffade, ils se soumettent à l’agenda des temps morts qui scandent leur vie. S’ils admettent qu’il y a un temps pour tout, c’est à la condition qu’on leur en dicte les divers emplois. Où ces hommes désynchronisés d’eux-mêmes iraient-ils contempler tout à loisir le passage du temps ? L’espace où on les force à habiter, à circuler, à se côtoyer, n’est que l’infinie étendue de la marchandise. Asservie aux caprices du marché, la technique moderne érige le décor abstrait de la quantité. Désormais, nulle ville, nulle campagne, nulle vallée, nul rivage, nulle côte n’échappe à une géographie de l’exil et à une urbanisation du vide surpeuplé. L’espace spectaculaire s’étend partout comme le désert de l’abondance. Et, sous les sables de cet univers de choses, outre leur temps personnel, les hommes ont enseveli le temps historique. En lettres de néon, l’épitaphe en est ainsi rédigée : « Ici même, il n’arrivera jamais rien et rien n’y est jamais arrivé ». Davantage qu’une caverne, le « spectacle » est le sépulcre de la mémoire et de l’espoir.


À suivre…