dimanche 31 octobre 2010

Interviou (2)



Suite de l'interviou avec l'accorte Camille Tassel.

On remarquera le style debordien du montage, période lettriste. L'écran reste noir quelques secondes. Ainsi la passivité contemplative du spectateur est-elle bousculée durant une courte unité de temps.

On notera surtout le souci de réalisme sonore du personnel de la brasserie qui a tenu à bruiter les propos sur l'amour du philosophe sans qualités en brisant de la vaisselle.

vendredi 29 octobre 2010

Plus de morts, moins d'ennemis


La lucidité consiste à se placer du point de vue de Dieu. C’est de là que Jacques Esprit examine le cœur des hommes. À l’évidence seul y palpite un amour-propre animé d’un féroce appétit de domination. Dès lors, toute vertu louée par la tradition philosophique n’est que fadaise, illusion, vent de bouche. L’amitié, célébrée par Cicéron et Montaigne? Il n’y a qu’aux morts que nous l’accordons car, vivants, nos semblables nous nuisent: «leur inquiétude trouble notre repos, leur malignité s’attache à notre réputation, ils traversent nos desseins par leur envie et leur jalousie, et ceux qui ont de bonnes qualités font remarquer nos défauts.»
Même si La fausseté des vertus humaines n’a pas la notoriété des Maximes de La Rochefoucauld, on y retrouve avec autant de plaisir ce que Pascal Quignard nomme « la manie noire dévastatrice » du jansénisme. Comme La Rochefoucauld, son complice, Jacques Esprit, passé des salons de la préciosité à Port-Royal, se divertit à faire la peau aux idéaux de grandeur et de sagesse. Mais chacun sa manière. Tandis que le vieux Frondeur, borgne et balafré, les pourfend d’un trait, l’ex-mondain, de ses délicates mains blanches, les dépèce avec méthode.  

jeudi 28 octobre 2010

Comment les manières viennent aux fillettes (pédagogie différenciée)

 



«Ne demandez jamais à une dame la permission d’aller jouir avec sa fille. Dites “jouer“, qui est plus décent.»

«Si une dame modeste vous dit :“Mon fils travaille moins bien que votre frère“, ne répondez pas :“Oui, mais son foutre est meilleur“. Les éloges de ce genre-là ne font aucun plaisir à une femme chrétienne.»

«Il faut toujours dire la vérité ; mais quand votre mère reçoit au salon, vous appelle et vous demande ce que vous faisiez, ne répondez pas:“Je me branlais, maman“, même si c’est rigoureusement vrai. »


Pierre Louÿs

Manuel de civilité 
pour les jeunes filles
à l'usage des maisons d'éducation.

mardi 26 octobre 2010

Retour à R.J.




Ma reconnaissance va à Roland Jaccard pour trois raisons :

1) C’est grâce à lui que, dès mes vingt ans, en pleine période de reicholâtrie gauchiste et de lacanomania universitaire, je compris qu’il fallait considérer l’œuvre de Freud, démystificatrice et pessimiste, comme un gai savoir.

2) C’est grâce à ses recueils d’aphorismes et aux tomes de son journal que j’offrais à des petites littéraires mélancoliques, que j’ai pu passer auprès d’elles pour un jeune homme au charme fou, à la fois cynique et sentimental.

3) C’est grâce à sa décision de publier, en 2000, dans sa très chic collection des P.U.F. «Perspectives critiques» mon livre Sur le blabla et le chichi des philosophes, que j’ai, par la suite, intéressé d’autres éditeurs — qui, jusque-là, me trouvaient trop léger pour être lancé.

Autant dire que c'est avec joie que j’annonce la toute fraîche réédition de L’exil intérieur (P.U.F) paru la première fois en 1975, ouvrage d’une pertinence et d’une clairvoyance dont seuls les grands moralistes sont capables. Contemporain du jaillissement du consumérisme hédoniste, ce livre aurait pu s'intituler: Bonheur dans la civilisation. Sans la moindre ironie. Car, en parfait enfant terrible de Schopenhauer, en un style clair et alerte, phénomène rarissime en ce temps là d'inflation théorique, Roland Jaccard montrait que l'ennui social moderne, à la différence du malaise dont parlait Freud, résultait des désirs rassasiés appelant des formes plus raffinées de souffrances et de violences collectives — dussent-elles se déclarer sous les dehors libertaires et narcissiques de la fête, de l'engagement politique, de la quête spirituelle. Les temps et des auteurs — comme Philippe Muray et Gilles Lipovetsky — qui ont suivi lui donnèrent raison.

lundi 25 octobre 2010

De quoi mon anti-sarkozysme est le nom



Les carpettes de droite reprochent aux tiédasses de gauche de n’avoir d’autre programme ou d’autre stratégie d’opposition que l’anti-sarkozysme. Et c’est misère, bien que prévisible, de voir que, sensibles à cette attaque des premiers, les seconds protestent de leur bonne foi arguant qu’ils combattent une politique et non un homme. Où, dans l’histoire, ces mous du genou ont-ils vu que la politique était un combat bien sage programme contre programme? La politique est une guerre entre hommes aux intérêts inconciliables poursuivie par tous les moyens, y compris la guerre civile. Je n’ai pas ouvert le livre d’Alain Badiou : De quoi Sarkozy est-il le nom? L’expérience m’a appris que la prose de ce doctrinaire est imbittable. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir une idée sur le sarkozysme. Une idée très simple. Un sentiment plutôt : une viscérale allergie à l'égard de tout ce que Sarkozy incarne et représente — à commencer par le type lui-même : vulgaire, inculte et fat. Cet homme ternit l’image de sa femme (habituée à mieux sur le chapitre du glamour) ; navre ses collaborateurs serviles qu’il engueule et terrorise, déçoit les jobards qui ont voté pour lui. Tous n'ont que ce qu'ils méritent. Les gens de goût qui conservent le sens de la France déplorent que, à cause de Sarkozy, les Américains ne nous détestent plus, que les Européens voient en nous un ramassis de populistes trouillards et que les Chinois nous prennent pour des disciples du Dalaï Lama. Sarkozy, quant à moi, ne me scandalise pas : il me fait honte. J’ai honte d’être Français quand, à la télévision, je le vois minauder devant le pape, s’efforcer de faire rigoler un auditoire de paysans ou de policiers, chercher, pathétique, à capter un regard d’Obama, jouer des coudes pour figurer au premier rang sur une photo de groupe du gécette. J’ai honte comme peut nous faire honte dans un dîner un parent mal élevé et va de la gueule avec qui nous n’avons en commun qu’un lien de parenté, mais auquel les convives nous associent. Je ne connais qu’une seule façon de se débarrasser de pareille passion triste : en supprimer la cause. Par tous les moyens — y compris légaux, comme le dit le camarade communiste balnéaire Jérôme Leroy.


dimanche 24 octobre 2010

La suprématie de l'incertain


"Dans les châteaux de ma solitude, les échos sont congédiés."

"Les grabataires voient le ciel à sa juste hauteur."

"Contre moi, il n'y a pas de remède."

"Le vieux mourut dans la boue de Champagne. Le fils dans la crasse d'Espagne. Le petit s'obstinait à rester propre. Les Allemands en firent du savon..."

Paul Valet

vendredi 22 octobre 2010

Interviou (1)



On voudra bien excuser le philosophe sans qualités de se présenter devant l'objectif le cheveu un peu plat (rien de moins télégénique que le gel capillaire "effet ouètelouque") et de parler avec un débit monocorde et las. On tiendra compte des conditions difficiles du tournage — effectué à l'heure habituelle de la sieste de l'interviouvé et cela dans un restaurant parisien inhospitalier tenu par des jeunes branchés et bruyants. Aussi dénué de qualités soit-il, le philosophe a refusé le recours à toute doublure et assuré la totalité des cascades.

Remarque : On voudra bien rectifier l'intitulé apparaissant sur la video — lire : gnangnan et non "ganagan".

jeudi 21 octobre 2010

Rappel des titres

 
Extrait : 

“« Tous les auteurs qui se sont occupés de politique […] s’accordent à dire que quiconque veut fonder un État […] doit supposer les hommes violents et toujours prompts à manifester cette violence toutes les fois qu’ils en auront l’occasion. Si cette tendance vicieuse n’apparaît pas immédiatement, il faut l’attribuer à quelque raison mystérieuse et penser qu’elle n’a pas eu l’aubaine de se montrer ; mais le temps qui, comme le dit l’adage, est l’accoucheur de la vérité, la mettra sans tarder au plus grand jour ». En relisant Machiavel, je me rends compte que je suis resté anarchiste. À ceci près, l’auront compris mes amis ou mes ennemis de gauche, que l’anarchie n'est pas pour moi une option idéologique, ni un idéal à atteindre, une utopie alternative à la forme de désordre social qu’ils combattent. Elle m’apparaît comme la réalité même du politique. La mère et la reine des sociétés, des nations, des empires, dirait le sage d’Ephèse. De quoi me pousser au fanatisme de l'inaction.“

dimanche 17 octobre 2010

Le détachement nihiliste féminin de la côte basque (Q.G. du Blue Cargo)



Paroles de Frédéric Beigbeder — auteur d'un bel article sur mon livre dans le Figaro de ce ouiquinde et qui me fait bien plaisir surtout si cela emmerde les gens qui n'aiment pas Beigbeder — et musique de Jimmy Darling. Avec Chloé, Priscilla et Victoria.

samedi 16 octobre 2010

Je vous demande de m'écouter !


Les amateurs de philosophie sentimentale écouteront l'émission La Librairie Francophone ce samedi 16 octobre à 17 heures sur France Inter. Les malchanceux qui rateront ce grand moment de radio pourront revenir sur l'occasion et la ressaisir en le podecastant. 

vendredi 15 octobre 2010

Ma secte à la dérive

©Photo Claude Nori

"Athènes ou Jérusalem ?" À cette question que l'on pose souvent aux philosophes comme s'ils avaient à soutenir des équipes de foutebale, j'ai répondu : "Plutôt Biarritz..." J'y ai fondé une école dont je suis l'unique membre, prônant une physique de la houle, une métaphysique du mal au cœur et une morale de l'équilibre précaire.

in Délectations moroses
Éditions Le Dilettante 

jeudi 14 octobre 2010

No se puede vivir sin amar — 1


«En amour, une querelle se termine rarement par une vraie paix ; ce n’est le plus souvent qu’un cessez-le-feu durant lequel les ennemis se laissent le temps d’enterrer leurs morts. Mais dès que les hostilités reprennent, ils exhument aussitôt les cadavres et poursuivent la bataille dans les effluves de décomposition.»

Arthur Schnitzler

mardi 12 octobre 2010

Nada

Aux policiers qui l’arrêtèrent, Raymond Callemin, alias Raymond la Science, déclara: «Vous faites une bonne affaire ! Ma tête vaut cent mille francs, chacune des vôtres sept centimes et  demi. Oui, c’est le prix exact d’une balle de browning!». Callemin, guillotiné à l’âge de vingt-trois ans, était l’ami de Jules Bonnot, premier braqueur de la Société Générale. À l’époque, la Belle Époque, âge d’or de l’anarchie, les trèdeurs et autres gagneuses de la Phynance n’existaient pas, mais tout le monde savait déjà que la banque c’était le vol et le hold-up la juste reprise individuelle. Les beaux jours reviendront.

dimanche 10 octobre 2010

C'est entre mineurs qu'on s'entend


Exposition Larry Clark du 8 octobre 2010 au 2 janvier 2011 au Musée d'Art Moderne de Paris — interdite aux moins de 18 ans par Bertrand Delanoë.

vendredi 8 octobre 2010

Demande d'emploi


"Il y a des gens qui font de l’argent, d’autres de la neurasthénie, d’autres des enfants. Il y a ceux qui font de l’esprit. Il y a ceux qui font l’amour, ceux qui font pitié. 
Depuis le temps que je cherche à faire quelque chose ! Il n’y a rien à y faire : il n’y a rien à faire."

Jacques Rigaut

mercredi 6 octobre 2010

Derechef à propos de l'éthique (ou de l'effet du mot "sagesse" sur les esprits faibles)

Pour ne pas avoir à affronter la certitude qu'ils sont mortels, les hommes s'en remettent à la religion ou aux "sagesses". Grâce à telle ou telle ascèse, ils escomptent, selon la formule démagogique d'Épicure, "devenir des dieux pour eux-mêmes". 
Quand il brocardait les fadaises métaphysiques et morales des philosophes, Montaigne se recommandait de l'à-quoi-bonisme de l'Ecclésiaste. J'ignore pourquoi il ne se recommanda jamais du je-m'en-foutisme de Lucien. Du "grand rieur de Samosate", comme l'appelait Renan, il suffirait de détourner son Philosophes à vendre et de remplacer les noms des auteurs antiques par ceux de nos auteurs contemporains, de pasticher le verbiage avec lequel ils expriment leurs doctrines, pour que le propos de Lucien fût parfaitement actualisé. 

"Je vends de la vie heureuse, réussie, vertueuse, de l'hédonisme solaire ! J'apprends à vivre et à mourir ! Qui veut acheter ces produits ? Qui veut être au-dessus de la vie humaine ? Profitez-en ! Sagesses en promotion!"

dimanche 3 octobre 2010

Vivre et mourir devant une caméra

En choisissant George Sanders pour incarner Lord Henry Wotton dans son film The picture of Dorain Gray (1945), Albert lewin ne pouvait rendre meilleur hommage à Oscar Wilde. Dans ses Mémoires, l'acteur relate sa manière de jouer les rôles de pervers et de criminels. "Ma méchanceté était d'un genre nouveau. J'étais infect mais jamais grossier. Une espèce de canaille aristocratique. Si le scénario exigeait de moi de tuer ou estropier quelqu'un, je le faisais toujours de manière bien élevée et, si j'ose dire, avec bon goût. En plus, je portais toujours une chemise impeccable. J'étais le type de traître qui détestait tacher de sang ses vêtements ; pas tellement parce que je redoutais d'être découvert, mais parce que je tenais à demeurer propre sur moi". Dandy cynique à l'écran, Sanders l'était avant tout dans la vie. Parce qu'il ne voulait plus s'y compromettre, il se suicida en 1972 à l'âge de 66 ans. Avant que n'apparaisse le mot "FIN", il avait griffonné sa dernière réplique destinée à ses proches et, sans doute, à ses admirateurs. "Je m'en vais parce que je m'ennuie. Je sens que j'ai vécu suffisamment longtemps. Je vous abandonne à vos soucis dans cette charmante fosse d'aisances. Bon courage."

vendredi 1 octobre 2010

Question d'éthique



«Soyons plus humains.» Chaque fois que je lis cette exhortation sous la plume d’un prêcheur d’éthique, j’aimerais lui demander ce qu’il penserait d’une autre espèce animale qui, elle aussi, aurait pour projet de devenir meilleure, de perfectionner son essence. Si, par exemple, les porcs s’avisaient d’être plus porcins, comment jugerait-il les valeurs prônées par ces bêtes à groin?